Pour permettre aux lecteurs, les anciens et les nouveaux, très nombreux grâce au travail de mes camarades, de reposer leurs indignations pendant quelques minutes, je vais tenter de vous faire rêver, l’espace d’un week-end, depuis mon jardin des bords de Loire, celui qui enchante ou agace depuis deux ans les lecteurs de Mediapart. Enchante parce que je les berce de mes découvertes, des parfums et des goûts délicieux dont je profite et agace parce que, souvent je sors en embuscade des limites de mon verger ou de mon potager pour m’égarer à l’étranger ou dans les arcanes de la politique ou de la consommation. Y compris quand je vole au secours des éoliennes ou que je me demande à quoi (et à qui...) sert l’ineffable Claude Allègre. Au fond de mon jardin, entre deux reportages, je rencontre toujours et l’Etat et la politique mais m’y console d’une couleur, d’un parfum fugace, d’un oiseau aperçu et d’un goût porté de l’arbre à la bouche. Rêvons donc un instant, loin des turpitudes de monsieur Eric Woerth et des gesticulations d’un président qui préfère le chocolat arrosé de soda aux goûts de la nature. Tout un programme de vie auquel il aurait fallu prendre garde bien plus tôt. Nicolas est un pur produit de grande surface : à la fois fade et jetable. Mais aujourd’hui, parce qu’ils sont presque à point le long d’un mur qui les tient au chaud lors des printemps un peu frais, je veux évoquer le destin et la saveur des abricots. Un mode de culture qui permet de profiter au mieux du réchauffement climatique, surtout lors du délicat passage de la fin de l’hiver au printemps. Je n’ai rien inventé car cette technique, utilisée par exemple pour les murs à pêche en cours de sauvetage de Montreuil, à quelques kilomètres du périphérique parisien, a été mise eu point par le premier Jardinier du Roy, Jean de la Quintinie. Cet homme qui fut avocat avant d’aménager un verger et un potager à Versailles, pour satisfaire l’énorme gourmandise de Louis XIV, fut l’un des premiers à découvrir les vertus du « micro climat », niche écologique dont l’aménagement est à la portée du premier jardinier venu. Homme de loi, jardinier et aussi flatteur professionnel, de la Quintinie sut flatter et satisfaire toutes les envies de son roi. Chaque siécle a ses courtisans : celui là régnait par les fruits et légumes qu’exigeait sont maître. Les meilleurs abricots que j’ai jamais mangés, je les ai cueillis sur des abricotiers sauvages abrités dans les vallées basses de la Kirghizie, ce pays d’Asie centrale où s’ébattent depuis des millénaires d’immenses troupeaux de chevaux pratiquement sauvages. Ils sont conduits par des bergers se nourrissant dans leurs transhumances d’été de ces petits fruits délicieux qu’ils trouvent partout et de lait de jument fermenté. Dans ces vergers naturels, les abricots jaunes veinées de rouge sont pratiquement ronds, ils ne sont jamais fibreux et surtout contiennent, comme une prune, un jus abondant et parfumé. Dans cette région poussent partout aussi des pruniers sauvages qui constituent également un délice. Ce Prunus armeniaca vulgaris, que l’on retrouve au Tadjikistan et dans tout le nord de la Chine, pratiquement jusqu’à Pékin, est probablement l’ancêtre de toutes les variétés d’abricots qui se cultivent ou se cueillent dans le monde ; y compris l’abricotier de Sibérie, Prunus sibirica, qui donne des fruits minuscules et ne peuvent se manger qu’après cuisson ; mais, comme le Prunus manshurica, que j’ai pu apprécier en Mongolie et dont se nourrissent les nomades mongols qui les font sécher sur les hauts plateaux, cet abricotier peut résister à des froids de 40 à 50 ° en dessous de zéro. Ce qui rappelle que l’abricotier n’est pas seulement un arbre fruitier des régions chaudes. Le nom latin de l’abricotier évoque l’Arménie car les hommes ont longtemps pensé qu’il venait du Caucase. En fait il