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Billet de blog 5 sept. 2009

Au fond du jardin, l'été s'éteint: faut il vraiment rentrer s'agiter ?

Claude-Marie Vadrot
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Les dernières pêches blanches, celles que j’aperçois par une fenêtre et que j’entends parfois tomber sur le gravier, ne seront bientôt plus qu’un souvenir mais leurs effluves incomparables planent encore sur l’ordinateur prés duquel elles attendent une envie, une petite faim de plaisir et de santé. Dans quelques jours les pêches de vigne, celles qui sont veinées de sang mais à la fois plus acides et plus sucrées, prendront le relais. Quant aux reines-claudes, elles éclatent les unes après les autres sur l’arbre, promettant avec ce signe condamné par les distributeurs de fruits aseptisés, une gorgée de jus sucré et doux comme un rayon de soleil quand il fait, comme ce matin, seulement 7 degrés. Un air frais et vif.

Faut-il vraiment rentrer ?

Au fond du jardin où ils ont été protégés des rigueurs de cet été chaud et sans la moindre pluie pendant quatre semaines, les fraisiers s’apprêtent à me servir une seconde tournée. Comme les framboisiers qui vont faire une saine concurrence aux mures qu’offrent les ronces que je conserve pour que les oiseaux et la microfaune trouvent facile asile. Le hérisson disait encore merci hier soir. Comme quoi, dans la nature, un bienfait n’est jamais perdu.

Faut-il vraiment rentrer ?

Les derniers concombres, les courts, ceux qui arborent des petites pointes rugueuses et ne doivent rien à l’irrigation permanente et aux nitrates, sont amers juste ce qu’il faut. Donc aux antipodes des prescriptions des industriels du maraîchage qui nous ont conjuré de ne plus les manger puisqu’il faut se débarrasser des goûts qui dérangent ou surprennent. Quant aux ultimes tomates qui jouent gentiment des prolongations prometteuses, qu’elles soient cerises jaunes ou rouges, du Caucase, Roma, Russe, Reine de Sainte-Marthe, Cornue andine, Budaï Torpe ou plus banalement Marmande, elles offrent toutes un simple démenti aux nouveaux contempteurs du bio qui craignent pour leurs profits chimiques. Comme celles que les producteurs du coin apportent au marché où j’irais tout à l’heure, juste pour les admirer ; alors qu’à 200 mètres de là, des clients trompés choisiront d’entasser dans leurs paniers, les fruits et les légumes sans goût et plus chers (mais propres ! monsieur) du supermarché Auchan. Désespérant

Faut-il vraiment rentrer ? Ou se cacher la tête dans le jardin ?

Des poires, les anciennes comme les nouvelles variétés essayées pour voir, commencent à choir sur l’herbe. J’en mange, j’en laisse, j’en mets en conserve pour prolonger le plaisir de l’été. Celles que j’abandonne sur le sol herbeux inciteront à la pousse les morilles du printemps. Morilles qui, un coup viennent, un autre pas ; pour mieux conserver leurs mystères sans doute. Depuis deux jours, embouteillage merveilleux, il y a aussi les petits brugnons sauvages, rouge d’un côté et vert de l’autre, qui m’interpellent : il faut alors les tâter gentiment pour vérifier qu’ils sont murs et prêts à croquer en fondant sous la dent.

Faut-il vraiment rentrer ?

Il faut ramasser les premières noisettes. Elles pourraient attendre mais il faut faire vite pour tenter un partage équitable avec Freddy, mon copain l’écureuil. Enfin, ils sont au moins deux à guetter en haut du saule qui surplombe les noisetiers, mais je ne parviens pas à les distinguer. Par contre, je constate qu’ils n’ont pas besoin d’ouvrir une noisette pour savoir qu’elle est vide ou mauvaise. Moi si. Donc nous partageons, mais hypocrite partageux, je tente de les dissuader en leur refilant les noix qui me restent de l’année dernière ; et je me repose de l’ordinateur en observant le rituel du choix. Dans le fond, il faudrait que je les embauche pour trier noix et noisettes.

Faut-il vraiment rentrer et les abandonner au fond du jardin ?

