Levothyrox : l'insupportable négationnisme du Pr Bertagna

Au lendemain de la victoire devant la Cour d'Appel de Lyon qui a reconnu la faute de MERCK lors du changement de formule de LEVOTHYROX, LE MONDE publiait une tribune libre d'un professeur qui continue de nier la réalité et la gravité de la crise du LEVOTHYROX sans tenir compte d'informations scientifiques permettant de réfuter son opinion. Voici notre réponse musclée à ce fabriquant de doute...

Dans un article aux prétentions scientifiques, Xavier Bertagna se drape
dans sa toge professorale et tente un improbable parallèle
entre la crise du Levothyrox et le cas de l’hydroxychloroquine.

Prétendant lutter contre une « vague d’irrationalité »
et affirmant appliquer « l’expression raisonnée de la science »,
il abuse de son autorité et trahit la confiance légitime
qui pouvait exister jusqu’alors en faveur d’une science objective.

Il est temps de le confondre pour libérer la science des mandarins qui l’étouffent.

 

Tribune - Dans son « art d’avoir toujours raison », Schopenhauer présente son 30ème stratagème en ces termes « l’argument d’autorité consiste à faire appel à une autorité plutôt qu’à la raison » puis ajoute les « paresseux et les crédules (…) ont un profond respect pour les professionnels de tout bord ».

Arthur Schopenhauer Arthur Schopenhauer

Un professeur de médecine, voilà qui pose son homme. Du haut de sa chaire, il considère que les malades, les associations et les avocats doivent plier le genou, renoncer à tout esprit critique et gober toutes ses bonnes paroles. Car lui est légitime, lui seul, sait. Avec la même condescendance que le Pr Raoult répondant à des journalistes, M. Bertagna nous tance et nous somme de nous taire.

 A cette conception féodale de la science, nous opposons la liberté d’examiner ses opinions et de les discuter. Pas de respect pour les savants qui travestissent la réalité en méprisant et les faits et les malades.

Il nous sera aisé de le contredire à travers la science en démontrant que son propos est tout sauf raisonnable, il est idéologique.

Selon le Pr Bertagna : en 2017, lorsque Merck a modifié la formule du Levothyrox ce fut le « chaos ». Le traitement de l’hypothyroïdie est transformé en cauchemar, non pas pour les malades – qui s’en soucie ? – mais pour l’industriel.

 

Pour lui, Merck serait la victime de la conjuration des imbéciles. Comprendre la sainte alliance des médias, des réseaux sociaux, des « people » et des avocats opportunistes.

 

Mais, déjà en 2017, de courageux médecins prétendaient proposer une explication « raisonnable », la cause n’est pas la modification de la formule du médicament mais une « anxiété contagieuse » un banal « effet nocebo ».

Cette belle théorie se fracasse sur le mur de la réalité et oublie les avancées de la recherche depuis trois ans.

Revenons aux sources du problème en appliquant la méthode scientifique et en partant des faits vérifiables.

Médicament à marge thérapeutique étroite (il suffit d’une différence de 12,5 millionièmes de gramme pour que l’effet thérapeutique perde son efficacité et entraine des effets indésirables plus ou moins puissants : de la perte des cheveux … à des troubles cardiaques parfois mortels), le levothyrox ancienne formule (AF) à base de lactose était consommé tous les jours par près de 3 millions de malades en France. Depuis 30 ans, le nombre de signalements d’effets indésirables était alors limité, de l’ordre de 25 par an.

Pour des raisons économiques et industrielles, Merck décide de remplacer le lactose par du mannitol et de l’acide citrique, déposant au passage un nouveau brevet.

Pour vérifier l’équivalence thérapeutique entre l’ancienne et la nouvelle formule (NF), l’ANSM exige un test de bioéquivalence. Selon les recommandations usuelles de l’Agence européenne du médicament (EMA), ce test aurait dû être réalisé sur 12 à 24 volontaires sains. Contre toute attente, ce sont 204 volontaires sains qui sont mobilisés. L’accroissement du nombre de volontaires n’a pas pour effet de garantir son effet, bien au contraire. Si ce test permet de rendre statistiquement « bioéquivalente » la NF, cela permet surtout de noyer l'information essentielle : il n'y a pas d'équivalence thérapeutique individuelle, en raison de la grande variabilité de ce médicament à marge thérapeutique étroite. Pour un médecin, a fortiori un endocrinologue, cette réalité scientifique n'est pas une surprise, à moins d'être d'une singulière mauvaise foi ou d'abuser les malades pour défendre d'autres intérêts que ceux de la santé publique.

Dans une étude publiée en 2019, des scientifiques menés par M. Concordet démontrent que plus le nombre de patients enrôlés augmente, plus la probabilité de conclure à la bioéquivalence également :

  • 24 patients : 10,2 % de probabilité d’avoir les deux formulations bioéquivalentes
  • 48-98 patients : 42,3 %
  • 150 patients : 87,8%

Dans une autre analyse publiée en avril 2019 les mêmes concluaient que « à partir de ces données, nous avons calculé que près de 70% des 204 volontaires inclus […] étaient en dehors de la zone de bioéquivalence cible »  Il existe une différence notable à l’approche mathématique qui a prévalu et la clinique qui consiste à observer et à écouter les doléances des malades. A ce titre, la Haute Autorité de Santé (HAS) tire toutes les conséquences de l’affaire en insistant sur le retour de la prise en charge de la clinique.

