Brève retraite au jardin sous le soleil de l'été de la Saint-Martin

Le soleil éclaire le désordre automnal du jardin. Moment béni, pour moi, au cours duquel les plantes se dépêchent de pousser une dernière fois, moment où le naturel non policé s’affirme au gré de la force des espèces.
Le soleil éclaire le désordre automnal du jardin. Moment béni, pour moi, au cours duquel les plantes se dépêchent de pousser une dernière fois, moment où le naturel non policé s’affirme au gré de la force des espèces. Le jardin commence à se reposer et il ne faut pas l’embêter, ne pas céder à la rage du nettoyage tendant à faire des potagers et des vergers des salons de plein air que l’on tond comme on nettoierait une moquette après avoir soigneusement aligné des légumes ; sinistre survivance du jardin « à la française » qui doit séduire Eric Besson. Il faut donc laisser le jardin se reposer et prendre ses aises, à l’abri des Hortefeux du jardinage qui ne rêvent que d’ordre en réprimant tout ce qui pousse de travers et en dehors des rangs. Quand le jardin sera endormi, anesthésié par le froid, il sera toujours temps d’arracher, de trier, de couper, d’une certaine façon de mutiler et d’imposer. Avec modération. L’automne est avec le printemps luxuriant, la période au cours de laquelle, dans, le fond, le jardin fait ce qu’il veut tandis que le jardinier feint d’organiser l’espace. Quelques fraises ont mûri à l’ombre d’un noyer, échappant au petit gel d’octobre ; comme quelques framboises dont la senteur est différente de celle de l’été. Si différentes des fraises et des framboises venues d’ailleurs pour orner les gondoles des grandes surfaces que le jardinier se prend à plaindre ceux qui les achètent et se gâtent le goût. Tout en permettant que le système commercial mondialisé gaspille encore plus de gaz carbonique tout en exploitant les Kenyans qui cultivent nos rose et nos haricots verts, les Sénégalais qui font pousser nos tomates cerises et les Péruviens qui empoisonnent leurs terres et leurs familles pour nous envoyer leurs asperges blanches ou vertes. Tandis que les Américains nous expédient leurs dernières fraises ou que les Néo-Zélandais nous inondent de leurs kiwis. Au jardin où je fais retraite quelques jours après avoir compté les manifestants et scruté à la loupe la communication gouvernementale acharnée à nous expliquer que la vie sans essence ne valait guère la peine d’être vécue, est donc douceur et consolations. Au milieu des pieds de tomates brunis, un glaïeul égaré explose en rouge. Des pâquerettes tardives égayent l’herbe inégale. Les longues branches d’un rosier sauvage se courbent sur une haie, chargées de centaines de cynorrhodons rouges dont s’occupent quelques oiseaux qui en font un garde-manger commode. Pommes et poires abondent, ce qui fait également le bonheur d’autres oiseaux qui les creusent une fois à terre en ne laissant que la peau et le trognon. Le jardin doit rester un lieu de partage, il y a toujours de quoi contenter tout le monde. Y compris les hérissons qui ne sont pas encore entrés en hibernation. Mais je vais quand même les priver des quelques coulemelles surgies comme chaque année sous un cerisier. Au potager un peu livré à lui même, le soleil qui passe par vagues, redonne de la vigueur à la mâche et aussi à la roquette qui ne parait pas avoir prêté attention à quelques nuits de gel léger. Encore quelques semaines et les choux de Bruxelles, malgré la soit endurée cet été seront parfaits. Au moment où les chicorées de Vérone formeront leur premières pommes amères juste ce qu’il faut. En ce bord de Loire, le thermomètre, comme hier, oscille à l’ombre entre 18 et 19°. Pour un été qui serait « indien». Pas celui que les médias toujours trop pressés d’exhiber des faux savoirs nous annoncent en septembre ou début octobre. Cet été indien n’existe pas en Europe. D’ailleurs, tout en lançant la fortune de cette expression, Jo Dassin et son parolier Pierre Delanoë nous avaient prévenu : « C’était l’automne, un automne où il faisait beau, une saison qui n’existe que dans le nord de l’Amérique, là-bas on l’appelle l’été indien ». Avec Halloween que des marchands ont rapatrié en France nous avons tenté de nous approprier un épisode climatique aléatoire et étranger : quelques jours