Le service public de l’orientation scolaire à nouveau au coeur de la tourmente

Parmi les innombrables mesures ou projets en cours dans tous les domaines, l'annonce de la suppression des CIO est loin d'être anodine et déroule encore une fois un tapis rouge à toutes les officines privées qui ont déjà largement investi le marché du conseil en orientation pour des tarifs de prestation inaccessibles à la plupart des familles de condition modeste

Les annonces concernant les services d’information et d’orientation scolaire et professionnelle se succèdent à Très Grande Vitesse par le truchement du projet de loi pour « la liberté de choisir son avenir professionnel », au travers de rencontres avec les syndicats pris un par un, de rencontres avec des chefs d’établissement, de déclarations de l’ARF – Association des Régions de France – faisant suite à des rencontres avec des représentants de l’état.

Qu’en ressort il ?

  • Que toutes les décisions sont d’ores et déjà prises
  • Qu’une phase de pseudo concertation peut donc s’ouvrir avec pour toile de fond : l’urgence de réformer, à cause de la dette, de l’angoisse des élèves et des familles à laquelle il faut répondre là où le service public ne répond bien entendu pas  (le lecteur peut  rajouter à volonté des griefs en s’inspirant des éléments de langage du gouvernement concernant la SNCF,  l’ONF, et bien d’autres )

Quelles décisions sont d’ores et déjà prises en dehors de toute concertation ?

  • Un communiqué de l’Association nationale des Directeurs de CIO daté du 8 avril 2018 permet de s’en faire une idée ; parmi toutes mesures annoncées , la fermeture des CIO  (Centre d’Information et d’Orientation, réseau de plus de 478 lieux d’accueil des publics pour une information sur les formations et les métiers et la délivrance gratuite de conseils en orientation) : «  Les organisations syndicales, convoquées au ministère les unes après les autres (pour la FSU ce sera le 4 avril) pour se préserver d’un front syndical, ont toutes reçu le même discours alarmiste :
  • Fermeture de tous les CIO, …… »

Pourquoi donc les supprimer ?

  • Les objectifs qui leur avaient été fixés à leur création ne correspondent ils plus aux exigences de notre époque ?
  • Sont- ils des fossiles représentant le vieux monde face au nouveau monde qui s’annonce ?

         Les CIO sont nés du décret 71-541 du 7 juillet 1971 (aujourd’hui abrogé) relatif à l’organisation des services chargés de l’information et de l’orientation ; L’article 1er de ce décret instituait « des services spécialisés organisés à l’échelon national, académique et local » ; leur mission couvrait déjà un large spectre : organiser l’information et l’orientation des élèves dans un processus éducatif d’observation continue de façon à favoriser leur adaptation à la vie scolaire, de les guider vers l’enseignement le plus conforme à leurs aptitudes, de contribuer à l’épanouissement de leur personnalité et de les aider à choisir leur voie dans la vie active, en harmonie avec les besoins du pays et les perspectives du progrès économique et social » ; les CIO constituaient l’échelon local de ce dispositif.

         De 1971 à aujourd’hui, les  CIO ont évolué de réforme en réforme tout en conservant en fil conducteur les principes définis à leur création :

  • Appartenance à l’éducation nationale
  • Réception de tous les publics
  • Documentation sur les formations et les métiers en libre service ou avec accompagnement
  • Conseil personnalisé en orientation
  • Gratuité du service rendu
  • Services rendus par des personnels hautement qualifiés intervenant également en établissement scolaire
  • Travail en équipe favorisant la maîtrise des informations et leur transmission par les membres de l’équipe

         En 2014, la loi sur la formation professionnelle charge les Régions de mettre en place un SPRO (Service Public  Régional d’Orientation) qui doit donner une nouvelle envergure au droit pour chacun d’être « informé, conseillé et accompagné tout au long de  sa vie »

Pour cela,  les Régions sont appelées à organiser et coordonner,…, les actions des acteurs qui concourent au SPRO; Chaque acteur conserve ses rattachements administratifs et hiérarchiques, et donc les CIO restent rattachés au ministère de l’Education Nationale. Les différentes structures sur un territoire donné doivent par contre mutualiser leurs compétences et ressources.

Comme il se doit aucun moyen n’est mis par l’état dans la corbeille de la mariée, et la mise en place dans un premier temps concerne essentiellement les acteurs de la formation continue et la question de la mise en place du CEP (Conseil en Evolution Professionnelle) pour le public salarié, les CIO faisant partie des structures dites de premier accueil (cf la synthèse des journées d’information et d’échanges de pratiques organisées par le CNFPT – Centre National de la Fonction publique Territoriale et Centre Inffo)

Le périmètre essentiel de l’intervention des CIO reste donc le domaine scolaire  (et les décrocheurs) même si du fait de sa vocation à accueillir tout public, il participe et se coordonne au réseau de structures de premier accueil du SPRO.

