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Billet de blog 2 janv. 2018

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Levothyrox: à la recherche de la confiance perdue

Réponse à une tribune publiée dans Le Monde (29/12/2017). Christophe Lèguevaques est avocat au barreau de Paris, il est le créateur de la plateforme mysmartcab.fr, spécialisée dans les « class actions ». Dans le dossier Levothyrox, il a initié une action collective contre les laboratoires Merck pour défaut d’informations, réunissant plusieurs milliers de demandeurs.

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Cinq hommes, cinq mandarins, cinq KOL(*) ont pris la plume (à moins qu’une agence de communication financée par le lobby pharmaceutique leur ait prêté les talents d’un quelconque ghostwriter), pour faire part de leur « frustration » et de leur « effarement » devant la crise du Levothyrox, qu’ils n’hésitent pas à présenter comme « invraisemblable »

Est-il possible de faire part de la déception et de la colère des malades qui souffrent réellement devant tant de morgue, de suffisance et de déni de la réalité ?

Du haut de leur autorité, loin de la réalité ressentie physiquement par les malades, ces professeurs nous présentent leur perception des choses, mais ne démontrent rien. Revêtus des habits de la science, ils en oublient les bases : l’observation et le doute.

Portrait de René DESCARTES

Ils foulent au pied le premier principe énoncé par René Descartes lorsqu’il se propose dans le Discours de la Méthode de  « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle : c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute »

Loin des fondements de la méthode scientifique, ces professeurs méprisent le serment d’Hippocrate, qui leur enjoint de « respecter toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions ». Faire preuve d’empathie, de sens de l’écoute et d’humanité ; serait-ce trop demander.

Alors, niant les faits, négligeant les réalités scientifiques et historiques, ils affirment que la crise du Levothyrox serait imputable à un « effet nocebo », à l’emballement des médias et des réseaux sociaux et bien sûr des avocats, qui chercheraient à tirer avantages de la situation.

Choquant par son outrance, un tel propos, tenu par des médecins qui écrivent « nos patients » comme ils pensent probablement « nos autos », « nos carrières » et « nos femmes », ne peut rester sans réponse.

D’ailleurs le premier biais de leur opinion réside dans son sexisme : faut-il rappeler que le traitement du Levothyrox concerne 80 % de femmes qui ne pourraient pas accéder à la raison, seraient facilement manipulables et se laisseraient emporter par leurs sentiments. Curieusement parmi les cinq KOL, on ne dénombre aucune femme pour équilibrer le discours.

Il existe un deuxième angle mort dans cette tribune : si ses auteurs ont bien mentionné l’existence de liens d’intérêts, ils n’apportent guère de précisions. La base de données créée après l’affaire Médiator permet cependant de relever que le Pr Bergman a perçu 62 741 € des différents laboratoires, le Pr Grimaldi 45 488 € et le Pr Young 25 562 €. Encore, ne parlons-nous que des sommes perçues directement par chacun d’eux, et non des sommes reçues par leurs équipes ou par leurs labos.

Depuis le dossier AZF et la mise sous tutelle du CNRS-Poitiers pour une poignée d’euros (TOTAL a interdit au CNRS de publier les résultats d’une recherche établissant de manière certaine les causes de l’accident industriel qui a dévasté Toulouse), on sait bien qu’il est difficile de trouver des scientifiques indépendants et cela présente un grave inconvénient pour nos démocraties, en premier lieu pour les régulateurs qui se trouvent volens nolens capturés par les entreprises qu’ils sont chargés de surveiller.

Carton rouge scientifique

Mélangeant allégrement science dure et science molle (avec le rideau de fumée d’une expertise « sociologique » pour contrer une expertise toxicologique nécessaire), les professeurs commencent par créer une diversion : il n’est pas possible que les excipients soient à l’origine des effets indésirables constatés.

Avec une singulière mauvaise foi, ils reprennent sans le dire, les arguments développés par MERCK : ces excipients se retrouvent dans des « chewing-gum sans sucres » et des « confitures alimentaires » et dans de nombreux médicaments (tels l’Aspro).

Personne ne dit le contraire. Cette assertion n’apporte d’ailleurs aucune preuve scientifique que ces excipients, pris de manière chronique, ne provoquent pas des troubles tout-à-fait réels chez certains patients sensibles

En outre, ils restent silencieux sur de nombreuses questions posées depuis des mois et pour lesquelles aucune réponse satisfaisante n’a pu être obtenue. A titre d’illustration, citons :

  • la nouvelle formule contenant du mannitol comprend-elle ou non du BHT, qui est un perturbateur endocrinien de la thyroïde du rat ayant fait l’objet d’une alerte de l’ANSES ?
  • le mannitol est-il réellement produit en Europe ou ne vient-il pas de l’usine chinoise dans laquelle Merck a investi plus de 350 millions d’euros ?

