Claude-Marie Vadrot

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Billet de blog 20 avril 2009

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L'Espagne ramène trop sa fraise pour être honnête. Une histoire empoisonnante...

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Mes fraisiers de bord de Loire sont en fleurs. Normal. Et début juin elles seront délicieuses, douces, parfumées. Les fraises d’Espagne sont présentes dans toutes les grandes surfaces depuis deux mois et elles sont bradées. Normal également. Les Français commencent à s’apercevoir que ces énormes fruits venus d’Andalousie et cultivés à contre-saison n’ont pas seulement l’aspect de tomates, mais qu’elles en ont également le goût. Mais pas la consistance : essayer d’écraser une de ces fraises (volée, pas achetée, bien sur) dans du sucre et vous constaterez qu’elles résistent. Avant de croquer sous la dent si vous commettez l’imprudence de tenter d’en manger une. Il s’agit de ce que leurs producteurs, quand ne traîne pas un seul micro, appellent des « fraises industrielles ». Comme tous les produits industriels ces « choses » subissent l’épreuve de la chimie plus ou moins agricole. Cela commence au mois de septembre par la stérilisation des sols de 5000 hectares de serres proches du parc national de Doñana avec de la chloropicrine, produit interdit depuis des années, mais pour lequel ces producteurs bénéficient d’une dérogation régulièrement renouvelée. Cette substance n’est pas nouvelle : elle a fait son entrée dans le monde comme composant des gaz de combat pendant la première guerre mondiale et poursuivit sa carrière dans le gazage des Kurdes en Irak.Le bromure deméthyle (CH3Br) est également utilisé bien qu’il soit en interdiction progressive depuis la signature du Protocole de Montréal pour la sauvegarde de la couche d’ozone. Interdiction totale confirmée en Europe (y compris en Espagne) depuis juillet 2005. Non seulement ce produit contribue à détruire la couche d’ozone mais il induit des troubles du système nerveux pour ceux qui le manipulent. Il peut rester en traces dans les fraises qui absorbent ce qu’il en reste dans le sol. Les quantités épandues chaque année sur les terres à fraisiers approchent le millier de tonnes, soit environ 500 kilogrammes à l’hectare. Quand il devient impossible de se procurer ces produits, ils sont élaborés sur place par mélanges, malgré les risques de comportent la fabrication de ces « cocktails ». Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les énormes décharges où s’entassent, avec le plastique des serres, des centaines de bidons abandonnés par les « agriculteurs ».

Des clones de fraisiers, enfournés dans des chambres froides qui leur donnent l’illusion de l’hiver, sont mis en terre dés le mois de novembre et donnent leurs premières fraises dés la fin du mois de janvier grâce à une nouveau cocktail chimique qui les aide à pousser et à résister aux maladies attaquant les plants fragilisés par ces mauvais traitement. Ils sont d’ailleurs détruits immédiatement après production alors qu’un fraisier, normalement, peut produire plusieurs années avant de s’épuiser. Toutes ces manipulations sont effectuées par des ouvriers et ouvrières agricoles venus, avec ou sans papiers, en général mal payés, du Maroc, de Roumanie ou d’Afrique Noire. Personne ne se préoccupant des conséquences de ces produits sur leur santé, qu’il s’agisse des affections respiratoires, des maladies de peau ou des cancers.

Ensuite, ces fraises parcourent en quelques jours plus de 2000 kilomètres en camions pour être livrées en France, en Allemagne et en Grande Bretagne sans que nul ne se préoccupe de leur contribution à l’émission de gaz à effet de serre (entre 4000 et 5000 voyages de camions). Elles ont longtemps constitué un produit d’appel pour Carrefour, Intermarché, Leclerc et tous les autres puisqu’en 2008, la France en a consommé, en frais et en confitures, un peu plus de 80 000 tonnes, soit plus que la production française. Consommation avec traces de tous les produits chimiques utilisés en prime. On peut commencer à parler (un peu) au passé car il semble que les consommateurs prennent peu à peu conscience et du danger et de l’incongruité de ces fraises hors-saison. D’autant plus qu’il suffit d’y goûter une fois pour mesurer l’étendue de son erreur...

Nous sommes évidemment à des années lumière de la fraise qu’un architecte naval au nom prédestiné d’Amédée-François Frèzier (si, si...), rapporta dans quelques pots, en se cachant de l’équipage rationné pour les arroser, d’un très long voyage en bateau sur les côtes chiliennes au XVIII ème siécle. Voyage d’exploration et, aussi, d’espionnage militaire. Il fit cadeau d’une part de ces plants amoureusement conservés et multipliés chez lui à Buffon (qui n’était pas encore comte) en 1739, l’année où ce dernier fut nommé à la tête de ce qui devint à la Révolution le Muséum National d’Histoire Naturel. Car cette année là, le capitaine Frèzier obtint une flatteuse promotion en Bretagne. Où il emporta une partie de ces précieux fraisiers. Il s’installa tout prés de Plougastel-Daoulas, ce qui explique que cette commune soit rapidement devenue une « capitale » de la fraise à laquelle elle a consacré un petit musée il y a quelques années. Cette fraise, améliorée, croisée avec la fraise des bois qui existait en France à l’état sauvage et jardiné, devint la fraise aux multiples variétés qui enchante les jardins et, aussi, entraîne des maraîchers à nous produire les mêmes cochonneries qu’en Espagne : à la fois survitaminées et forcées « hors saisons ». J’ai, à mes dépends, il y a quelques jours des gariguettes un peu trop rouges (à l’extérieur) pour être vraiment honnêtes. Mais il est vrai qu’il est facile d’aller chercher les produits interdits... en Espagne. Utiliser les mêmes méthodes que les Espagnols, n’est pas une solution : cela ne peut déboucher, comme pour les fraises d’Andalousie, que sur un rejet du consommateur qui se lasse d’être trompé et craint d’être lentement empoisonné. Mais, sur ce point, les études et les rapports de la Direction Générale de la Concurrence, de la consommation et de la Répression des Fraudes sont de plus en plus discrets. Quand elle n’oublie pas de les publier...