JOURS LE JOUR "Mais le kamikaze avant d'être kamikaze il était quoi ?"

 

Ce sont des fragments.

Des prélèvements.
Incomplets. Insuffisants. C'est un ressenti un vu-entendu. Au jour le jour. Ça ne cherche pas à dire la vérité. Je ne la connais pas. Écrire pour témoigner ? Plus simplement pour exprimer le désarroi, les contradictions, ce qui remue l'humain en moi. Pour partager. Pour résister. Pour continuer.
En toute humilité. Relativité. Maladresse. Méconnaissance.
En toute subjectivité.

Ce qui est en italiques provient des journaux de la radio de la télévision.


Lundi matin j'ai quitté ma banlieue qui a des airs de province, j'ai pris le RER et le métro ça allait.
Mais jour après jour ça allait de moins en moins bien.
J'y pensais chaque jour davantage.

Samedi
Je ne savais rien, téléphone éteint vendredi soir.
SMS au lever le matin
"C'est horrible juste à côté"
Mon amie N. qui a déjà vécu les fusillades durant les attentats de Charlie Hebdo à deux cent mètres de chez elle.
Compris tout de suite allumé la radio.

On a tiré les rideaux de fer

SMS à M. une amie qui passe ses soirées dans les cafés du 11e.
Ça va je n'ai rien. Je n'étais pas au bon restaurant" écrit-elle.
Trouble, Perturbation. Perte des repères. Écriture SMS qui va vite.

Des fleurs.
Des bougies.

Dimanche
Midi
SMS de N. le lendemain
"Le silence est impressionnant."

Le sang résistait à la pression pourtant très forte du jet

Et ce désir qui circule de discussion en discussion, on aimerait que les Musulmans descendent dans la rue pour se désolidariser en masse publiquement de ce qui se passe.
C'est à eux de lancer le mouvement de résistance.
Pas parce qu'ils doivent se sentir coupables, mais pour qu'on parle autrement du mot ISLAM.

Soir
M. envoie un message "Ça ne va pas du tout. On a perdu neuf copains."

Une chaise, une poubelle, un porte-manteau pour bloquer la porte, tout ce qui leur tombe sous la main

Mardi
Attendant pour un examen dans un hôpital : ma voisine Marion raconte son travail dans un centre d'aide sociale dans le 93. Les mariages polygames, les femmes à la maison seules avec les enfants. Les cousins qui viennent d'Afrique régler les problèmes à coups de mains et de pieds. La pauvreté matérielle et psychologique de ces femmes qui en passent toutes par l'autorité masculine, le bon vouloir masculin. Ou le mauvais.
Quelques heures après l'examen, quand on se quitte, on s'embrasse. On ne se connaît pas, on ne vote sans doute pas pour les mêmes représentants du peuple, on s'embrasse.

Sur le pavé, une traînée lie-de-vin

Mercredi
Pour quiconque ne connait du son d'une rafale de mitraillettes que sa représentation cinématographique, la détonation était impossible à identifier. Beaucoup plus sourde, beaucoup plus mate, infiniment moins spectaculaire que les gerbes sonores déployées par tous les actionners hollywoodiens

Allée faire un tour en vélo au Bois, les oiseaux s'envolaient au-dessus du lac. Les derniers feux de l'automne dans les arbres. De petits enfants courant jouant.

Autour de nous, en parlant, avec les uns les autres, il y a toujours quelqu'un qui connaît quelqu'un qui.
Entre quatre cents et cinq cents personnes atteintes dont 125 tuées.
Petit milieu parisien ou peuple qui sort va au spectacle dîne en terrasse boit un verre vit sa vie.

Les infos en boucle.
La réunion calamiteuse des partis politiques à l'Assemblée Nationale.

Incapables de dire si on s'éloigne ou si on s'approche de la zone dangereuse

Un petit garçon au Grand Journal :
"Mais le kamikaze avant d'être kamikaze il était quoi ?"

Lors de l'assaut à Saint-Denis une femme s'est fait sauter, présumée cousine du "cerveau" de l'attentat.

Jeudi
Dans le métro une femme pousse un étui de contrebasse. Plusieurs regards, directs ou de biais. Elle a une quarantaine d'années porte une écharpe un blouson, des souliers plats, est blanche. Dans les têtes, une seule chose, la même : des kalachs entrent dans un étui de contrebasse.
C'est ridicule bête à pleurer. Et ça ne l'est pas.

Des jeunes plaisantent, branchés sur leurs SMS, sur leurs histoires d'amour.
Je souris.
C'est un lundi comme un autre.
Et ça ne l'est pas.

Je passe dans une rue pleine de commerces arabes. une femme en burqa descend tenant la main d'une petite fille. Je la regarde dans les yeux. C'est tout ce qu'on voit d'elle. Je ne sais pas ce que je vois dans son regard, de la dureté, du ressentiment, de la fierté, de la peur ?

