Mobilisation citoyenne pour protéger la loi interdisant la fracturation hydraulique

Avec mes confrères Gény (Auch) et Salvignol (Montpellier), nous avons transmis au Conseil constitutionnel des observations émanant de citoyens et d'associations engagés dans la lutte contre les gaz de schiste.

On se souvient que Loi n° 2011-835 du 13 juillet 2011 vise à interdire l'exploration et l'exploitation des mines d'hydrocarbures liquides ou gazeux par fracturation hydraulique et à abroger les permis exclusifs de recherches comportant des projets ayant recours à cette technique (ci-après la « Loi »).

Par deux arrêtés du 12 octobre 2011, la Ministre de l'écologie, du développement durable, des transports et du logement et le Ministre auprès du Ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, chargé de l'industrie, de l'énergie et de l'économie numérique, ont abrogé, sans indemnité, les permis exclusifs de recherche de mines d'hydrocarbures liquides ou gazeux dit «  permis de Nant » et « permis de Villeneuve-de-Berg ». La société américaine Schuepbach Energy LLC, titulaire des permis abrogés, a saisi le tribunal administratif de Cergy-Pontoise en annulation des arrêtés ministériels. Par application des dispositions de l'article 23-2 de l'ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil constitutionnel, le Tribunal administratif de Cergy-Pontoise a décidé de transmettre au Conseil d'Etat la question de la conformité aux droits et libertés garantis par la Constitution des articles 1 et 3 de la Loi. Par décision en date du vendredi 12 juillet 2013, le Conseil d’Etat a décidé de renvoyer la question prioritaire de constitutionnalité au Conseil constitutionnel qui a enregistré cette QPC sous le n° 2013-346, le lundi 15 juillet 2013.

Les citoyens et les associations ont souhaité présenter des observations au Conseil constitutionnel pour défendre la loi contre cette attaque d'une société pétrolière qui n'hésite pas à utiliser les grands principes pour poursuivre ses divagations dangereuses...

Voici un document utile au débat et qui contient des informations intéressantes que l'on n'entend rarement (pour exploiter 1 000 puits, il faut consommer autant d'eau qu'une ville comme ... Nice), sans parler des quantités "hénaurme" de produits chimiques dangereux et cancérigène (tel le benzène) qui sont déversés dans les entrailles de la terre.

Le mémoire peut être téléchargé ici :

 



A lire, à potasser sur vos lieux de vacances et à partager car le combat continue, plus que jamais, à la rentrée.

CLE


EXTRAITS

« Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu’il éloigne sa vue des objets bas qui l’environnent. Qu’il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers, que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit, et qu’il s’étonne de ce que ce vaste tour lui-même n’est qu’une pointe très délicate à l’égard de celui que ces astres, qui roulent dans le firmament, embrassent. Mais si notre vue s’arrête là que l’imagination passe outre, elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout le monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche, nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n’enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. (…).

 

Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ?

 

Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes ; la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable. Egalement incapable de voir le néant d’où il est tiré et l’infini où il est englouti. »

 

Pascal, Pensées, « Les deux infinis », Br. 72, Laf. 199.

 

 

Cette pensée de Pascal guidera notre démonstration.

L’hubris technologique et l’outrecuidance technocratique ne peuvent pas dissimuler cette évidence : les ingénieurs ne sont pas maitres de leurs actes. Ils vivent dans l’illusion d’une maîtrise impossible. Depuis le Titanic, Seveso, Bhopal, Tchernobyl, Challenger, AZF et récemment encore Fukushima, les grandes catastrophes technologiques viennent rappeler à leur suffisance qu’ils ne peuvent pas  tout prévoir et notamment le pire.

 

Pour lutter contre ces illusions technocratiques, il faut une bonne dose d’humilité.

 

La première raison de l’humilité, qui doit guider nos pas, réside dans le facteur temps. En effet, en quelques dizaines d’années, nous allons piller les réserves d’hydrocarbures qui ont mis plusieurs millions d’années à se constituer. Ce n’est pas la première fois qu’une civilisation scie la branche sur laquelle elle est assise[1].

 

Mais, l’exploration, et a fortiori, l’exploitation des gaz de schistes, entraîne des conséquences dans le temps que nous ne maitrisons pas. La migration des gaz, des solvants et autres produits chimiques peut prendre plusieurs années et le temps géologique n’est pas le temps humain. En raison des conséquences immédiates et futures que cela peut entraîner, il convient d’avancer avec la plus grande précaution.