 Le  fonctionnement actuel d’un CIO (pour peu de temps semble t’il):

  • un directeur,
  • des personnels administratifs assurant les tâches permettant le bon fonctionnement quotidien  de la structure ( ce qui inclut le travail de maintenance de la documentation et celui  de premier accueil du public ),
  • du personnel dit « technique » càd  les COP (Conseilllers d’Orientation Psychologues) devenus psy-EN selon le nouveau statut paru au décret du 1er février 2017 ; ces professionnels interviennent en collèges et lycées pour l’essentiel et assurent des permanences et des réceptions sur Rendez vous  au CIO-  lieu d’accueil ouvert à tous, scolaires ou non scolaires d’après les textes.

        L’intervention des conseillers dans  les établissements, la participation des directeurs aux réunions des chefs d’établissement du bassin de formation incluant collèges , lycées d’enseignement général et technique et établissements d’enseignement professionnel, les partenariats noués sur les territoires avec les autres acteurs de l’information et de l’orientation (jeunes ou adultes), avec différents acteurs de l’information métier ( missions école-entreprise des rectorats, représentants locaux de branches professionnelles), le lien organique avec les services du rectorat en charge des procédures d’orientation et d’affectation (SAIO),   désignent tout naturellement ces structures pour être un pivot et un lieu ressource pour tout ce qui concerne l’orientation scolaire et professionnel dans un territoire donné.

       Ajoutons y l’indépendance des personnels vis-à-vis des établissements (les personnels techniques – les psy-EN -dépendent du directeur de CIO et non du chef d’établissement même lorsqu’ils travaillent en établissement scolaire), leur rôle bien souvent de médiateur qui en résulte entre familles, élèves, enseignants  et personnel de direction,  et leur investissement dans la formation des enseignants à l’orientation, tout ceci devrait conduire à conserver cet espace d’accueil, de ressources et de travail d’ équipe quitte à en modifier le périmètre et le fonctionnement, ce qui correspond d’ailleurs à des demandes répétées de l’association des directeurs de CIO et également du sgen-cfdt.

       Las !  une première tentative de passage en force des personnels aux régions lors de la loi de décentralisation en 1982 avait échoué du fait de l’opposition des personnels ; mais la messe n’était pas dite et depuis les gouvernements successifs n’ont eu de cesse d’affaiblir les CIO tant sur le plan matériel que sur le plan des personnels intervenant dans ce type de structure  : suppression des assistantes sociales rattachées à ces CIO, disparition des personnels de documentation au sein de ces structures, suppression de postes de COP, non remplacement des départs à la retraite des personnels (en moyenne 1 poste remplacé pour 6 départs les dernières années, 1 COP pour 1500 élèves du public sans compter le public non scolaire accueilli au CIO), appel de plus en plus fréquent à des contractuel(le)s non formés, multiplication des missions et des projets sans compensation, budgets en baisse régulière et drastique (cf la mise en place de la fameuse RGPP Révision Générale des Politiques publiques), regroupement de  CIO dans des locaux exigus et ne permettant pas dans bien des cas une réception correcte du public et rendant plus difficile voire impossible tout travail d’équipe .

        Parallèlement, comme dans le cas de tous les autres services publics, fleurissaient comme les pâquerettes au printemps une foultitude de rapports mélangeant parfois joyeusement constats et analyses incontestables, réduction des problèmes d’orientation à une mauvaise information métiers des élèves, ignorance de tout ce qui touche à la question de l’évolution des représentations chez un jeune,  propositions partielles et partiales, omissions volontaires ou non d’autres scenario envisageables et bien sûr trouvant le salut dans LA REFORME  dont le premier acte consiste à supprimer l’existant : concernant le service public existant articulé autour des CIO, pas de surprise quant au contenu des rapports : on y dénonce directement ou indirectement

  • L’archaïsme du fonctionnement des CIO
  • Les privilèges de leur personnel
  • Le mauvais fonctionnement de l’orientation
  • L’incapacité des personnels à informer sur les métiers, j’en passe et des meilleurs

        Citons parmi les derniers en date par exemple (en moyenne deux ou trois rapports par an …. : de quoi augmenter le budget de fonctionnement des CIO sur plusieurs années !) :

       La spirale bien connue ( je resserre l’étau autour d’un service pour empêcher son bon fonctionnement puis je crie au loup en dénonçant son dysfonctionnement) était donc enclanchée :

