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Billet de blog 20 mars 2008

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Foin du gazon, ayons de l'herbe!

Avec le printemps, celui des jardiniers pas celui du calendrier, le cauchemar du gazon est de retour. Tout au moins pour qui pense qu’un jardin doit imiter une moquette de salon.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Avec le printemps, celui des jardiniers pas celui du calendrier, le cauchemar du gazon est de retour. Tout au moins pour qui pense qu’un jardin doit imiter une moquette de salon. Herbe, pelouse ou gazon ? La différence, tout au moins au jardin, n’est pas seulement sémantique. Pelouse, le mot nous vient du sud de la France et signifie, avant déformation, « plein de poils », donc plein d’herbes. A rapprocher de « pilosité ». Honni soit qui mal y pense, évidemment.

Le mot gazon, lui, nous fut fourni par l’allemand, et signifie, toujours avant déformation, « motte de terre couverte d’herbe ». Au Moyen âge, la pelouse désignait tout simplement une surface enherbée entourée de haies et plantée d’arbres fruitiers. Les deux mots se sont croisés en perdant peu à peu leur sens premier. Le linguiste Alain Rey explique que depuis le milieu du XIX éme siècle, le gazon désigne une « pelouse artificielle, » autrement dit un espace façonné et entretenu par l’homme.

Nous voilà donc au cœur du problème. Dans notre tradition de « jardins à la française », au moment de ce XIXe siècle où ces espaces quittent les châteaux pour des résidences plus bourgeoises ou plus modestes, la pelouse s’insère dans le paysage rurbain et rural ; comme une décoration supplémentaire et non pas comme un prolongement d’une nature qui n’est plus nulle part vraiment naturelle. A cette époque du triomphe de la maîtrise d’une nature qui effrayait tant auparavant, à ce moment où le Baron Haussmann remodèle Paris mais aussi les jardins publics et privés, la pelouse-gazon devient partie prenante d’un décor qui voudrait ressembler à la nouvelle nature rêvée. Une nature apprivoisée et maîtrisée, loin d’un usage vulgaire.

Il faudra longtemps, loin des jardins ouvriers, pour qu’il devienne acceptable, socialement et esthétiquement parlant, que ces pelouses résidentielles puissent être en partie profanées pour produire quelques fruits ou légumes. Pour comprendre l’intensité de la querelle entre esthètes et utilitaristes (parfois désormais nommés écolos), il suffit de se souvenir de la violence des affrontements, y compris devant les tribunaux, qui opposèrent les partisans du gazon et ceux des légumes. Des différents surgis au début des années 1970 dans les « nouveaux villages » résidentiels en co-propriété, là où certains habitants décidèrent de remplacer une plus ou moindre grande partie de leur gazon par quelques poireaux ou salades. Crimes de lèse pelouse et donc de lése majesté, attentats de goujats organisant un nouveau désordre esthétique et social.

Donc la pelouse reste souvent en France, comme au XIXe siècle où elle était vantée par les architectes et urbanistes, le symbole d’une maison bien tenue. Comme une moquette verte exempte de taches et de défauts. Ce qui demande un très gros travail au jardinier amateur ou professionnel. Si en France cette conception évolue un peu, il n’en est pas de même en Grande-Bretagne et surtout aux Etats Unis.

Dans ce dernier pays, les Anglais pratiquant de plus en plus, eux aussi, l’art d’un engazonnement souvent plus fou et moins parfait, la pelouse fait l’objet d’une véritable religion, encore plus bichonnée que leur voiture, ce qui n’est pas rien. D’ailleurs aux USA la surface des pelouses de l’American way of life, couvre environ 65 millions d’hectares soit largement plus que la surface cultivée en blé, par exemple. Cette addiction se traduit par une dépense annuelle de 750 millions d’euros, le chiffre bondissant à 25 milliards d’euros pour ce qui concerne les produits d’entretien de ces tapis verts.

Il faut le savoir : qui voudra entretenir parfaitement son gazon devra dépenser beaucoup d’argent et d’énergie. Sans jamais, tant les aléas climatiques sont importants, avoir la certitude d’une réussite permanente. Ne serait-ce qu’en cas de sécheresse puisque, logiquement, quand l’eau vient à manquer, ce sont les arroseurs de pelouse qui sont les premiers visés par les interdictions.

Alors, pour éviter l’engrenage infernal qui consiste, pour parfaire son gazon, à en détruire « les mauvaises herbes », à épandre des engrais mêlés à des « retardateurs » de croissance pour réduire le nombre des tontes ou à arroser de produits (sulfate de fer, en général) destructeurs de mousse, peut-être faut-il se dire, et admettre qu’une pelouse, bon, après tout, c’est de l’herbe. Et que dans de l’herbe, par définition, les « mauvaises herbes » doivent vivre leur vie. D’ailleurs, écologiquement parlant, il n’existe pas de « mauvaise » herbe dans la nature. Donc, foin du gazon, ayons de l’herbe.

Cette idée acceptée, la religiosité du tapis vert oubliée, bien sûr, il faut tondre régulièrement ; éventuellement « scarifier » (gratter) cette herbe pour en retirer les mousses parasites qui surgissent à l’ombre. Restera à accepter que la pelouse d’une maison a aussi droit à la biodiversité et qu’un pissenlit qui surgit et fleuri jaune, comme les boutons d’or, ce n’est pas une faute de goût et de décor, mais une splendeur dont il faut profiter. Une expérience le prouve : sur herbe, ou même sur gazon traditionnel, dès la première tonte, il suffit de laissez intact deux cercles de deux mètres de diamètre et, année après année, surgiront naturellement des herbes, fleurs et graminées insoupçonnées, se remplaçant et changeant au gré de leur force et de la microfaune attirée par l’aubaine. Si des amis s’étonnent, vous pourrez toujours jurer qu’il s’agit des traces de l’atterrissage d’une soucoupe volante.

Enfin, le moment venu, plantez donc dans votre herbe coupable, des crocus, des perce-neige, des narcisses et des jonquilles. Au printemps, ces taches de couleurs qui surgissent, c’est superbe. Plus joli qu’une moquette uniformément verte. Et si vous voulez que ces fleurs reviennent l’année suivante, il vous suffira, dans les endroits plantés, de retarder de quelques semaines la première tonte de printemps. Pour donner le temps aux feuilles de nourrir leurs bulbes.

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