La fin de la biodiversité? Tout le monde s'en fout!

Le dernier rapport de l’UICN, Union Internationale pour la Conservation de la Nature, publié le 2 juillet est accablant: dans le monde, un amphibien sur trois, un oiseau sur huit et un mammifère sur quatre sont menacés de disparition pure et simple. Et les milliers de scientifiques qui ont participé à l’étude expliquent que faute de moyens ils sont très probablement en dessous de la réalité et que les chiffres «sont considérablement sous-estimés».
Le dernier rapport de l’UICN, Union Internationale pour la Conservation de la Nature, publié le 2 juillet est accablant: dans le monde, un amphibien sur trois, un oiseau sur huit et un mammifère sur quatre sont menacés de disparition pure et simple. Et les milliers de scientifiques qui ont participé à l’étude expliquent que faute de moyens ils sont très probablement en dessous de la réalité et que les chiffres «sont considérablement sous-estimés». Le décompte mène au total de 16 928 espèces en voie d’extinction sur les 44 838 qui figurent sur la liste rouge des animaux en danger; décompte qui n’inclut pas les espèces végétales en perdition. Les études menées également à propos des conséquences du réchauffement climatique sur cette chute accélérée de la biodiversité montrent que la situation ne peut que rapidement empirer, qu’il s’agisse des espèces animales ou des espèces végétales. Depuis les années 50 du XX éme siècle, 1159 espèces ont disparu ou ne subsistent plus que dans quelques parcs zoologiques. Ce constat de l’allongement démesuré, depuis le dernier rapport il y a quatre ans, de la liste rouge de l’UICN, rappelle que la plupart des pays, y compris l’Europe et la France, ont échoué à freiner une tendance qui avait été constaté en 2002 à la conférence mondiale de Johannesburg qui ne faisait que reprendre les termes de la « Convention internationale sur le biodiversité » adoptée dans l’enthousiasme médiatique à la conférence de Rio en 1992. Encore qu’ « échoué » n’est pas le terme qui convient : en fait la quasi totalité des gouvernements ne se préoccupe absolument pas de la chute de la biodiversité. Le mot orne les discours mais n’entraîne pas de mesures concrètes. Alors que la préservation de cette biodiversité est partout une nécessité scientifique, pharmaceutique, alimentaire, économique et évidemment culturelle.

La Commission européenne n’a jamais réussi à émouvoir les 27 pays de l’Union Européenne alors qu’elle avait fixé comme objectif pour 2010, un renforcement de la biodiversité. Voeu pieux. Ce manque d’intérêt n’a rien à voir avec la crise économique qui commence aujourd’hui à servir d’excuse commode et amène l’UICN, qui n’est pas précisément un repaire d’écolos extrémistes, à déclarer en tête de son rapport « la crise que traverse la vie sauvage est pire que la crise économique ».

Les Français, et d’autres, s’émeuvent régulièrement de la raréfaction du tigre, de la réduction du nombre d’éléphants en Afrique, de l’orang-outan d’Indonésie ou du gorille des montagnes (il en reste 700) à la frontière du Congo et du Rwanda. Ils donnent volontiers des leçons de morale écologique à des pays économiquement faibles qui ont d’autres préoccupations urgentes ; alors qu’un pays (encore) riche comme l’Espagne se révèle incapable de préserver ses derniers lynx pardel et que la France peine à faire respecter les lois censées protéger la biodiversité. Faute de moyens et surtout faute de volonté. Et il n’y a pas que pour le loup, l’ours, le lynx ou les oiseaux sauvages que les gouvernements français, car la tendance lourde n’est pas nouvelle, laissent la nature à l’abandon, au gré des humeurs des élus locaux, généraux et régionaux. Tout ce qui reste de la richesse biologique française est saucissonné par les autoroutes inutiles, les déviations, les ronds-points ou les voies express à quatre voies hérissés de hautes clôtures ; comme celle que des élus viennent d’inaugurer sur douze kilomètres entre l’autoroute A 77 et la ville de Gien : l’exemple de ce qu’il ne faut plus faire avait promis le Grenelle de l’Environnement dont les recommandations se sont perdues dans l’espace politique et économique français. Ce petit morceau de fausse autoroute, comme bien d’autres, coupe en deux un écosystème ordinaire mais riche en espèces définitivement séparées et pour faire bonne mesure, le Conseil général a fait abattre tous les platanes vénérables qui bordaient l’ancienne route ; en vertu du principe bien connu selon lequel les arbres ont la fâcheuse manie de sauter au milieu des routes pour heurter les voitures. L’histoire de ces douze petits kilomètres calamiteux illustre le mépris constant pour la biodiversité : parce qu’il s’agit pour trop d’élus « d’histoires de petits oiseaux » et aussi, surtout, parce qu’au contraire d’une route ou d’un rond point, la préservation de la biodiversité ne s’inaugure pas avec coupage de ruban et photo dans le journal.

Autre illustration du comportement de nombreux élus : la Ligue pour la Protection des Oiseaux, à la suite de nombreux courriers de ses membres scandalisés, est partie hier en guerre contre les trop nombreuses municipalités qui organisent la destruction des nids d’hirondelles et de martinets dans les villes. Parce qu’il parait que ces oiseaux ont l’audace de chier sur quelques murs et quelques trottoirs. Pas étonnant qu’au cours des dernières années, période qui a vu l’intensification de ces « opérations propreté », les effectifs d’hirondelles aient chuté de 39 %. La LPO rappelle que la destruction d’un nid d’hirondelles est passible d’une amende de 9000 euros et de six mois de prison. Mais quel juge d’une ville de province condamnera son maire pour cette atteinte à la diversité. Surtout s’ils vont à la chasse ensemble...

Si on ajoute à ces agressions ordinaires ou extraordinaires, l’agriculture intensive, la prolifération des urbanisations anarchiques, la pollution et le recalibrage des torrents ou des rivières, l’assèchement des marais, la culture du maïs n’importe où, des chasseurs ou des agriculteurs qui sèment des pièges et de appâts empoisonnés, il est facile de comprendre que les textes et les déclarations de bonne volonté ne font pas une protection. A quoi sert, par exemple, que la loi protége 32 insectes, dont les superbes papillons Apollon ou Diane, si des dizaines de milliers de tonnes d’insecticides continuent à être épandus sur le territoire ? Comme sur le département de l’Hérault ou un arrêté préfectoral, manifestement illégal, vient d’autoriser l’épandage de produits contre les insectes par avion. Autre illustration de l’hypocrisie française : le ministère de l’Ecologie se vante régulièrement que la loi protége 55 espèces de mammifères. En omettant de préciser que ce chiffre comprend 34 espèces de chauve-souris. Et que, pour les mammifères comme pour les oiseaux, les tirs illégaux, les naturalisations pour vendre aux touristes sont trop rarement sanctionnés parce que les tribunaux (il s’agit de délits) ont autre chose à faire.

Les scientifiques qui travaillent, souvent de façon bénévole, pour l’UICN sont découragés de protester dans un désert politique et parfois médiatique. Si les courbes de disparition qu’ils décrivent se prolongent, ils crieront bientôt dans le désert de la planète. Mais bon, il y a le chômage, les délocalisations, la retraite qui prend un coup de vieux, la sécu qui a le cancer, l’insécurité, l’Irak (très pollué...), les licenciements, la grande misère des banquiers, les gens qui ne partent pas en vacances, alors on ne va pas faire un drame pour des hirondelles qui ne feront bientôt plus le printemps, une tulipe sauvage cueillie trop souvent ou une genette que les offices de tourisme ne peuvent pas montrer aux visiteurs...

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