  •  Eparpillement des conseillers dans les établissements (1 pour 1500 élèves en moyenne, jusqu’à 5 établissements en charge par conseiller)
  • Attente très longue pour les élèves et les familles pour obtenir un Rendez Vous tant en établissement qu’au CIO
  • Multiplication des injonctions contradictoires : répondre plus aux demandes des établissements, mais aussi être plus présent au CIO pour assurer un accueil de qualité, ne pas oublier que les autorités ont fixé des objectifs par filière (mais bien sûr vous restez libres de vos conseils au élèves…), participer à des opérations partenariales sur le territoire,…
  • Absence quasi-totale de formation continue des personnels
  • Remplacement de plus en plus fréquent des personnels titulaires par du personnel contractuel (jusqu’à 80% dans certaines équipes) au turn over important et peu ou pas du tout formé, ne connaissant l’institution scolaire que par leur parcours personnel.
  • Dégradation de l’image de marque des services
  • Imputation aux services de tout ce qui va mal en orientation : mauvaise information sur les formations, sur les métiers, affectation des jeunes dans des filières non choisies,

         Pour celles et ceux qui voudraient trouver d’autres raisons de condamner les CIO, n’hésitez pas à vous plonger dans les rapports sur les dysfonctionnements par exemple de la SNCF, d’EDF, de l’ONF : vous pourrez y puiser  plein d’autres « éléments de langage » ; peut être même en vous plongeant dans les écrits des Think Tank ou de la presse à sensations, pourrez vous trouver l’exemple d’un COP ayant conseillé à un jeune de faire un stage dans la ZAD de Notre Dame des Landes…

        Bien entendu, et trêve d’ironie,  bien des constats, des analyses contenues dans certains des rapports sont justes mais pourtant curieusement  jamais ne sont reprises des propositions pourtant portées par beaucoup au sein de la profession :

  • Doter les CIO d’un statut (autre que celui de simple service du rectorat) leur permettant de disposer comme un établissement scolaire d’un conseil d’administration représentatif des acteurs et des usagers de l’orientation, leur permettant d’être de véritables partenaires à part entière des établissements scolaires et des autres acteurs du territoire et d’indemniser la structure lorsque son implication dans des projets mobilise son personnel et ses moyens
  • Repenser la question des la diversité du personnel devant travailler au sein des CIO : certes en priorité les psychologues de l’Education Nationale, mais pourquoi pas d’autres ? « On peut ainsi imaginer d’associer aux équipes de CIO des techniciens multimédias, des documentalistes, des chargés d’information, des ingénieurs pour l’école (ou tout autre spécialiste des relations aux entreprises).» 
    Cf AND CIO http://www.andcio.org/spip.php?page=article&id_article=134
  • Jamais non plus ne sont évoqués les coûts de ces opérations de déconstruction-reconstruction d’un service d’information et d’orientation scolaire digne de ce nom, ni bien entendu les conséquences potentielles sur les différents publics et en particulier les plus fragiles et les moins autonomes ; combien va coûter la disparition des CIO, leur remplacement par quoi, au demeurant ?
  • Pas un mot non plus sur la façon d’assurer une information uniforme au niveau national, une neutralité du conseil en orientation,
  • On jette en pâture les dysfonctionnements d’un service public après l’avoir étrillé et diminué pendant des années, on donne des gages aux uns et aux autres (par exemple les Régions et les officines privées dans ce cas) mais bien entendu aucune comptabilité précise de tout ce que cela va entraîner comme coûts directs et induits n’est jamais abordée, en comparaison d’une restauration de conditions décentes de fonctionnement des structures existantes assortie des changements tels que ceux évoqués plus haut.
  • Et soyez assurés que jamais au grand jamais un bilan de cette gabegie ne sera effectué ultérieurement…

       Cerise sur le gâteau, d’ores et déjà le Ministre de l’Education Nationale – M. Blanquer - par le biais d’un communiqué de presse daté du 6 avril 2018 lance un appel à projets dans le cadre du « grand plan d’investissement » doté de  250Millions d’euros :

« L’objectif de cet appel est de soutenir des projets portés par un ensemble d’acteurs dans les domaines de la formation, de l’orientation et de l’emploi qui se proposent de créer, dans le cadre d’une démarche collective et ambitieuse et dans un périmètre territorial clairement défini, les conditions d’une orientation réussie vers les études supérieures »

« il vise à permettre, en s’appuyant sur un comité de sélection indépendant, le déploiement de projets qui :

  • Fassent évoluer sensiblement (sic) les pratiques en matière d’information et de conseil en orientation ;
  • Présentent un caractère fortement structurant, en mettant en synergie ….et l’ensemble des acteurs de l’orientation et de relation formation-emploi »

Ah quel dommage, M. Blanquer ! Les CIO ne pourront pas y participer ! Comme c’est malheureux…. ! De toute façon leur statut juridique ne le leur permettait pas, et de plus ils vont disparaitre !

Heureusement, à quelque chose malheur est bon : il y a plein d’organismes privés prêts à participer !

Au final, fossiles et ancien monde ne sont peut être pas du côté des CIO …. A moins qu’être des spécialistes des coups bas, des décisions unilatérales, du tout payant et de l’argent facile ne soit la marque de fabrique du nouveau monde, auquel cas je n’y souscris pas.

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