Les guyanais se rassemblent pour dire: «Nou Bon ké sa»!

Depuis une semaine, la Guyane française vit à l'arrêt, au rythme des annonces de barrages qui paralysent le pays. Loin de la France, loin des clichés : la Guyane fait face à une crise sociale majeure et une mobilisation citoyenne historique. A sa manière et avec ses mots, le peuple guyanais crie : "Nou Bon ké sa" !

Depuis quelques jours, la métropole semble découvrir qu'il existe, de l'autre côté de l'Atlantique, au beau milieu de l'Amérique latine, une région française : ce territoire, grand comme le Portugal, on vous l'a dit, c'est la Guyane.

Et oui, la Guyane représente la moitié de la biodiversité de la France, et même que ce n'est pas seulement un pas de tir pour les fusées et satellites internationaux : c’est aussi une population1, très jeune (la moitié de la population a moins de 25 ans), très pauvre (près de 23% de chômeurs, 50% des moins de 20 ans), et extraordinairement diverse (on compte 35% d’étrangers nationaux contre 9% en métropole).

Et de l'autre côté de l'océan, on commence tout juste à entendre la grogne, qui monte qui monte jusque dans les couloirs de l'Elysée, et les échos lointains des slogans scandés: “Nou Gon ké sa”, en créole guyanais, “Y’en a marre”, ou "on en a jusque là" avec le signe de la main sur la gorge, ou en d'autres mots, "la coupe est pleine". 

Bien sûr, la grogne ne date pas d’hier. En 1996 , le “Mouvement de Novembre”  avait permis la création d’un rectorat, après des mois de luttes estudiantines, menant même 44 étudiants déterminés jusqu’aux portes du Ministère de l’Education Nationale. D'ailleurs, les blocages massifs ont fait leur preuve comme "arme de décision massive": en 2008 contre la vie chère permet d’obtenir une compensation de l'octroi de mer, en 2013, la création d’une Université de Guyane, indépendante des Antilles.

Ces derniers mois, le mouvement est porté par le collectif des 500 Frères sur l’insécurité. Mais ce sont bientôt l’ensemble des revendications qui sont relayées, par divers collectifs, et mène finalement à la grève générale, votée par les 37 organisations syndicales lundi dernier.

Pactiser avec “le diable” pour l’avenir du pays?

En toile de fonds, un “Pacte pour l’avenir de la Guyane” se négocie à Paris, loin du regard des guyanais. Promis par François Hollande en 2013, la collectivité territoriale de Guyane est invitée à pactiser pour les 10 ans à venir. Oui, mais à quel prix?

Devant la dernière mouture du texte, les élus expriment leur mécontentement, revendiquant un pacte “en deçà des attentes exprimées par les élus locaux et la population guyanaise”. Sur la méthode, c’est l’urgence qui préside au dialogue : le texte ficelé dans les couloirs de Bercy est transmis le mardi pour une signature le mardi d’après. Les élus locaux ont quelques jours pour adresser leurs amendements. 

Entre temps, un décret ministériel est signé, actant de la création d’une Opération d’Intérêt National sur l’ensemble de la Guyane. Sur le modèle du Grand Paris, l’OIN doit permettre de répondre à la crise du logement face au développement de l’habitat informel et à une croissance démographique exponentiels (avec 3,5 enfants par femme en moyenne, on est au niveau du Mali)2.

Ici encore, même méthode, précipitée et non concertée : un courrier annonce la création de cette OIN en juin, la concertation avec les élus locaux a lieu en septembre; en novembre les élus donnent un avis défavorable relayé par la CTG. En décembre, le décret du ministère parait au Journal Officiel.

Le vrai héros de l’histoire : le peuple guyanais

Et les guyanais dans tout ça? Contre mauvaise fortune, bon coeur, ils s’organisent. Alors que le mouvement amorcé à Kourou est rejoint par les agriculteurs et les transporteurs qui s'y retrouvent un peu par hasard, la Guyane bascule entre la nuit du mercredi au jeudi : au petit matin, les réseaux sociaux et les radios locales informent que des barrages ont été installés un peu partout en Guyane sur les points stratégiques.

Les écoles ferment les unes après les autres jusqu’à temps que le Rectorat annonce la fermeture officielle des établissements. L’Université de Guyane fait de même. La Guyane est à l’arrêt. 

En l’espace d’une journée, tous les commerces de l’île de Cayenne ont fermés boutique, sur injonction des 500 Frères. Circulant dans les rues, ils somment les épiciers, les bars, les restaurants, les banques, de bien vouloir baisser le rideau.

Le lendemain, la situation se confirme, et les habitants se mettent sur les routes et envahissent les derniers centres commerciaux d’ouverts pour se ravitailler. Aux stations services, les fils d’attente se prolongent jusque loin sur la chaussée, en prévision d’une pénurie de carburant annoncée, le port de Degrad des Cannes - seul port en eau profonde permettant de ravitailler la Guyane à grand frais - étant bloqué.

La Guyane Debout, “la Gwiyann Levé”

Une semaine après le début du mouvement et alors que les étales des centres commerciaux se vident, les barrages deviennent des lieux de convivialité où on y apporte poulet boucané, banane plantain, rhum et Jungle, la bière locale. Sur les ronds points, tout le monde se rassemble pour crier: “La Gwiyann levé, Nou Bon ké sa”3!

La mobilisation se concrétise le 28 mars, à l’appel du collectif Pou Lagwyiyann dekolé qui rassemble l’ensemble des revendications, en matière de sécurité, de développement économique, d’éducation, de santé. Une foule calme et engagée de 20 000 personnes s’est rassemblée à Cayenne, une mobilisation historique.

Si on dit souvent au “péyi” que ce sont plus de 10 ans de retard qu’il faut rattraper (les experts disent 27 ans), je dirais plutôt qu’il s’agit de 10 ans de dialogue de sourd entre la métropole et les guyanais, avec ou sans cagoule (la bonne excuse), qui perdure depuis des années, en attendant que la coupe soit vraiment pleine.

Plutôt que de céder à la colère, les guyanais ont choisi le débat démocratique, s’organisant en collectifs, crééant des plateformes de revendication commune, rassemblant l’ensemble de la population et notamment, chose historique, les peuples autochtones souvent grands oubliés des débats4. Une démonstration exemplaire de ce que signifie aujourd’hui la démocratie, largement à la hauteur des mouvements Podémos ou Nuit Debout. 

 

1. Pour retrouver l'ensemble des données statistiques sur la situation démographique en Guyane voir le site : http://www.insee.fr/fr/statistiques/1908375

2. A consulter: le rapport le plus récent publié par l'INSEE en collaboration avec la DEAL intitulé "Le logement, aujourd'hui et demain en Guyane", et disponible sur le site de l'INSEE : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1291805

3.  Littéralement “pour que la Guyane se lève", ou “Sauvons la Guyane”.

4.  A lire à ce sujet l’ouvrage “Les Abandonnés de la République. Vie et mort des Amérindiens de Guyane”, quasi seule enquête de terrain publiée récemment sur les conditions des peuples autochtones en Guyane, publié aux éditions Albin Michel. 

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