Trois maghrébins âgés discutent sur un banc : "dégueulasse... ils se croient où... c'est fini la paix en France aussi "

En France aussi.

Un peu plus jeunes que ne le serait mon père.

Une amie me raconte : "hier je suis montée dans une rame de métro il y avait un type avec double capuche un sac de sport sur les genoux, c'était un Arabe, je suis ressortie. Tu te rends compte ?"
Je me rends compte. Je sais. Je sens.
La honte. La peur. La peur plus forte que la honte.

On réagit avant de penser.
Comment prendre de la distance ?

Fin de journée.
Quitté le RER, je marche en direction de la maison. Après avoir pris les transports en commun, être passée devant une place pleine de cafés, une mairie. Sensation d'avoir survécu à cette journée. c'est énorme.
Jusqu'où la peur insidieuse va-t-elle malmener ?
On va s'habituer ?

Ma tante au téléphone
"C'est Mektoub. Tu es dans mes prières.
Ça va en ville ? Va falloir t'habituer, je le sais j'ai vécu avec ça."
Oui et non.
Non. Tu étais une Française en Algérie et ils commençaient la Guerre d'Indépendance.
Oui. Tu as échappé à un attentat. Tu as vu des blessés dans les rues, un café exploser.
Oui. La terreur est aveugle. Ronge les corps et les esprits.

Au Grand Journal, un journaliste :
"Nous avons eu la première femme kamikaze en Europe."
Fatima Lahnait, chercheuse, auteure d'un rapport sur les femmes kamikazes, répond doucement :
"Mais le vendredi précédent on a eu aussi les premiers hommes kamikazes en France "
Elle ajoute :
"Si Daech l'érige en martyre ça peut faire émulation."
Dans les éléments de discours qui essaient de comprendre, d'expliquer, de chercher,
il y a des mots, des phrases qui lâchent de petites bombes de peur, de terreur.

Un journaliste :
"Pouvez-vous donner des éléments qui expliquent cette glamourisation ?"
Je n'aime pas ce mot, cette façon de normaliser les kamikazes, de les mettre à la mode.
Est-ce qu'un designer va faire des défilés avec de fausses bombes en paillettes ?
Les mots comptent, les mots produisent de la pensée.

Passe un clip des Jeunes musulmans de France initié à Toulouse : que des visages de garçons de filles, voilées ou non, tous Français, avec une pancarte sur leurs genoux à bout de bras devant leurs yeux devant leur voile : #nous sommes unis.
Un jeune homme musulman dans une rue qui dit en colère :
"La solution viendra de nous musulmans de France "
Il dit aussi : "Faut leur casser la gueule, c'est la guerre."

Les images qui persistent : le mur de visages et de noms de ceux qui sont morts.
C'est l'humain qui nous hante.
C'est la vie qui hante, la vie qui fait de nous des êtres humains doués de parole et de réflexion, différents des arbres des animaux des ordinateurs. Des humains amoureux de la vie, de ce qu'il y a à vivre durant ce court temps qui nous est accordé.
La joie de vivre.
Ça n'a donc pas de sens ?

L'écrivain David Grossmann :
"Vivre dans la peur est destructeur. Vous ne pouvez vous empêcher de regarder l'autre, s'il est différent de vous, comme un danger. C'est ça la force de la terreur.
Cela nous montre également avec quelle rapidité on peut oublier nos valeurs de liberté et de démocratie."

Les photographes se demandent que faire des images des six premières chansons du concert au Bataclan.

Le droit d'ingérence suppose que des puissances extérieures viennent établir un ordre politique sain dans des sociétés qui en sont privées depuis longtemps et qui ont besoin de faire leur propre cheminement démocratique. Au nom de ce droit, nous sommes intervenus en Irak et ensuite dans toute une série de pays. Il n'y en a pas un qui se porte mieux depuis
D'accord. Complètement d'accord.
Mais : pour les terroristes il s'agit de détruire une civilisation, pas seulement un peuple dont le gouvernement frappe en Syrie.

Les gens couchés les uns sur les autres dans le Bataclan.
J'ai essayé de la couvrir de mon corps
Après les blessures par balle, les médecins ont soigné essentiellement des fractures des luxures dues à l'empilement des corps au fait que les gens se soient marchés dessus.

D'autres images arrivent lancinantes. De la mémoire du XXe siècle.
Les hommes devenus des animaux. Réduits à. La peur. L'horreur.

Je suis resté soufflé : il était très jeune, blanc et même blond je crois

Se faire exploser au milieu des autres c'est un sacré truc non ?
Malgré l'embrigadement idéologique, la préparation, au moment de, qu'est-ce qui passe dans la tête ? Sinon un total désespoir ?

Rescapés
Réfugiés
Exfiltrés

On ne peut pas parler que de ça de la peur de l'horreur.
Il y a quelque chose à sauver. A faire remonter.
La beauté.
La vie.