 

 

La seconde raison qui appelle l’humilité réside dans l’étendue des incertitudes scientifiques. En effet, en raison des quantités de produits chimiques utilisés, de leurs interactions dans des conditions distinctes de celles des laboratoires, il est acquis que des produits nouveaux et dangereux seront sécrétés dans les creusets souterrains hors de tout contrôle humain. Il ne s’agit pas de « catastrophisme écolo », comme le colporte la propagande des industriels. Les habitants du Gers, à moins de 60 km de Toulouse, se souviennent encore de l’explosion de l’usine AZF le 21 septembre 2001. Or, aujourd’hui, après de nombreuses manipulations, dissimulations et mensonges, il a pu être établi que l’explosion de l’usine a été causée par la rencontre inopinée de deux produits qui ne devaient jamais se rencontrer : le DCCNa et l’ammonitrate en présence d’eau.

 

Avant d’étudier ces différents aspects, il paraît nécessaire de présenter certaines précisions terminologiques, tant les mots ont leur importance et tentent de dissimuler sinon des dangers, au moins des réalités différentes et contradictoires. Deux notions fondamentales doivent être définies tant elles encadrent le débat : le gaz de schiste et la fracturation hydraulique.

 

 

            Prolégomènes : quelques précisions sur les gaz de schiste et sur les modes  non conventionnels d’exploitation

 

1°)       Gaz de schiste ?

 

Dans un article intitulé, Le gaz de schiste : géologie, exploitation, avantages et inconvénient,Pierre Thomas, Laboratoire de Géologie de Lyon / ENS Lyon et Olivier Dequincey  signalent l’erreur commune

Qu'est ce qu'un gaz de schiste ? Ce terme vient de la "mauvaise" traduction de l'anglais shale gas . Shale est un mot anglais, sans traduction française simple.

Selon le Dictionnaire de Géologie de Foucault et Raoult, ce terme anglais shale « désigne toute roche sédimentaire litée à grain très fin, en général argileuse ou marneuse ». On peut comparer cette définition avec les deux définitions du mot "schiste", qui sont les suivantes dans ce même dictionnaire : « (1) au sens large (qu'il vaut mieux éviter), toutes roches susceptibles de se débiter en feuillet. Ce terme peut donc désigner aussi bien un schiste métamorphique (angl. schist ), qu'une roche présentant un clivage ardoisier (angl. slate ) ou bien une pélite (argile) feuilletée (angl. shale )[…] et (2) : roche ayant acquis une schistosité sous l'influence de contraintes tectoniques ».

Dans l'expression « gaz de schiste », le terme "schiste" est donc par définition un terme qu'il est souvent conseillé d'éviter. Cela commence bien ! Ce gaz n'est pas contenu dans des schistes au sens tectono-métamorphique (le sens usuel et conseillé en France), mais dans des argiles et marnes litées, bien sédimentaires. On devrait donc plutôt parler de "gaz de marnes" ou de "gaz de pélites". Mais l'expression « gaz de schiste » est maintenant entrée dans les mœurs, et nous continuerons à l'employer.

 

 

2°)       Hydrocarbures « conventionnels » et « non-conventionnels »

 

Pour comprendre la différence de nature et d’exploitation, on peut prendre connaissance du rapport du Conseil scientifique de la Région Ile-de-France[1] qui présente de manière sérieuse et objective les différentes définitions en présence :

