ENVAHISSEURS OU REFUGIES ?

Des milliers de citadins ont fui la grande ville, dans le plus grand désordre, exode inattendu dans notre pays d’abondance et de gaspillage.

J’habite un village rural de moyenne montagne, dans les Pyrénées Catalanes. L’altitude est modeste, 700 m, mais le décor très »montagne », surmonté par la masse encore très enneigée du Canigou.

On sent l’arrivée du printemps, les champs reverdissent, l’herbe pousse dans les jardins, les arbres bourgeonnent, et si, dans la grande ville, un silence pesant a remplacé le tohu-bohu habituel, ce n’est pas le cas ici, nous entendons toujours les mille bruits de la campagne, le chant des oiseaux, la machine agricole qui continue à travailler, l’âne du voisin qui donne son opinion, les cloches des vaches qui attendent de partir en estive et qui paissent dans les prairies.

 

Et soudain, en désordre, un peu hagards, un peu naufragés, ils sont arrivés.

 

Qui ?

 

Et bien ceux qui ont fui la grande ville, ceux qui parfois passaient en touristes, au mois d’août, pendant des vacances insouciantes, nous demandaient avec commisération, avec ironie, comment nous, autochtones, j’allais dire indigènes, pourquoi pas pygmées, faisions pour passer l’année dans un endroit pareil.

Soudain, ils sont là, demandeurs, ce qui était hier leur paradis est devenu l’enfer, et ils seraient prêts à n’importe quoi, n’importe quel sacrifice, pour trouver un logement, un endroit où se poser.

Ils redécouvrent les vertus d’un paysage champêtre, le charme des fleurs des champs, la musique des torrents.

 

La population locale est perplexe face à cet afflux. Comment cohabiter avec la bourgeoise en capeline, les enfants exigeants, le jeune cadre sup privé de sa 5g ?

 

Et puis, malgré le confinement qui nous pèse aussi, mais ne nous brutalise pas parce que les montagnes et les forêts sont là pour nous apaiser, nous avons compris. Aujourd’hui, avec ma femme, nous avons fait une belle rando, ça n’a rien d’exceptionnel, nous en faisons souvent. Et nous les avons rencontrés, de loin bien sûr, nous avons parlé, toujours de loin, mais quand la place ne manque pas, où est le problème ? Ils sont de nouveaux réfugiés, leur place certes est bien plus enviable que celle de malheureux qui à cause de leur indifférence, de leur égoïsme, de leur consommation forcenée, attendent, entassés dans des camps, nous le leur avons rappelé.

 

Lorsque ce cauchemar sera fini, lorsque nous pourrons à nouveau faire des projets, comprendront-ils que notre monde doit changer, comprendront-ils l’avertissement, comprendront-ils que l’humain doit redevenir le centre de nos préoccupations, se rappelleront-ils qu’ils ont été accueillis ?

 

Je l’espère, et alors, un avenir nous sera ouvert.

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