de douceur ensoleillée survenant vers le début du mois de novembre. Il survient au Canada ou dans le Nord-Est des Etats-Unis quand il fait un peu froid la nuit et doux le jour après une aube voilée de brouillard. L’été indien, ou plus exactement l’expression, aurait été inventé dans ces régions à la fin du XVIII ou au début du XIX éme. Dans la vallée du Saint Laurent on parle d’ailleurs toujours de « l’été des Indiens » et même de « l’été des sauvages ». Peut-être, explique la légende nord-américaine, parce qu’au moment où les arbres se paraient de feuilles superbes, au moment où la douceur revenait sur la forêt, les Indiens s’affairaient à engranger leurs dernières provisions, à mener leurs dernières parties de chasse, installant ailleurs leurs campements et déployant, aux yeux des observateurs blancs, une activité largement supérieure à celle du véritable été, quand ils étaient accablés par la chaleur et les moustiques. Prompts à chercher à démasquer les légendes, les météorologues canadiens ont observé que cet été indien ne se produisait que dans la moitié des années étudiées et font remarquer qu’en ville, cet épisode climatique est en général générateur de pollution atmosphérique en ville en raison de la stabilité d’une zone de haute pression expliquant le beau temps. Malicieux, ils font même remarquer, ces météorologues, que certaines années il y a deux ou trois « été indien ». La même remarque s’applique au « babielieto » russe, ukrainien ou biélorusse, terme qui se traduit par « été des grands-mères » et qui fait plus allusion aux multiples couleurs de la forêt qu’à la douceur provisoire de la température. En Allemagne, c’est « l’été des aïeules ». Ce que nous avons tendance à nommer « été indien » en France, c’est « l’été de la Saint Martin », une période climatique plus douce qui se manifeste plus ou moins régulièrement (mais sans rigueur scientifique) entre le 1er et le 11 novembre, un jour de notre calendrier d’où ce pauvre Saint Martin a été chassé par la célébration de l’Armistice de la Grande Guerre. A cette période de l’année, ce sont des courants d’air en provenance du sud-ouest qui maintiennent à la fois une douceur provisoire due à des hautes pressions. Jean Ferrat, dans une chanson, a évoqué « le ciel incertain de l’été de la Saint Martin » et dans son livre, « les chemins nous mentent », Philippe Delerm nous raconte « que c’est une idée qui flotte quelque part, le rêve d’une oasis entre deux bourrasques, la volupté mélancolique de s’avancer en manche de chemise sous un soleil tiède en se disant que c’est la dernière fois ». Et cet été de la Saint-Martin, aussi aléatoire que l’autre, c’est de toute évidence la période de l’année où les forêts françaises sont les plus belles, loin des sinistres chrysanthèmes dont les médias s’obstinent à faire la promotion alors qu’ils sont dopés aux engrais et aux retardateurs de croissance. A cette époque, non pas à cause du gel comme on le croit parfois, les feuilles des arbres, dans la forêt et au jardin changent d’aspect sous l’influence de la diminution de la durée du jour. Les nuits fraîches et les jours raccourcis favorisent notamment la production d’une hormone qui donne des couleurs aux feuilles. Tandis que, recevant de moins en moins de sève, la feuille perd lentement la chlorophylle qui la teinte normalement en vert. Au profit des anthocyanes qui fournissent le rouge tandis que la carotène donne du jaune. Tout ceci étant plus ou moins variable d’une espèce d’arbre à l’autre et même d’une qualité de terre à une autre. Ainsi quand la terre du jardin est plutôt acide, c’est le rouge qui s’imposera dans les feuilles d’érables alors que le violet dominera en cas de sol alcalin. Sans oublier que les épisodes de sécheresse, comme c’est le cas cette année, accélèrent et accentuent le phénomène de coloration. Pour notre plaisir. Et pour le malheur des arbres qui peuvent en cet automne, briller de leurs derniers feux. Comme les arbres fruitiers qui se couvrent de fruits quelques mois avant leur mort, comme pour avoir la « certitude » de survivre dans une graine… Comme les millions de manifestants qui espèrent, retournés à leurs routines et à leurs jardins,que leur révolte survivra.

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