1 Le pétrole et le gaz « conventionnels »

Les hydrocarbures naturels résultent de la lente transformation de sédiments fins riches en matière organique (roche‐mère) à une échelle de temps géologique. Ces sédiments se déposent au fond de mers ou de lacs, et sont ensuite recouverts par d’autres sédiments (environ 50 m par million d’années). Initialement la roche‐mère contient, en sus d’eau et de matériaux rocheux comme des argiles ou des sables fins, de la matière organique fossile solide, appelée kérogène, composée de gaz carbonique (CO2), de carbone, d'hydrogène et d’un peu d’oxygène, de soufre et d’azote. L’enfouissement progressif de la roche‐mère s’accompagne d’augmentation de température et de pression qui va permettre la maturation très lente des composés organiques. (…) Une fois formés, les hydrocarbures liquides ou gazeux d’origine thermogénique tendent à migrer, généralement vers le haut, selon le gradient de pression, si la perméabilité de la roche environnante le permet. Cette lente migration n’est interrompue que lorsqu’elle rencontre des couches géologiques imperméables, ce qui conduit à une accumulation dans les couches sous‐jacentes, dites « roche‐réservoir ». Ce sont ces couches de rocheréservoir qui constituent la source des hydrocarbures « conventionnels » qui font l’objet de l’exploitation habituelle du gaz ou du pétrole par forages verticaux. Il est important de réaliser que seule une faible partie (de l’ordre de 1 à 10 %) des hydrocarbures de roche‐mère s’accumule dans de telles poches. Une autre partie remonte vers la surface et est perdue (lente évaporation, diffusion, dégradation…), alors que 10 à 30% de ces hydrocarbures, parfois plus, restent dans la roche‐mère. Le qualificatif de « conventionnel » fait ainsi référence essentiellement au mode d’accumulation naturel de ces hydrocarbures et à la facilité relative d’exploitation qui en découle.

 

2 Les hydrocarbures « non conventionnels »

Des conditions géologiques favorables à la formation et à l’accumulation de pétrole ou de gaz sont rarement réunies et l’évolution des hydrocarbures de roche‐mère donne le plus souvent naissance à des hydrocarbures « non conventionnels » qui ne peuvent pas être exploités par les méthodes de forage habituelles.

Ces hydrocarbures sont très abondants à l’échelle planétaire mais n’ont, jusqu’à relativement récemment, que peu attiré l’attention car ils n’étaient pas exploitables à grande échelle. La situation a évolué au cours des dernières décennies et divers types d’hydrocarbures non conventionnels présentent un intérêt actuel ou potentiel considérable dans différentes régions du monde.

 

 

Parmi les hydrocarbures « non-conventionnels », on peut citer :

-     les sables bitumineux,

-     les « schistes bitumineux »,

-     le gaz de houille,

-     les gaz de schiste (shale gas),

-     les hydrocarbures de roche-mère et de roches étanches ou compactes.

 

Figure 1. Bloc diagramme montrant la situation des gisements de pétrole et de gaz « conventionnels »

 

Droits réservés - © 2010 D'après :IFP, modifié

Sur la Figure 1, on y voit la roche mère qui fournit pétrole ou gaz en fonction de sa température (donc de sa profondeur). Les flèches blanches montrent la migration du pétrole et du gaz de la roche mère (suffisamment perméable) vers et au sein d'une roche magasin, ainsi que le long d'une faille. Si cette migration est stoppée par un « piège » (couche imperméable de géométrie particulière, anticlinal, biseau discordant…), on aura un gisement de pétrole et/ou de gaz. Gaz et pétrole ne forment alors pas des poches, ou des lacs, mais imprègnent la porosité ou les fractures de la roche magasin. La roche magasin étant perméable, un simple forage vertical, avec (ou sans) pompage suffit pour extraire une proportion notable des hydrocarbures contenus dans le piège. S’il n'y a pas de « piège », pétrole et gaz pourront atteindre la surface.

 

 

Figure 2Distinction conventionnel / non conventionnel

 

IFP Energies nouvelles  (avril 2011)

Dans le cas des gisements non conventionnels, les hydrocarbures se situent dans de très mauvais réservoirs ou même restent piégés dans la roche-mère. Les hydrocarbures sont donc disséminés dans la roche encaissante de façon diffuse. Dans d'autres cas (sables bitumineux, pétrole lourd ou extra-lourd) c'est la qualité du pétrole qui ne permet pas une exploitation classique.

 

3°)       Première approche de la fracturation hydraulique

 

Comme le remarquent, MM. LENOIR et BATAILLE dans leur Rapport[2] :

Ce qui est non conventionnel, ce n’est évidemment pas la nature de l’hydrocarbure récupéré, mais la roche dans laquelle il se trouve, les conditions dans lesquelles il est retenu dans cette roche et les techniques nécessaires à son exploitation.