y a été importé au temps des premières hordes mongoles où il a retrouvé un état sauvage ; mais c’est en Chine que sa culture parait être la plus ancienne, au moins deux mille ans avant J.C. Peu à peu, différents groupes d’envahisseurs l’ont rapproché de l’Europe où il serait arrivé juste avant le début de l’ère chrétienne puisque Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, l’évoque longuement sous le nom de Malum praecocium ; allusion à sa floraison très précoce (pour ceux qui comme moi n’ont pas pris l’option latin au bac...) En fait, qui n’a jamais cueilli un abricot sur l’arbre, ne connaît pas son goût : les naturalistes et les chercheurs de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) s’accordent pour dire que ce fruit ne peut restituer toutes ses qualités que s’il est cueilli, ou même ramassé lorsqu’il se détache lui-même de l’arbre, parfaitement mur : il ne mûrit plus du tout après avoir été cueilli. Ce qui explique que ceux qui parviennent sur les marchés, malgré leur « belle » couleur orangée, soient souvent encore durs comme des pierres et avec un goût douteux après une forçage de culture et des tonnes d’eau en irrigation. D’ailleurs les agro-industriels de l’abricot n’ont consacré leurs recherches qu’à la couleur de l’abricot et à sa résistance au transport. Les communicants ont fait le reste : comme pour les autres fruits, ils ont fini par convaincre une large part de l’opinion publique qu’un bon fruit ne peut être qu’un beau fruit. Tout pour l’apparence, comme le camarade Sarkozy... Conclusion, pour découvrir ou redécouvrir ce fruit, il faut le cultiver dans son jardin, même minuscule car il n’exige pas une place importante. Quitte à le semer, ce qui donne en général d’excellents résultats gustatifs ; il est possible aussi, cet été, de le greffer sur un prunier : l’abricotier est plus facile à apprivoiser que l’affirme sa réputation. A 140 kilomètres de Paris, à la limite du Gâtinais et du Berry, je m’essaie à la culture de l’abricotier depuis le début des années 80. Avec des résultats qui n’étaient franchement pas brillants. Les choses ont commencé à changer il y a cinq ans. Pour au moins trois raisons. D’abord il existe désormais à nouveau dans le commerce des variétés, comme le « Bergeron », le « Luizet », le « Rouge des Mauves », celui dit de « Meudon » ou le « Muscat » qui sont adaptés aux régions fraîches, c'est-à-dire à l’Ile de France, y compris dans sa partie la plus septentrionale ; d’ailleurs, d’après les anciens traités de jardinage, le « Royal » (très sucré) a été inventé au début du XIX éme siécle au Jardin du Luxembourg; ensuite, j’ai choisi de palisser des abricotiers le long d’un mur tourné vers le sud-ouest : mur qui protége des vents froids du printemps et qui accumule la chaleur pendant la journée pour la restituer dans la nuit et au petit matin, au moment où la température s’abaisse. C’est à cette période qu’il offre un premier enchantement : non seulement ses fleurs rose pâle sont jolies mais, contrairement à la plupart des fleurs fruitières, elles exhale un parfum d’une infinie délicatesse. Comme celle des fruits orangées que je viens humer le matin lorsqu’ils sont encore couverts d’une fine couche de rosée. Encore quelques jours de patience. Un mot encore : les abricots de producteurs (trop souvent achetés en gros ou à des coopératives...) qui colonisent les routes du Sud de la France sont en général aussi médiocres que ceux qui envahissent les grandes surfaces en provenance d’Espagne ou de France. Il faut donc, au moins pour retrouver un goût sans, hélas, toujours échapper aux fruits trop traités et enfants bâtards de l’agriculture industrielle prônée par la FNSEA et l’Europe, aller les chercher chez les producteurs. Je vous disais bien : la politique et l’Etat UMP sont souvent au fond du jardin.
Billet de blog 9 juillet 2010