Dans un article accablant à propos de l’étude financée par MERCK non vérifiée par l’ANSM, Stéphane Foucart conclut lapidaire « En fait, il ne s’agissait pas de science, mais de conformité à la réglementation. L’affaire illustre une confusion souvent entretenue entre « consensus scientifique » et « consensus réglementaire ».

 

Curieusement, M. Bertagna oublie de porter ces informations capitales à la connaissance de ses lecteurs.

Il ne mentionne pas plus les conclusions d’un article de Mme Hill et M. Schlumberger (Institut Gustave Roussy) : « les deux formules de Levothyrox ne sont pas bioéquivalentes ».

Nous avons donc deux équipes indépendantes qui arrivent à la même conclusion et contredisent le travail mercenaire réalisé dans l’intérêt de MERCK. Or, l’indépendance est un élément constitutif de la qualité scientifique.

Derrière ce débat académique se cache la vraie réalité pour les malades : les deux médicaments n’ont pas les mêmes effets thérapeutiques ; d’où la crise sanitaire majeure que Bertagna prétend tout à la fois expliquer et nier. Superbe contradiction logique.

Le Pr Bertagna va plus loin en procédant à une véritable falsification des faits : les plaintes des malades seraient causées par les mauvais génies des réseaux sociaux et des médias qui inventent le problème. Superbe inversion de la cause et de l’effet.

Là encore, restons à la base, observons les dates et les chiffres : deux mois avant l’article révélant l’affaire au grand public (Florence Méréo, le parisien, 23 août 2017), Merck a déjà reçu directement plus de 3000 signalements ! L’ANSM intervient dès le 2 juillet 2017 alors que la pression médiatique n’atteindra son apogée qu’en septembre avec l’interpellation de la ministre de la santé par Annie Duperey. Ainsi, les troubles décrits par les malades sont antérieurs de plusieurs mois à la médiatisation de la crise. les médias ne sont donc pas la source de la contagion !

Autre fait passé sous silence par le Pr Bertagna en janvier 2018, l’ANSM a recensé au total plus de … 31.000 signalements, chiffre qualifié d’« inédit » par l’agence. L’effet nocebo ne peut être la seule explication car il existe des précédents internationaux démontrant que la moindre modification dans la formule d’un médicament peut entrainer des conséquences parfois gravissimes.

Un scientifique digne de ce nom partirait de l’observation d’un phénomène, chercherait des précédents, puis commencerait à émettre des hypothèses qu’il conviendrait de vérifier. Ici, le bon professeur s’exonère de cette méthode et ne démontre rien.

Karl Popper Karl Popper
Il oublie que, selon Popper, « Le critère de la scientificité d’une théorie réside dans la possibilité de l’invalider, de la réfuter ou encore de la tester ». Son argumentation émise depuis sa tour d’ivoire constitue une injure aux véritables savants et dénote un mépris souverain des malades en pratiquant amalgames et contre-vérités sur un ton martial contraire au principe du contradictoire.

 

Gageons que dans l’avenir, des études internationales viendront réduire à néant ses opinions, en analysant des faits et non les états d’âmes de tel ou tel professeur. Mais, vous verrez, cela ne l’empêchera d’ici cinq ans de publier une nouvelle tribune tout sauf scientifique.

Quelle image donnent ces savants lorsqu’ils oublient de préciser leurs liens d’intérêts ? Comment croire qu’un endocrinologue n’entretient pas de tels liens avec le n° 1 mondial des médicaments à base de levothyroxine, quand l’hôpital Cochin, dont il a été chef de service, accueille en 2018 des « rencontres nationales d’endocrinologie » consacrées aux « nouveautés dans la prise en charge des maladies thyroïdiennes », rencontres financées notamment par Merck ?

 

Alors, on s’interroge : et si la tribune publiée n’était qu’un habile contrefeu pour faire oublier que MERCK vient de subir un premier échec historique devant la cour d’appel de Lyon.

 

Reportage d'EURONEWS - 25 juin 2020 © euronews (en français)

En effet, dans son arrêt du 25 juin 2020, la Cour a considéré que l’industriel avait commis une faute engageant sa responsabilité pour « défaut d’information » ouvrant ainsi la voie à une nouvelle protection jurisprudentielle des malades.

 

Non, l’affaire du Levothyrox n’est pas celle de l’hydroxychloroquine, et les scientifiques qui ont remis en cause sa bioéquivalence ne sont pas des émules du Pr Raoult.

 

Mais, chut, ne le répétez pas, vous risquez de déclencher une nouvelle crise.

 

(*) Christophe Lèguevaques est avocat au barreau de Paris

(**) Beate Bartes est présidente de l’association « Vivre sans thyroïde »

(***) Annie Notelet est présidente de l’Union pour la prévention et la gestion des crises sanitaires.

 

Message de CLE en direct de Lyon (25 juin 2020) © Christophe Lèguevaques

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