Belgique francophone : un pays musicalement colonisé

En Belgique francophone, trois multinationales mondiales du disque occupent 92% du marché musical. Un cas unique en Europe et dans le monde.

dessin de sam semal © Sam Semal dessin de sam semal © Sam Semal
La crise du COVID-19 et ses deux mois de confinement ont eu, en Belgique francophone, une conséquence paradoxale.

La fermeture de tous les lieux de concerts et de spectacles a soudain rappelé aux média qu’il y avait, chez nous, des milliers d’artistes et de technicien.nes qui vivaient de la musique.

Jamais nous n’avons aussi peu joué.

Et pourtant, jamais l’on a autant collectivement parlé de nous.

Brusquement privées de tous revenus, nos professions elles-mêmes semblent subitement avoir redécouvert leur communauté de destin.

Et voilà que notre radio télévision publique (RTBF), qui avait pourtant fait de The Voice son navire amiral, redécouvre aussi soudainement le charme des productions locales.

Entre cinq et six heures du matin, certes – mais enfin, ne boudons pas notre plaisir.

On voit aussi ressurgir avec force, portée par de nouveaux intervenants, une des revendications historiques de FACIR (1) : l’augmentation du quota d’artistes autochtones diffusé.es sur les ondes nationales.

Pour rappel, la loi fixe aujourd’hui ce quota à 12% de productions « locales » pour les radios télévisions publiques. FACIR, avec l’ensemble du secteur musical, exige que ce quota soit hissé à 25%, comme c’est le cas par exemple en Flandre.

Précisons, pour ceux qui craindraient de voir nos antennes soudain envahies par les soumonces du Carnaval de Binche, que le législateur belge a une vision assez souple de ce qu’est une « production locale ».

Il faut et il suffit en effet pour cela que l’interprète OU le compositeur OU le producteur soit domicilié à Bruxelles ou en Wallonie.

Cela laisse la place à tous les styles musicaux et à toutes les origines.

Pourtant, chaque fois qu’on aborde cette question chez nous, on entend les mêmes glapissements outragés.

Comment ! Et la liberté des programmateurs ! Et la liberté du public ! Et la liberté des journalistes ! Vous voulez donc nous imposer ces petites choses belges que personne n’a envie d’entendre !

Et d’ailleurs, point Godwin, les cultures identitaires ont toujours fait le lit du fascisme.

Seize titres dans le Top-16 !

Je suis personnellement, comme artiste, comme spectateur et comme citoyen, un amateur acharné de libertés.

Et c’est précisément pour cela que je m’insurge contre la dictature d’un marché qui a colonisé chez nous jusqu’aux radios et télévisons publiques, en nous imposant ses propres valeurs, ses propres priorités et ses propres produits.

Oui, je dis bien colonisé, car la Belgique francophone importe aujourd'hui la quasi totalité de ses produits culturels.

Je m’étonne donc que, parmi tous ces amateurs de liberté, il y en ait si peu pour s’indigner d’une telle acculturation.

Plus de 70% de la musique MONDIALE est en effet produite et diffusée par trois multinationales du disque : Warner (l’américaine), Sony (la japonaise) et Universal (la française).

Bien sûr, il y a dans ce catalogue mondial des artistes formidables. Là n’est pas la question. La question, c’est qu’il y en a aussi ailleurs.

La majorité des pays du monde continuent donc à alimenter un marché intérieur, en s’appuyant à la fois sur un réseau d’artistes « locaux », et sur une langue véhiculaire « nationale ». Ce « marché intérieur » tourne généralement autour de 50% dans tous les grands pays européens.

Il est alimenté aussi bien par des producteurs « locaux » indépendants que par les filiales « nationales » des trois multinationales citées.

Et en Belgique, quelle est la situation ?

Elle est très différente au nord et au sud du pays.

En 2019, en Flandres, 37 titres du TOP-50 d’Ultratop ont été des productions de la Warner, de Sony ou d’Universal. Mais quatre producteurs indépendants occupent 26% du marché et placent neuf titres dans le TOP-20 (PIAS, CNR, Bright et V2).

A Bruxelles et en Wallonie, par contre, ces trois multinationales ont occupé seules les seize premières places du classement, et colonisé 46 des 50 titres du TOP-50 (92%, donc).

Ce rouleau compresseur domine totalement toute notre vie musicale et les média.

Cette situation est évidemment catastrophique pour les musicien.nes qui continuent à vivre et travailler à Bruxelles et en Wallonie (2).

Or si cette épidémie musicale a pu se propager chez nous avec une telle violence, c’est bien parce qu’elle a toujours su trouver, à tous les échelons de notre vie culturelle, les porteurs d’eau nécessaires pour lui servir inconsciemment la soupe.

En toute liberté, bien sûr.

Pour combattre une maladie, il faut d’abord la nommer, la reconnaître et la connaître. Changer de paradigme nécessitera donc d’abord une prise de conscience collective. Une véritable révolution dans les esprits et les comportements.

Puisse ce petit texte y contribuer.

Claude Semal, 3 juin 2020.

 

(1) Prononcez « FAKIR » : Fédération des Auteurs Compositeurs Interprètes Réunis. www.facir.be .

(2) A l’exception bien sûr des rares artistes belges qui, comme Angèle, sont produit.es par une des trois « géantes ».

 

 

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