8 mars 2019 à l'abri de nuit du Palais de la Femme

Avec le plan grand froid, comme l'année dernière déjà, le Palais de la femme, à Paris, ouvre pour deux mois une structure de 40 lits, pour mettre à l'abri quelques femmes, sans enfants, sans domicile fixe ou à la rue, principalement des migrantes. Claudine Schalck, Nathalie Perrillat, Laurence Douard, sages-femmes, racontent le soin et l'écoute de ces femmes, qui ont souvent «fui les guerres, les mariages forcés, l'esclavage conjugal ou familial».

Avec le plan grand froid, comme l'année dernière déjà, le Palais de la femme, à Paris, ouvre pour deux mois une structure de 40 lits, pour mettre à l'abri un petit nombre de femmes, sans enfants, sans domicile fixe ou à la rue, principalement des migrantes. Elles y resteront jusqu'à ce qu'une solution de logement pérenne leur soit trouvée. Elles y sont en sécurité même si le cœur des lois en cours ne bat plus guère au rythme de l'asile et de la fraternité. Sages-femmes, comme l'année dernière déjà, nous y avons organisé des permanences régulières, dans l'idée de leur proposer la présence d'une professionnelle, en forte résonance, avec tout ce qui dans un parcours de femme, fait écho à la féminité, la maternité, les filiations, les transmissions et la sexualité.

C'est donc une sage-femme, qu'elles ne sont pas venues consulter, qui vient à leur rencontre. Une sage-femme avec qui chacune d'elle peut échanger en tête à tête, si elle le souhaite, de ces sujets éminemment féminins où s'entremêle l'identité de chacune de ces femmes, avec l'identité professionnelle de la sage-femme. Si nous avions à l'esprit de pouvoir offrir un temps d'accueil, d'informations, d'écoute et parfois d'orientation pour la santé de ces femmes, nous avons très vite compris que la manière dont nous étions interpellées, et réclamées, dans ces échanges, était bien d'un autre ordre. Loin de « faire » pour elles, ne serait-ce qu'en termes de santé, ce qui nous est demandé c'est d'abord d'être avec elles, tout avec elles, au secret des intimités, le temps du récit de leurs parcours migratoire, le plus souvent semé d'embûches, de malheurs, de dangers et de mises à l'épreuve de la féminité. Hélas rien n'a changé depuis l'année dernière. Et s'il y a besoin de constater combien par le monde les femmes supportent encore et toujours les violences, les discriminations, les humiliations et les dominations, nul besoin d'aller très loin. Car le monde tout entier s'est ici rassemblé, en cet abri de nuit, au cœur de leurs confidences.

Elles ont fui les guerres, les mariages forcés, l'esclavage conjugal ou familial, d'être « vendue et forcée tout le temps », « d'être tuée de l'intérieur », parfois menacées de mort pour avoir transgressé les règles du groupe culturel, religieux, familial ou politique. « Je n'avais pas le choix » revient comme un leitmotiv, avec le constat que « si Dieu m'a permis d'arriver, alors que les autres sont tous morts », il y a l'espoir d'un « projet pour moi ». Elles sont de ces femmes qui ont traversé à pieds plusieurs pays, dont la Lybie, où on les aura embarquées sur des bateaux « pour mourir là-bas » ; mais qui ont été sauvées en haute mer, pour échouer en Italie avant d'arriver en France. Elles sont de ces femmes qui sont restées cachées dans la nuit des camions, qui payent de leur intimité forcée pour les passages, dont les enfants ou les maris, perdus ou laissés derrière elles, peuplent leurs insomnies. Parfois le compagnon d'infortune n'est pas loin, mais sans abri, lui, à la merci du froid, des limites du samu social et des foyers d'hébergement.

« Ça me fait trop mal au ventre et je ne sais pas ce qu'il y dedans » constate l'une de ces femmes. Elles parlent et se confient à la sage-femme, simplement, facilement, en récit ouvert sur leur intimité de femme, évoquant presque toutes ces règles douloureuses, absentes, anormales, ces douleurs pelviennes, ces blessures et ces maux secrets, ces cycles contrariés ou accidentés, ces craintes ou ces espoirs d'une grossesse qui tel leur récit, retisse l'intimité meurtrie avec la continuité de la vie. Car parler à la sage-femme, c'est laisser parler sa vie. Elle est ce témoin de l'intimité des femmes autant qu'elle la tisse, par là aussi, avec les autres et dans le lien social. Mais c'est bien chacune de ces femmes qui parle, avec l'intensité d'un récit de soi, lié à son intimité de femme, qui demande à être reconnu, afin qu'il puisse relancer quelque chose d'une identité blessée, précarisée et fragmentée. Car en tous ces récits de femmes, cette identité n'est pas distincte du corps qui la porte et des expériences vécues et rapportées, par celle-là même qui parle. En cette alliance symbolique, entre femmes et sages-femmes, leur parole se mêle elle aussi, sans distinction de hiérarchie, à celle qui dénonce les petites et grandes infamies, que toujours supportent les femmes, et qui réclament que leur soit rendue justice avec dignité, serait-ce le temps d'un abri de nuit, parce que cette parole aura été reconnue, en pleine humanité et toute légitimité.

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