Les hydrocarbures non conventionnels se trouvant dans un milieu imperméable, leur production nécessite de créer une perméabilité de façon artificielle en fissurant la roche. La technique la plus employée actuellement est la fracturation hydraulique. Cette technique, qui existe depuis 1947, consiste, à partir de forages horizontaux, à injecter de l’eau à très haute pression pour créer des fissures qui sont maintenues ouvertes par l’emploi de sable et d’additifs chimiques. Les fissures ainsi créées viennent interconnecter le réseau déjà existant de fissures naturelles de la roche, ce qui permet de drainer les hydrocarbures.

 

 

CONNAISSANCE DES ENERGIES[3] est une fondation d'entreprise créée à l'initiative du groupe ALCEN qui a pour objectif de favoriser la connaissance des énergies auprès du grand public. Organisation à but non lucratif, elle s'emploie à sélectionner et à diffuser des contenus pertinents sur les énergies, quelles qu'elles soient, avec une volonté de pédagogie et d'accès au plus grand nombre. Elle se distingue à ce titre d'un centre de recherche et s'affranchit par essence de toute dimension commerciale ou politique.  Cette fondation revendique sa neutralité alors même qu’elle est financée par un groupe actif dans le monde de l’énergie[4].

 

Dans sa fiche pédagogique, au ton volontiers léger et tendant à dédramatiser la dangerosité de la technique, oubliant certaines informations (le volume exact des produits chimiques lâchés dans le sous-sol en préférant afficher un pourcentage très faible (0,5 %) plutôt qu’une quantité exacte (plusieurs centaines de milliers de litres), cf. I.A.3) , CONNAISSANCE DES ENERGIES présente la technique de la fracturation hydraulique en ces termes :

 

 

Du ciment est coulé autour de plusieurs tubages en acier de différentes tailles pour consolider les parois du puits de forage. (©DR)

La technique de fracturation hydraulique consiste à injecter un mélange d'un fluide (généralement de l'eau, cas qu'on retiendra dans la suite de la fiche), de sable et d’additifs chimiques sous haute pression (de l’ordre de 300 bar à 2 500 m de profondeur) dans des roches peu poreuses et peu perméables afin de les fracturer. Le mélange de gaz ou d’huile remonte à la surface ainsi qu’une partie de l’eau et des additifs injectés.

La fracturation hydraulique est souvent associée à la technique de forage horizontal qui consiste à orienter en profondeur le tubage dans l’axe de la couche rocheuse sur 1 à 3 km. Un emboîtement de tubage d’acier cimenté (« casing ») permet d’isoler totalement le puits et d’éviter les fuites d’hydrocarbures ou du fluide de fracturation injecté en profondeur.

Avant de procéder à la fracturation hydraulique, une série de trous de faible diamètre (moins de 12 mm) est percée le long du tubage horizontal par détonation d’une petite charge d’explosifs. Ces trous permettent le contact du fluide de fracturation sous forte pression avec la roche qui est fracturée et maintenue ouverte par le sable et les adjuvants chimiques. Les fissures de la roche mesurent quelques millimètres de large et se propagent sur des dizaines de mètres dans la couche forée.

L’injection du fluide de fracturation peut durer quelques heures à quelques jours. Il est possible de répéter plusieurs fois le processus de fracturation sur un même puits afin de réactiver un réseau de fissures lorsque la production de ce puits diminue. On qualifie cette opération de « multifracking ».

 

 

 

 

Composition et rôle du fluide de fracturation

Le fluide de fracturation est composé de près de 95% d’eau, de 4,5% de sable et d’approximativement 0,5% d’additifs chimiques. Cette composition peut varier d’un industriel à un autre.

L’eau est le fluide vecteur de la pression permettant de briser la roche et de transporter le sable. L’eau douce est privilégiée pour dissoudre les sels contenus dans la roche-réservoir et faciliter l’accès aux hydrocarbures.

Le sable est utilisé comme « agent de soutènement » (proppant en anglais) : il s’insèredans les fissures ouvertes et a pour effet d’empêcher la roche de se refermer. La couche géologique devient alors poreuse, ce qui facilite l’écoulement des gaz et huiles jusque-là emprisonnés dans la roche peu poreuse, y compris lorsque l’injection d’eau sous pression est interrompue. Le sable peut être remplacé par d’autres agents de soutènement tels que des billes de verres, de métal, de céramique ou de résine.

