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Billet de blog 16 août 2021

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Brassens pris aux mots ?

Réponse à Antoine Perraud

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Votre récente série sur Brassens a suscité d’innombrables commentaires. Si j’y reviens, c’est seulement pour vous apporter une réponse sans laquelle je me sentirais coupable d’une espèce de lâcheté intellectuelle.

J’avais trouvé vos deux premiers articles innovants et plutôt intéressants. J’ai lu le 3ème avec consternation, et le 4ème m’a laissé sans voix. Déboulonner Brassens, même si on n’en voit pas bien l’intérêt, pourquoi pas ? Aucune loi ne l’interdit, et il en a vu d’autres. On peut le critiquer de bien des façons. On peut ne pas aimer ses chansons. Mais là n’est pas la question. Ce que je vous reproche, M. Perraud, c’est d’avoir écrit n’importe quoi, et dans un Médiapart qui ne m’avait pas habitué à cela.

 Attaquer Brassens pour son non-engagement dans la Résistance, même l’Huma très stalinienne des années 50 n’aurait pas osé ! (C’était mon quotidien à l’époque). Les jeunes qui ont eu le courage de s’engager contre l’occupant ont été longtemps, vous le savez bien, très minoritaires. Brassens est allé au STO, comme hélas ! la majorité des jeunes de son âge. Il a profité d’une permission pour ne pas y retourner et se cacher, dans un Paris où il ne connaissait personne.. Oui, et alors ?

Il lui est arrivé d’écrire, dans sa jeunesse et dans la presse libertaire, des conneries dont il ne s’est jamais réclamé par la suite. Vous ne trouvez pas indécent de revenir là-dessus à longueur de pages, et de lui en faire bruyamment procès ? Que celui qui n’a pas écrit de conneries dans sa jeunesse lui jette la première pierre !

Écrire n’importe quoi, M. Perraud, c’est tenter de faire de Brassens une espèce de misanthrope atrabilaire, soit le contraire absolu de celui qui était, selon tous ceux et toutes celles qui l’ont connu et approché, un homme se liant facilement, très pudique, très généreux, et respectueux des autres. En quoi cela vous gêne-t-il ?

Un mot de vous, dans le 3ème article, m’a paru symptomatique. Vous attaquant à Fernande, dont vous faites une interprétation très personnelle, vous qualifiez cette chanson d’obscène. C’est loin d’être un chef-d’œuvre de subtilité, je vous l’accorde, mais trouver obscènes le verbe bander, que le Robert désigne comme fam., et le mot bandaison, qui est dans Flaubert !... Je vous signale d’ailleurs que le Robert, déjà nommé, illustre l’article consacré à ce mot par une citation de Georges Brassens :

La bandaison, papa,

Ça n’ se commande pas !

Obscène ! J’imagine ce mot proféré par quelque puritain, radotant du fond de son presbytère !

 Venons-en à votre 4ème article. Ce que je vous reproche surtout, M. Perraud, c’est d’avoir donné de Georges Brassens, aux jeunes qui ne le connaissent pas forcément, l’image d’un sale type misogyne et phallocrate. Parler à son sujet, en sollicitant une multitude de vers, de « beaufitude » et de « concupiscence phallocratique », c’est écrire n’importe quoi. Parler de « culture du viol », d’un supposé violeur qui « passe à l’action, force la proie », en se référant à La chasse aux papillons, qui a fait le bonheur de dizaines de chorales scolaires, c’est écrire n’importe quoi ! Raconter qu’on « se situe du côté obscur de la force » (le viol) à propos de À l’ombre du cœur de ma mie, qui est l’une des plus délicates chansons de Brassens, pardonnez-moi, mais c’est du délirant n’importe quoi !

Quant aux saillies de Brassens contre les homosexuels, parlons-en. C’est triste à dire, mais elles étaient dans l’air de son temps. Lancer sur lui, à ce sujet, un anathème définitif, c’est ignorer la société dans laquelle il vivait. C’était l’époque où Jacques Chazot, danseur homo, faisait rire en se « déhanchant comme une demoiselle » à la télévision, où il en faisait des tonnes. Et ça passait très bien, dans tous les milieux. On parlait couramment de pédés et de tapettes.. C’était plutôt taquin, pas méchant du tout.

 Pour en finir avec votre procès en « misogynie et phallocratie galopante », la meilleure réponse à ces élucubrations vous est donnée par des femmes. C’est une femme, Patachou, qui a fait connaître Georges Brassens, dont elle venait d‘entendre les chansons. Celles-ci ont été depuis interprétées par des centaines de femmes. Il doit détenir un record absolu en nombre d’interprètes féminines, depuis les années 50 jusqu’à nos jours, en France et dans le monde. Et, bien souvent, les interprètes les plus sensibles. Pas mal pour un misogyne, phallocrate et quasi-violeur, non ?

Des centaines de femmes. En voici quelques-unes :

Contemporaines de Brassens : Patachou, Barbara, Juliette Gréco, Isabelle Aubret, Catherine Sauvage, Pia Colombo, Anne Sylvestre, Cora Vaucaire.

Plus près de nous : Valérie Ambroise, Françoise Hardy, « une petite fille », Marie-Paule Belle, Nicole Croisille, Andrée Simons (Belge), Timna Brauer (Austro-Issraëlienne), Capucine Ollivier (chanteuse de jazz), Nina Simone (immense artiste américaine), Mardjane Chemirani (Iran), Maria Lavalle (Argentine), Renée Claude (Québec), Sandra Nkaké (Cameroun).

Et encore : Emmanuelle Béart, Karin Viard, Audrey Tautou, Eva Denia (Espagne), Clara Bruni, Sandrine Devienne, Marie d’Epizon, Catalina Claro (Chili).

Et une jeune artiste d’aujourd’hui, Pauline Dupuy (nom de scène Contrebrassens, car elle s’accompagne à la contrebasse). Je vous recommande son dernier album intitulé Pensées interlopes… 2021, avec douze chansons de Brassens, de celles, justement, dont quelques vers nourrissent votre diatribe.

 Je n’appartiens pas, M. Perraud, à ceux que vous appelez, avec un peu de mépris, les « dévots » de Brassens. Il y a des chansons de lui que je n’aime pas du tout, et je ne suis dévot d’aucune chapelle. Mais il y a des monuments qu’on ne visite pas en enfonçant les portes. Et on ne demande pas aux poètes de tracer des lignes bien droites, des figures bien rectilignes.

Vous avez d’abord vu en Brassens un anti- : antimilitariste, anticlérical, antiflics… Tant qu’à faire, moi je dirais plutôt, reprenant le mot de Guy Bedos, qu’il était surtout anticons. Mais je préfère des termes positifs. Brassens a chanté la vie, l’amour, l’amitié. Il a été, ne vous déplaise, par-dessus les interdits et les contraintes, un passeur de liberté, le genre de types qui fait furieusement défaut maintenant !

Un conseil pour conclure, si vous le permettez : plutôt que de prendre les mots de Brassens à la lettre, plutôt que de chercher la petite bête où elle n’est pas, prenez le temps d’écouter deux ou trois de ses chansons avec les voix de, par exemple, - allez, à cinquante ans de distance – Barbara et Pauline Dupuy.

Claude Albareil

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