De la même façon, leur analyse de l’étude de bioéquivalence laisse pantois. Ils osent écrire que « les tests chez les sujets sains ont établi une bioéquivalence analogue ». Alors que cette étude de bioéquivalence souffre d’un triple biais conceptuel qui la prive de toute crédibilité scientifique et de toute réalité métabolique en conditions réelles: il s’agit d’une extrapolation qui rapproche des moyennes ; les critères de sélection et d’exclusion retenus ont faussé l’étude ; et même la SFE (société française d’endocrinologie) a critiqué cette étude, dans un communiqué de presse du 11 septembre 2017, en rappelant que « la forte dose administrée est une dose unique, et ne remplace pas une étude d’administration prolongée à des patients ». En effet, la demi-vie du Levothyrox nécessite une étude dans un temps long pour voir apparaître (ou non) des effets indésirables.

La surprise des malades devient colère quand ils lisent que « les pédiatres semblent unanimement n’observer aucun effet indésirable » sur les enfants. En effet, pour les enfants avant 8 ans, ils ne prennent pas du LEVOTHYROX mais de la L-THYROXINE SERB en gouttes ! Base factuelle erronée, biais dans l’analyse, refus de la réalité, ne serait-il pas temps pour les professeurs sous influence de réviser leurs mornes certitudes ?

Enfin, dans leur présentation du rapport de pharmacovigilance par l’ANSM le 10 octobre 2017, ils omettent de préciser un fait troublant qui a été relevé par l’association VIVRE SANS THYROIDE  : 44 % des effets indésirables constatés ne sont pas imputables à un déséquilibre thyroïdien. Voilà qui devrait titiller l’intérêt de tout scientifique indépendant : pourquoi la réalité nous échappe-t-elle ? Pourquoi n’est-elle pas conforme à la théorie ? N’est-il pas temps de réviser notre copie ?

Comme ils n’ont pas d’explications satisfaisantes à proposer, ils misent tout sur l’effet nocebo, sans prendre en compte le facteur temporel : avant la révélation médiatique (août 2017), nombreux sont les malades qui signalent les effets indésirables dès le mois d’avril-mai 2017. Et l’angoisse est généré par le silence de Merck et de l’ANSM en juin-juillet et par la méconnaissance du lien entre les effets constatés la prise d’un médicament vital pour eux.

Méthode scientifique

Ce manque de rigueur scientifique est tout bonnement stupéfiant et accablant.

Mais sur ce sujet et tant d’autres, ces professeurs, dinosaures de la pensée critique, ne répondent rien et ne cherchent même pas. Tout comme la ministre de la santé, ils se contentent de prendre les malades à partie et de leur reprocher de dire ce qu’ils ressentent, de vivre dans la réalité et non ‘en théorie’.

Tant que la ministre, l’ANSM et les mandarins seront les porte-voix des laboratoires ou les agents d’influence de ces derniers, la confiance des citoyens dans le système de santé restera gravement altérée. Seule une décision politique, une affirmation jupitérienne d’autonomie par rapport aux laboratoires financeurs d’équipe médicale ou de campagne électorale, pourra commencer à rétablir la confiance perdue.

En attendant ce retour à une politique de santé publique qui ne soit pas dictée par des impératifs comptables ou de rentabilité actionnariale, les malades se sont tournés vers la justice pour obtenir une expertise toxicologique du Levothyrox. Espérons que le juge sera en mesure de trouver un scientifique indépendant pour mener à bien cette étude, premier pas vers la transparence attendue et donc vers un retour souhaitable de la confiance.

=====

(*) « Il faut chouchouter ces « leaders d’opinion car ils soufflent quasiment le texte des ordonnances de leurs confrères libéraux. (…) les plus puissants d’entre eux, orateurs dans des congrès internationaux, présidents de sociétés savantes transnationales, auteurs de dizaines d’articles dans les prestigieuses revues scientifiques anglo-saxonnes, se voient coller l’étiquette de KOL « key opinion leader », c’est-à-dire littéralement « leader d’opinion clef ». Eux ne font pas l’opinion mais tout simplement la pluie et le beau temps en orientant les prescriptions de leurs pairs » (Dr Bernard Dalbergue, Omerta dans les labos pharmaceutiques, Flammarion, 2014)

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