La quantité et la nature des produits chimiques varient d’un réservoir à un autre selon les caractéristiques du milieu à fracturer (profondeur, température, perméabilité, porosité, etc.). Ces produits sont principalement de 4 types :

- des biocides ou désinfectants pour éliminer l’activité bactérienne de la couche rocheuse ou de l’eau injectée en profondeur ;

- des réducteurs de friction pour faciliter la circulation de l’eau et diminuer la consommation de fluide et d’énergie induite ;

- des gélifiants ou épaississants pour accroître la viscosité de l’eau, garder le sable en suspension et le transporter jusque dans les fissures les plus éloignées ;

- des produits permettant de casser « l’effet gélifiant » des produits précédents, avec un effet décalé dans le temps afin que le retrait du fluide vers la surface (une fois le pompage terminé) cesse d’entraîner le sable ayant vocation à rester dans les fissures de la roche.

Ces additifs sont très dilués et certains d’entre eux sont d’usage courant. La composition du fluide de fracturation est parfois restée inconnue dans le passé, sous couvert du secret industriel, ce qui a renforcé les inquiétudes du grand public. En 2010, le Sénat américain et l’association américaine pour la protection de l’environnement (EPA) ont demandé aux 9 grands opérateurs utilisant la fracturation hydraulique de publier la liste des produits chimiques utilisés dans leur « cocktail » de fracturation. La législation américaine impose désormais aux compagnies de communiquer la liste des additifs utilisés.

 

Exemple de la liste des additifs employés par Range Resources dans le gisement américain de Marcellus Shale (©DR, d'après IFP Energies nouvelles)

 

A la lecture de cette fiche pédagogique, on pourrait presque croire que la fracturation hydraulique est une technique inodore, incolore et sans savoir. En exerçant notre sens critique (cf. I-A-3), nous verrons que cette présentation tendancieuse ne correspond pas à la réalité.

 

 

En effet, à ce stade, il convient d’attirer immédiatement l’attention du Conseil sur quatre éléments essentiels qui caractérisent l’exploitation des gisements non conventionnels[5] :

 

1- Les nouvelles techniques appliquées à l’exploitation non conventionnelle des shales ne peuvent extraire que 20% des huiles et gaz de schiste qu’ils contiennent[6].

2- L’exploitation modifie de façon irréversible la perméabilité de l’ensemble du volume du gisement; sans la fracturation artificielle, l’exploitation du gisement est impossible à réaliser.

3- Le processus géologique amorcé par la fracturation se poursuivra sur des temps géologiques, c’est-à-dire sur une période de temps incommensurablement plus longue que la durée de vie des ouvrages construits pour l’exploitation.

4- Il est impossible de remettre à l’état ante le massif rocheux en fin d’exploitation.

 

Par ailleurs, en étudiant les cocktails de produits dangereux utilisés dans des quantités qui défient l’entendement, il sera démontré l’impossibilité d’empêcher des réactions chimiques générant des composés aussi inattendus que dangereux.

 

Contrairement à une idée reçue, la France n’est pas isolée et la Loi, objet de la question posée devant le Conseil constitutionnel, n’est pas la seule mesure législative ou réglementaire destinée à bannir la fracturation hydraulique ou à décider un moratoire face à une technique dangereuse, mal maitrisée et contraire aux engagements internationaux destinés à limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES). On peut citer :

 

-       « M. - de nombreux gouvernements en Europe, comme la France, la Bulgarie, la Rhénanie-du-Nord-Westphalie en Allemagne, les cantons de Fribourg et de Vaud en Suisse, ainsi qu’un certain nombre d’États des États-Unis (Caroline du Nord, New-York, New Jersey et Vermont, mais aussi plus de 100 collectivités locales) et d’autres pays à travers le monde (Afrique du Sud, le Québec au Canada, la Nouvelle-Galles du Sud en Australie) appliquent actuellement une interdiction ou un moratoire sur l’utilisation de la fracturation hydraulique pour l’extraction de gaz de schiste et de schiste bitumineux, ou d’autres formations rocheuses denses »[7] ;

 

 

-       la Bulgarie[8] ;

 

-       le Québec[9] - L’article 1er du projet de loi n° 37 dispose que « Les activités suivantes, lorsqu’elles sont destinées à rechercher ou à exploiter du gaz naturel dans le schiste, sont interdites sur le territoire des municipalités visées à l’annexe I : 1° les forages; 2° les opérations de fracturation; 3° les essais d’injectivité. Les sondages stratigraphiques ne sont pas visés par le présent article. Le gouvernement peut, par règlement et en exposant les motifs justifiant sa décision, étendre les interdictions prévues au premier alinéa au territoire de municipalités dont les limites sont contiguës à celles des municipalités visées à l’annexe I » ;

 

-       la région autonome de Cantabrie[10] (Espagne).