Vendredi matin
La gare Montparnasse.
Pas de police sur le quai, pas de contrôle.
Soulagée ou inquiète ?

Saint-Nazaire.
C'est bon de respirer.

Personne.
Nulle part.
À l'abri.

Un seuil est franchi

Les êtres humains sont d'abord des êtres de culture

Comme si on vivait dédoublés.
Les annonces habituelles dans les transports, les émissions de divertissement à la télé, et puis dessous le reste, l'alarme la veille l'alerte, les infos en boucle, les discussions en boucle, les regards.

La panique peut-être d'une seconde à l'autre.

Se poser.
Sur un coussin.
Sur un siège de métro.
Sur sa chaise.
Dans son corps pour aider sa tête.
S'enraciner.
Retrouver un socle.
L'énergie des reins.
L'énergie vitale.

Ce que nous avons EN COMMUN, imprescriptible, l'énergie du vivant.

La violence pure telle qu'elle apparaît aujourd'hui sur notre territoire et qui règne pourtant partout dans le monde

Lu hier soir dans un récit d'Erri de Luca :
"Le contraire de la violence ce n'est pas la douceur. C'est l'intelligence."

Ontologique.

Robert Mc Liam Wilson :
"Ça faisait longtemps que nous autres, occidentaux préservés, n'avions pas eu quelqu'un à haïr. Nous avions oublié les joies de la haine [...] Il n'y a pas de consolation [...] Ce n'est pas une guerre c'est un massacre, une boucherie. Nos droits sont en réalité presque complètement entre les mains des autres. [...] La vie continue, autour de l'horreur et les choses suivent leur cours, comme à la normale, la nouvelle normale."

Est-ce que c'est ça qu'on veut ?
Revenir à la normale, la normalité au coeur de l'horreur ?
Est-ce qu'on peut ce qu'on veut ?

Qu'et-ce qu'on peut faire ? C'est notre phrase, la phrase commune à tous,
On peut penser.
Mais qu'est-ce qu'on peut faire ?
Peut-on faire plus que penser ?
Si on pensait juste aurait-on besoin de faire autre chose ?
Qu'est-ce qui nous empêche de penser juste ? Qu'est-ce qui fait obstacle ? Qu'est-ce qui fait dévier ?
Qui ? Qu'est-ce ?
Ce chantier de penser, ne pas l'abandonner à des faire qui le déferaient.

On recommence même à faire des blagues
Oui blaguons.
Rions.
Aimons.
Jouons.
Lisons.
Peignons.
Dansons.
Écrivons.
et PENSONS.

Et "eux" est-ce qu'ils pensent ?
Il y a ceux qui pensent pour eux. Mais eux aussi elles aussi ils elles pensent jusqu'au bout.

Ce qu'ils elles pensent, c'est penser ?
Et si ce n'est pas penser, qu'est-ce que c'est ?
LE CONTRAIRE DE PENSER C'EST QUOI ?

Tuer ?

Les politiques identitaires ne sont qu'entraves


Vendredi soir
Prise d'otages à Bamako au Radisson Hôtel, établissement de luxe pour une clientèle internationale.
Un groupe djihadiste Al Morabitoun affilié à Al Qaeda et à Aqmi revendique l'attentat.
30000 Français engagés dans quinze opérations extérieures, dont le Nord du Mali.

Six organisations terroristes principales au Mali

Dans notre esprit la question : et combien ailleurs ?

19 personnes tuées.
Les otages ont été évacués enfin de journée.
Deux terroristes sont morts.

Les 28 renforcent les contrôles aux frontières
Fichier européen des passagers
Renseignement européens autour des trafics d'armes.

Émulation dans la terreur

Ihna Modja chanteuse malienne
"Tout le monde paye un prix fort au Mali. j'essaie de rester le plus forte possible."

A Paris et Saint-Denis 130 morts à ce jour.

5000 munitions tirées lors de l'assaut à Saint Denis.

"Nous avons un milliard huit cent millions d'euros" déclare Daech.

Le café-restaurant La Belle Équipe
La pizzéria La Casa Nostra
Le restaurant Le Petit Cambodge
Le café Le Carillon
Le Café Bonne Bière
Les rues du Xe et du XIe arrondissement.

Les abords du Stade à Saint-Denis
La salle de concerts Le Bataclan

Le rassemblement pour dire non au terrorisme et à l'amalgame, appel lancé par le recteur de la mosquée Dalil Boubakeur, devant la Grande Mosquée, a été annulé pour des raisons de sécurité.

Marchant le soir dans Saint-Nazaire. La tension parisienne d'autant plus perceptible quand on la quitte.
Peur de mourir.
Qui n'a pas peur - au fond - de mourir ?
C'est comme si la peur s'aggravait de l'horreur.
Du fait que la mort nous soit donnée par d'autres humains.
La peur s'aggrave de notre inhumanité.

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