Les jardins familiaux de Stains: un remède à la vie trop chère

J’ai déjà expliqué ici combien les jardins deviennent pour beaucoup de gens, une solution à la baisse du pouvoir d’achat.

J’ai déjà expliqué ici combien les jardins deviennent pour beaucoup de gens, une solution à la baisse du pouvoir d’achat. A quel point ils constituent une alternative; comme il le sont pour ces jeunes qu’une ministre aveuglée par ses propres angoisse sécuritaires, transforme en « terroristes » de la SNCF. Alors qu’ils ont le courage de se tourner vers quelques arpents de terre pour faire la nique à notre société de consommation du n’importe quoi. C’est aussi une façon de vivre autrement comme le montre ce reportage dans la région parisienne. Il est clair qu’au printemps prochain, quand la crise économique sera encore plus dure, les potagers, y compris pour la classe moyenne, vont devenir encore plus recherchés, plus essentiels pour des dizaines de milliers de nouveaux pauvres.

Tout près du centre de Stains, ville de 36 000 habitants de la Seine Saint-Denis, s’étend une multitude de jardins au sein desquels se côtoient les poireaux, les tomates, les salades, les haricots verts, quelques arbres fruitiers et des fleurs. Rigoureusement alignés ou dans le plus grand désordre. C’est selon. Des jeunes, des femmes, des vieux, des blacks, des beurs ou des gaulois s’y affairent et cuisent des saucisses sur des barbecues bricolés quand il fait beau. Quand on lui demande pourquoi il jardine, Coco, parle convivialité : « J’habite dans un immeuble, au 15 éme étage, je connais tout juste un de mes voisins. Ici, je rencontre tout le monde. On se parle, on jardine ensemble, on se donne des conseils et pourtant je ne sais que le prénom de mes voisins, ici on vit, on est humain ». Ses trois copains jardiniers, un jeune et deux retraités, approuvent en terminant le plantureux déjeuner qu’ils viennent d’improviser avec lui pour profiter du soleil. Quelques allées plus loin, un autre stérilise les premiers haricots verts de l’année qu’il vient de cueillir : « Vous avez vu les prix en magasin ? Non seulement les miens sont bien meilleurs, mais ils ne me coûtent presque rien. Si j’ai de la chance, j’en mangerais une fois par semaine cet hiver, des fois, je les congèle. Ce jardin il me permet de manger frais, d’éviter les fins de mois aux nouilles ». Un voisin lui apporte justement de l’estragon fraîchement coupé pour les parfumer.Il repart avec deux artichauts. Partout, des hommes et des femmes qui binent, désherbent ou cueillent, courbés vers la terre. Une terre qu’ils arrosent avec précaution en puisant dans des conteneurs qui recueillent la pluie qui tombe sur le toit des cabanes de jardin. « Pas d’eau courante, explique le responsable des lieux, trop de gens viendrait laver leurs voitures avec ».

Pourtant, ils sont de plus en plus nombreux à venir « au jardin » en vélo. « Un peu comme si on habitait à la campagne », rigole un Espagnol originaire d’Andalousie mais arrivé à Stains il y a 30 ans et dans son jardin il y a maintenant dix ans. Il y a ainsi des anciens, des gens qui se souviennent à peine de l’année où ils ont commencé à jardiner en ville et ceux qui viennent de commencer à cultiver, trouvant dans les revues et chez leurs voisins, les conseils dont ils ont besoin. Ce sont les derniers arrivés qui parlent le plus du jardin remède aux fins de mois de difficile, les plus anciens qui évoquent l’impression de vivre, au moins quelques heures, dans un autre monde : « un paradis qui me manquait quand j’ai été malade », explique Annick qui cultive depuis 20 ans.

Ainsi s’écoule la vie des jardiniers de Stains, communauté à part dans la commune. Avec sa convivialité, ses échanges, sa résistance à la ville et à la vie chère, ses disputes, ses conflits pour des arbres qui débordent sur le voisin en faisant trop d’ombre sur les pommes de terre ou les fraisiers. Piégés par l’urbain ces hommes et ces (un peu moins) femmes organisent comme une résistance, une vie différente. Dans un univers de verdure que ne perturbent que les avions décollant de Roissy. Dans ces parcelles foisonnantes, ils oublient la ville. Sur ce thème ils sont souvent intarissables. Comme sur cette façon de faire la nique aux supermarchés dont ils sont les clients captifs.

Stains accueille 15 hectares de jardins familiaux. Sur six secteurs de tailles différentes, ils sont actuellement 664 à cultiver des parcelles qui varient de 200 à 600 mètres carrés pour les plus chanceux. Pour profiter de ce droit à la culture de ville, il leur faut payer chaque année 46 euros pour les plus petits lopins et 120 pour les plus grands. « Une somme que je récupère facilement, explique un guadeloupéen qui tente désespérément de faire pousser un petit bananier, je n’ai pas les moyens de partir en vacances, les légumes verts sont trop chers pour quelqu’un qui gagne tout juste le SMIG, alors avec un peu de travail, je m’offre du vrai luxe. Cette année, j’ai ramassé cinq kilos de framboises. Jamais je n’aurais pu acheter cela à mes trois enfants. Je vous jure qu’ils se sont régalés ». Pour le bananier, qu’il protège soigneusement chaque hiver, il ajoute que c’est juste une blague, pour faire comme au pays, mais il se demande si avec le réchauffement climatique, il ne finira pas par y arriver ; même si ses copains se moquent de lui. Tout en dissertant sur les prix qui montent, sur une lutte (ils disent bagarre) pour résister à l’appauvrissement des menus familiaux auquel les jardins pallient seulement un peu. Comme le dit un jeune Martiniquais dont les enfants jouent dans une allée : « c’est mieux que rien ; et puis c’est vrai que vivre ici quelques heures par semaine dans la nature, au jardin, avec des gens auxquels on parle par dessus la haie ou une petite barrière, cela fait drôlement du bien. Y a pas que la bouffe, il y a la vie ensemble. Nous sommes devenus des vrais jardiniers et nous échangeons de tout. Même après s’être engueulé avec des voisins pour des trucs idiots ». Quelques mètres plus loin, toujours allés des Antillais, d’autres Guadeloupéens et des Martiniquais tapent le carton sous l’auvent de leur cabane. L’un d’eux veut absolument poser prés des concombres qu’il fait pousser dans une brouette pleine de terre.