 

L’existence de précédents internationaux à l’interdiction de la fracturation hydraulique démontre à l’évidence la faiblesse des arguments présentés par la société texane SCHUEPBACH.

 

Avant d’étudier une très hypothétique contrariété à la Constitution, il convient de présenter l’état des connaissances scientifiques sur la question.  

 

 


[1]      Conseil scientifique de la Région Ile-de-France, Risques potentiels de l’exploration et de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels en Ile‐de‐France, mars 2012, http://www.iledefrance.fr/sites/default/files/medias/2013/04/documents/hydrocarbures_-_rapport_complet.pdf

[2]      Jean-Claude LENOIR et Christiant BATAILLE, Techniques alternatives à la fracturation hydraulique pour l’exploration et l’exploitation des gaz de schiste, Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, 2013.

[3]      http://www.connaissancedesenergies.org/

[4]      http://www.connaissancedesenergies.org/notre-legitimite

[5]      Marc Durand, Ingénieur-géologue, professeur à l’Ecole Nationale des Sciences Géographiques (ENSG), Université de Québec (Canada), Les dangers potentiels de l’Exploitation des Gaz et Huiles de schiste - Analyse des aspects géologiques et géotechniques in « Rapport final du Colloque du Conseil régional Île-de-France, 7 février 2012, Paris », p. 173-185.

[6]      Office National de l’Énergie, Nov. 2009, L’ABC du gaz de schistes au Canada, 23 p.

http://www.neb.gc.ca/clfnsi/rnrgynfmtn/nrgyrprt/ntrlgs/prmrndrstndngshlgs2009/prmrndrstndngshlgs2009-fra.pdf

[7]      Parlement européen, <NoDocSe>

</Date><TitreType>Rapport <Titre>sur les incidences sur l'environnement des activités d'extraction de gaz de schiste et de schiste bitumineux, A7-0283/2012</NoDocSe><Date>{25/09/2012}25.9.2012</Titre> <DocRef>(2011/2308(INI))</DocRef>, <Commission>{ENVI}Commission de l'environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire</Commission>, Rapporteur: <Depute>Bogusław Sonik, p. 6.

[8]      http://paper.standartnews.com/en/article.php?d=2013-02-06&article=41454

[9]      http://www.bloomberg.com/news/2013-05-15/quebec-proposes-law-to-ban-fracking-for-up-to-5-years.html

       http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-37-40-1.html

[10]    http://www.20minutos.es/noticia/1780565/0/

 


[1]      Jared DIAMOND, Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Folio-Essai, 2009 (n° 513), - Frédéric JOIGNOT, L’homme cet animal suicidaire dépeint par Jared Diamond, Le Monde-Culture & Idées, 27 septembre 2012, «  Sommes-nous entrés dans un des scénarios tragiques décrits par Jared Diamond dans Effondrement ? Il nous répond : "L'humanité est engagée dans une course entre deux attelages. L'attelage de la durabilité et celui de l'autodestruction. Aujourd'hui, les chevaux courent à peu près à la même vitesse, et personne ne sait qui va l'emporter. Mais nous saurons bien avant 2061, quand mes enfants auront atteind mon âge, qui est le gagnant.". Si Jared Diamond est tellement écouté, discuté et contesté, c'est parce qu'il a bouleversé le récit classique de l'histoire, à travers trois ouvrages colossaux dans lesquels il décrit en détail les rapports conflictuels qu'entretient l'humanité avec la nature depuis 13 000 ans. Avant Effondrement, il y a eu Le troisième chimpanzé (1992), qui décrit les premiers méfaits d'homo sapiens sur la nature et nous imagine un avenir difficile, et De l'inégalité parmi les sociétés (1998), qui montre comment la géographie favorise ou pénalise le développement de civilisations – cette somme lui a valu le prix Pulitzer. Avec Diamond, il devient impossible de séparer l'aventure humaine de la géographie, de comprendre le développement et le déclin des sociétés sans tenir compte des ressources naturelles des pays, de leur exploitation et de leur dégradation.

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