Dans le plateau de la balance qui soupèse mon indécision, il faut aussi jeter les haricots verts, les salades et la roquette, les radis ronds et rouges, les dernières courgettes, les dahlias, les cosmos, les rosiers, les reines-marguerites, les fleurs dont j’ai oublié depuis des lustres le nom et la cohorte des simples qui, sous le soleil ou sous la pluie, embaument mes premiers pas quand je sors réfléchir à un mot, à une idée ou à une polémique. D’une autre fenêtre, depuis quelques jours, j’aperçois sur la route les écoliers venus de la campagne proches qui se hâte vers l’école sacs à dos publicitaires sur les épaules.

Doivent-ils vraiment rentrer ? Pour quels avenirs ?

Dois-je rentrer pour expliquer à mes étudiants qu’ils seront chômeurs ?

Pendant la majeure partie de l’été, sauf quelques brefs reportages, j’ai consacré mon temps à l’écriture sur le loup. J’ai redécouvert dans les détails de sa triste histoire à quel point il avait été utilisé pour faire peur au peuple et satisfaire les Eglises à la recherche d’un diable. Ses méfaits totalement fantasmés par les prêtres, les évêques et les seigneurs ont servi à faire pressions, à apeurer les populations. Avant que ces bons apôtres leur assurent régulièrement, siécle après siècles, qu’ils s’occupaient du problème et qu’ils organisaient soigneusement la chasse de cet « animal qui vole les âmes et les corps ». Les rois et les évêques n’ayant pas réussi à finir le boulot, toujours avec les mêmes arguments juste un peu plus laïcs, la III éme République termina le travail. En supprimant une insécurité insupportable, expliquèrent Jules Ferry et les journaux de l’époque.

Faut-il vraiment rentrer pour affronter l’étalage et l’exploitation des nouvelles peurs ? Ne faut-il pas choisir de se poser au fond du jardin. Pour parler avec Freddy, avec le pic vert, avec les hérissons. Et aussi avec les fouines dont le raffut nocturne représente ma seule insécurité. Sans oublier tous les oiseaux qui vont rester ici parce que le climat leur permet souvent d’éviter un long voyage. N’est-il pas temps de se retirer, oui, je sais c’est un luxe, du monde qui fait trop de bruit et entretient trop d’angoisses ou de punitions.

Faut-il rentrer pour se mettre à la merci de notre nouveau « loup-garou », la grippe HN1 (un fort symbole que cette maladie siglée et non pas nommée !) qu’agite le gouvernement en nous disant à la fois que ce n’est pas grave et que ça va être si terrible qu’il y a déjà consacré prés d’un milliard d’euros. Comme les prêtres du Moyen Age, nos prélats de la sécurité ne sont-ils pas en train de grossir une menace pour nous faire oublier le reste et nous expliquer ensuite que grâce à eux nous aurons échappé au pire ? De quel droit se permettent-ils de nous expliquer comment nous moucher, comment éternuer, comment tousser ? Oublient-ils que leur République nous a payé l’école ? Comme elle devrait la payer aux autres « loups » dénoncés quotidiennement par le prince des argousins, Brice Hortefeux : les habitants de la banlieue, les sans-papiers, les émigrés qui (sauf à Neuilly, et encore) sont tous considérés comme des animaux dangereux à surveiller alors que nul ne les connaît vraiment. Moi compris.

Faut-il rentrer et quitter la coquille de jardin pour contempler la débacle de la taxe (oui, taxe) climat que nous devrions tous payer sauf à acheter et consommer autrement. Une taxe dont l’effet de dissuasion, le seul acceptable, doit sauver à la fois mon jardin et le monde.

Faut-il rentrer pour participer à la comédie des mots ou choisir la cabane au fond du jardin. Evidemment, j’hésite, entre devoir, militantisme et multiples plaisirs que nul ne viendra réglementer ou surveiller.

Entre deux noisettes, Freddy me dit de rester. Mais, seule supériorité que je m’imagine sur lui, il n’a pas lu un livre de Danièle Léger et Bertrand Hervieu publié en 1979 et que j’ai retrouvé récemment: « Retour à la nature : au fond de la forêt...l’Etat »...

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