Et si Exhibit B était finalement autre chose qu’une œuvre d’art ?

Les défenseurs d’Exhibit B considèrent tous que cette « performance » serait une œuvre d’art.On a pris l’habitude d’admettre, surtout depuis Marcel Duchamp, que n’importe quel objet peut être promu à la dignité d’œuvre d'art par le choix de l'artiste, à condition qu’il soit validé par notre perception.

Les défenseurs d’Exhibit B considèrent tous que cette « performance » serait une œuvre d’art.

On a pris l’habitude d’admettre, surtout depuis Marcel Duchamp, que n’importe quel objet peut être promu à la dignité d’œuvre d'art par le choix de l'artiste, à condition qu’il soit validé par notre perception.

Exhibit B repose principalement sur la volonté de mettre en scène des corps d’Africains ou d’Afro-descendants dans des situations dont il est difficile de contester qu’elles sont humiliantes, et sur le regard de spectateurs  qui reconnaissent implicitement, en pénétrant dans le théâtre, cette mise en scène comme une œuvre.

L’argument majeur qui est opposé aux contestataires est leur refus de voir la « performance » avant de la rejeter. Mais voir la « performance », c’est reconnaitre Exhibit B comme une œuvre d’art et donc ce refus de voir, c’est peut-être tout simplement le refus d’accorder à Exhibit B le statut d’œuvre d’art.

Ainsi, pour les opposants, demander l’annulation ne serait pas perçu comme un acte attentatoire à la liberté de l’artiste, puisqu’ils dénient à Exhibit B la qualité même d’œuvre d’art.

Ce qui est offert au regard dans ces tableaux contraint le spectateur à décrypter les objets vivants exposés comme étant des corps «noirs» suppliciés ou en tout cas dénigrés. Et dès lors, cette obligation de décryptage a un sens particulier pour celui qui sait bien qu’il se reconnaîtrait s’il acceptait de (se) regarder dans ce qui n’est pour lui qu’un miroir.

On est forcé d’en conclure que le regard dont Exhibit B a besoin pour accéder au statut d’œuvre d‘art n’est, par définition, pas universel. Pour les uns, ce sont des « corps noirs » que le martyre exalte à l’état d’œuvre d’art, pour les autres, qui refusent de se prêter au jeu, la reconstitution d’un zoo humain dans lequel - ils ne le savent que trop- Brett Bailey les oblige à se reconnaître comme victimes.

Une œuvre peut-elle exister sans avoir une portée universelle ?  L’art est-il possible en mettant a priori hors jeu une partie, fût-elle minime, de l’humanité ?

Qu’ils en soient conscients ou pas, les intellectuels  qui se sont efforcés de porter un jugement sur Exhibit B lui ont reconnu sans discussion le statut prestigieux d’œuvre d’art, parce qu’ils en avaient déjà, par leur regard complaisant de spectateur, endossé la racialisation, qu’ils se trouvaient incapables  d’échapper à la dichotomie blanc/noir qu’elle imposait et, partant, à tous les pièges que cette lecture simpliste de l’humanité peut induire.

C’est cette racialisation imposée qui pose problème dans cette « performance », cette impossibilité, pour une partie de la population, d’accepter ce que d’aucuns considèrent comme une œuvre là où eux ne voient qu’un outrage, une provocation non seulement  insupportable dans le principe, mais surtout impossible à regarder.

Peut-être faudrait-il  cesser, au nom de l’ « art » et de la liberté d’expression de l’artiste, de refuser aux opposants à ce spectacle le droit d’en demander l’annulation. Ce déni ne serait légitime que si Exhibit B, comme toute œuvre d’art, se plaçait d’un point de vue universel, donc incontestable. Et tel n’est, à ce qu’il me semble, malheureusement pas le cas.

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