Chaque nationalité, en plus des fruits et légumes classiques, déploie des trésors d’imagination pour retrouver une impression de pays, y compris en installant des minis serres en plastique. Ainsi, les Maghrébins plantent des figuiers et des Portugais, des Grecs et des Espagnols accordent tous leurs soins à des piments ou a des aubergines ; ou au herbes condimentaires qui sont si chères. Les jardins réputés les plus beaux, les plus productifs sont ceux cultivés par les Portugais : comme celui de Pirés qui a réuni le sien à celui de son fils, entretenant des lignes impressionnantes de légumes et une superbe vigne qu’il vient soigner en vélo. Le président de cette étonnante communauté, Patrick Dorey, un jeune retraité du bâtiment, a lui aussi fait le pari du réchauffement climatique puisqu’à la porte de la cabane qui lui sert de bureau, il a planté un olivier et que, cette année, il va pouvoir ceuillir plein d’olivesdéjà en formation ! En attendant que la vigne qu’il a installée donne à la communauté des jardiniers, de quoi faire du vin blanc grâce à une terre calcaire favorable. Depuis son bureau et depuis son jardin, il gère son petit monde avec bonhomie et fermeté : au bout d’un certain temps, ceux qui laissent leur parcelle en friche ou l’abandonnent aux herbes folles avec comme seul objectif « de venir faire la foire le week-end » sont priés de partir. De laisser la place à ceux qui attendent un jardin : en moyenne une centaine souhaitant leur part de verdure, de convivialité et d’alimentation. L’association qui gère tous ces jardins dont les terrains appartiennent essentiellement à la ville et au département n’est pas récente : ce regroupement de jardins familiaux existe depuis 1932. Stains est l’une des rares villes de la Seine Saint Denis à en compter autant. Tout cela explique sans doute pourquoi cette communauté est si vivante. Avec, pour entretenir la convivialité, l’organisation de trois fêtes par an. Et une inquiétude : que poussée par la flambée des prix du terrain, la municipalité ne réduise un jour une surface cultivable qui ne lui rapporte rien.

Certains jardiniers comme Marco, ont décidé il y a quelques années, de supprimer grillages et barrières pour se regrouper en « jardin collectifs » : ceux là sont huit dont deux femmes fières d’une cabane bénéficiant de l’ombrage d’un superbe abricotier dont les fruits sont déjà mûrs ; et gouteux. Pour ces pionniers, c’est encore mieux ensemble, simplement avec des allées de gravier pour séparer leurs parcelles : quand l’un s’absente, l’autre arrose ou désherbe ; ou taille ou cueille ; ou encore remplit la gamelle des chats plus ou moins errants appréciés pour la bataille qu’ils mènent contre les petits rongeurs. Méthode naturelle opposée à ceux qui, à l’ancienne, disséminent encore des petits granulés mortels ou bien abusent des produits de traitement. Récemment, la mort de deux hérissons empoisonnés par des granulés anti-limaces a reposé cette querelle des « anciens » réputés trop traiter et les autres, saisis par la vague bio. Les débats de société font irruption dans le jardinage et, pour leur santé, disent beaucoup de ces jardiniers réduisent l’usage des produits chimiques. D’autant que cela leur coute moins cher.

Les jardins de Stains, par leur ampleur, sont révélateurs de ces nouvelles communautés sociales de hasard qui tentent d’inventer, pour le plaisir toujours, pour l’économie, souvent, de nouveaux espaces de liberté. Elles sont d’autant plus importantes que le plaisir toujours revendiqué se double de plus en plus de la nécessité. Mais avec, autre forme de plaisir implicite : celui de contourner le systéme, la société qui opprime. En témoigne, à Stains comme ailleurs, l’utilisation d’un concept oublié de la République : « ici, on est libre, on n’a de compte à rendre à personne », assure un ancien comptable qui jardine pour la première fois de sa vie. A leurs débuts, à la fin du XIX éme siécle, quand ils furent inventés dans le Nord de la France par un curé, l’abbé Lemire, les jardins ouvriers (devenus « familiaux ») s’efforçaient d’attacher les pères de famille à leurs maisons, à leurs corons, le plus loin possible des bistrots et des locaux syndicaux. Aujourd’hui les jardiniers « sans maisons », parallèlement aux efforts des AMAP et des Jardins de Cocagne, s’efforcent donc, consciemment ou non, d’inventer de nouveaux espaces de libertés. Loin des démarches charitables qui ont présidé à leur invention par des philanthropes qui y voyaient un moyen de tenir en laisse la classe ouvrière et, plus tard, la classe salariale.

 

 

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