Théorie de la relativité salariale

Une théorie nouvelle justifie la dilatation du temps passé en dehors de l'entreprise.

Lundi 49 mars 2016

Un personnage de la BD « Les Profs » excelle à trouver les excuses les plus loufoques pour ne pas assurer ses cours. Tantôt mal remis de sa transformation en loup-garou de la nuit passée, tantôt ayant interverti par mégarde notre calendrier grégorien avec une version aztèque achetée à des éboueurs mexicains, Serge Tirocul, qui réussit également le même exploit que Casper à faire connaître son nom malgré une absence constante, semble miser sur le sensationnel pour faire passer la pilule. Il y aurait pourtant un autre prétexte, le plus naturel du monde, pour esquiver les tâches pénibles... Mais celles extérieures à sa salle de classe : il lui suffirait, justement, de travailler. Lundi midi, je dégustais chez un ami un excellent chili sin carne — puisque j’ai décidé d’arrêter de fréquenter les connes. Soudain la sonnerie de son téléphone entre deux bouchées de chili s’incarne, à rendre les haricots rouges de rage. Une téléconseillère magrébine lui propose à la hâte un nouveau forfait, il pourrait ainsi l’appeler plus souvent. Mon ami, bien élevé, a appris à couper la parole avant de raccrocher au nez.

 — Désolé madame, je n’ai pas le temps de parler, je suis au travail.

J’hésitais entre la flatterie et l’amertume. Qu’il juge notre discussion suffisamment intéressante pour être considérée comme un travail sur nous-mêmes à nous instruire l’un et l’autre, le plat suffisamment sain pour être considéré comme un travail sur son corps à bien l’alimenter, m’honorait. Malgré tout, je doutais que ce fût de ce type de travail de longue haleine — prompte à devenir mauvaise pour peu qu’on ait mis de l’ail dans le chili — qu’il avait parlé.

Ce que mon ami avait voulu signifier à son interlocutrice, c’était qu’il se trouvait dans son open space, à son bureau, devant l’écran de son ordinateur professionnel, entouré de collègues manifestement plus sympathiques que moi puisqu’il les invoquait, eux, pour justifier de son empressement. Je réfléchissais à cela le temps de la digestion, et établis, avant la fin des haricots dans l’intestin, mon principe de relativité salariale, vision unifiée des théories d’Einstein et de Newton, vous trouverez mon adresse plus bas pour le Nobel :

Le temps passé dans une entreprise a plus de poids que celui passé au-dehors.

La démonstration fait appel à des notions de chimie, tout particulièrement au 47e élément du tableau périodique : Ag, l’argent. Parce qu’en entreprise, le temps, c’est de l’argent, et qu’au-dehors, c’est du plaisir, 1 gramme d’argent pesant plus lourd qu’1 gramme de plaisir, CQFD, C’est Qu’une Fumeuse Démonstration.

Si l’on n’a pas encore trouvé de domaine d’application à la relativité générale, voici deux exemples supplémentaires de mise en pratique de cette nouvelle théorie.

Hier matin, dimanche, j’avais rendez-vous à 14h pour un atelier théâtral. M’étant réveillé à 13 et ne renâclant pas à l’offrande de muesli rituelle à ma propre gloire, j’envoyais à 13h30 ce SMS à l’organisateur de l’atelier, sans scrupule puisque mentir est le métier d’acteur : « Je sors du travail, j’aurai un peu de retard. » Et de voir se dérouler sous mes pas de 14h55 un tapis rouge, courbettes de mon hôte, canines apparentes, « Mon cher monsieur, vous avez bien du courage de travailler un dimanche matin, je vous en prie, vous êtes tout excusé d’avance pour les prochaines fois, du sucre dans votre café et un massage des épaules ? » Voilà qui ne va pas m’encourager à avancer l’heure de mon muesli sacrificiel dominical.

La deuxième situation obéit à un corrélat du principe susénoncé. Elle illustre en effet que non seulement le temps vendu gagne en pesanteur, mais que les heures achetées, à l’opposé, peuvent s’évaporer. Prenons une salle de cinéma à 8 € le siège pour une séance de 2 heures de pubs suivie d’un film d’1 heure 30. Les 8 € ont été activement amassés par une dame la journée même, avec autant de peine que son endormissement est prompt à la 15e minute de la séance, au milieu de l’annonce pour le Printemps du Cinéma. Les voisins s’inquiètent : Mononucléose ? Tsé-tsé ? Travail. Ah, travail ! L’honnête femme, laissons-la dormir, elle a bien mérité de perdre conscience sur ce beau velours en angle droit contre quarante-cinq minutes de labeur. Pour qui maintiendra ses yeux ouverts jusqu’au générique en supportant les ronflements de la brave, il y a de quoi culpabiliser.

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