La Ve, l'élection d'un monarque républicain vue par les affiches du 2e tour

Ce dimanche, la France élisait donc son Président, ou, pour mieux dire son "monarque républicain", selon l'expression de Maurice Duverger, celui qui aura la haute main sur la destinée du "peuple". Comment lit-on ce césarisme dans les affiches présentées par les candidats présents au 2e tour depuis 1965?

Ce dimanche, la France élisait donc son Président, ou, pour mieux dire son « monarque » républicain, selon l'expression de Maurice Duverger, celui qui aura la haute main sur la destinée du « peuple ». Son rôle est défini ainsi par la Constitution : « Le Président de la République veille au respect de la Constitution. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l'État.  Il est le garant de l'indépendance nationale, de l'intégrité du territoire et du respect des traités ». Tous les 5 ans, la France élit celui ou celle qui tend à avoir des pouvoirs personnels , puisque telle était la volonté du Général De Gaulle, instigateur de la Ve République. Le Président de la République doit, selon le texte fondamental, s'en tenir à un strict rôle d'arbitre (article 5). Il n'est pas un roi, il n'a pas les pleins pouvoirs, il ne doit pas agir seul, mais avec le gouvernement, qu'il nomme. L'article 20 de la constitution affirme que c'est à lui que revient la tâche de conduire la Nation. Dans cette double injonction contradictoire : conduire, mais ne pas agir seul, on se demande parfois dans quel mouchoir de poche passe la démocratie, la République. Car c'est tout un système qui conduit à faire de notre Chef de l'Etat un drôle de personnage : nous voulons de lui « le changement », maintenant mais nous restons frondeurs et attachés à la démocratie.

La France, une entité affichée, mais jamais définie

La difficulté de la République à se faire une place dans la campagne présidentielle se lit dans les diverses affiches de campagne du deuxième tour depuis 1965, car si la « France » est présente dans 9 d'entre elles sur 20 recensées: « François Mitterand, un président jeune pour une France moderne » (François Mitterand ,1965), « Il faut une France forte » (Giscard d'Estaing, 1981), « La France pour tous », (Chirac 1995), « La France en grand, la France ensemble » (Chirac, 2002), , « La France présidente » (Ségolène Royal, 2007), « La France forte » (Sarkozy, 2012), « Ensemble, la France ! » (Macron, 2017), « Choisir la France » (Marine Le Pen, 2017), jamais la République, ou sa devise n'est mentionnée. A noter que l'affiche du premier tour Jean-Marie Le Pen « Le Pen Président -La France et les Français d'abord » (Le Pen, 2002) mentionnait la France, mais pas celle du deuxième tour. L'affiche « La France présidente » montrait le visage souriant de Ségolène Royal, -qui, au second tour, avait préféré un bleu consensuel au rouge « de gauche »- pourrait être particulièrement symbolique de ce que nous pointions à l'initiale : d'un côté la revendication d'une « France » démocratique, républicaine, et de l'autre la personnalisation du pouvoir : cette « France présidente » avait un seul et unique visage, celui de la candidate socialiste, un peu figé, comme si la femme incarnait la Nation, comme le roi incarnait à la fois son corps et celui du peuple. Il est étrange d'ailleurs que les deux candidats de 2017, Emmanuel Macron et Marine Le Pen aient l'un et l'autre choisi le nom propre « France » alors que leur programme met dos à dos deux conceptions très éloignées de ce référent. On voit là que si le signifiant est le même, le signifié, lui, est très différent. D'ailleurs la France, c'est quoi ? Un territoire bien sûr : l'hexagone et les DOM et TOM, et une population, des individus qui naissent et meurent, vivent soumis aux mêmes lois.

Faire entrer le peuple dans l'affiche

Dans les affiches, le peuple, les citoyens sont désignés souvent désignés par l'adverbe « ensemble » : qui sous entend que le candidat, appelé à conduire la nation, est du même côté que le peuple : «  La France en grand, la France ensemble » (Chirac, 2002) », « Ensemble, tout devient possible » (Sarkozy, 2007), ou encore « Ensemble, la France ! » (Macron, 2017), ponctué d'un point d'exclamation. Il s'agit là d'éviter la barrière qui couperait le « moi » du président de sa base, d'éviter l'impression qu'il ferait cavalier seul, mais aussi de rassembler. On remarquera ainsi qu'en 2002 le slogan «  La France en grand, la France ensemble », qui s'affichait sur une bannière bleu blanc rouge s'opposait nettement à « Le Pen Président », en blanc et bleu sur une photo en noir et blanc de Jean-Marie Le Pen. Outre les couleurs, l'assonance en [an], « France », « grand », « France » « ensemble », insiste sur la volonté de rassembler les Français après le cataclysme de la présence de Le Pen au 2e tour. Autre adverbe à désigner les Français : « tous » dans«La France pour tous » (Chirac, 1995). Le nom dérivé de "France" (les Français) est lui aussi relativement rare. Le message clivant « La France et les Français d'abord» ayant disparu sur l'affiche du 2e tour de Jean Marie Le Pen (2002), seul Alain Poher le mentionne dans un 2e tour : « Alain Poher, un Président pour tous les Français » contre Georges Pompidou, 1969. Mais, face à une affiche ingénieuse et innovante, ce slogan classique, censé se démarquer de son adversaire, qui, lui, serait un président pour certains, mais pas pour d'autres, n'a pas fait florès, d'autant que sa portée a été rapidement grignotée par le chiasme « C'est bonnet blanc et blanc bonnet », placardée partout, et le renvoyant dos à dos avec son adversaire. Nous reviendrons sur l'affiche de Georges Pompidou un peu plus tard. Autre affiche ingénieuse désignant le peuple : « Génération Mitterand » (Mitterand, 1988), où l'on voit un nourrisson à l'intérieur des lettres, façon de montrer que le Président s'inscrivait dans la durée, certes, mais surtout dans l'avenir, façon aussi, de faire oublier l'âge du capitaine et de masquer sa maladie. Seul Mitterand, en 1965 et en 1974, s'adressait directement au spectateur, impératifs et déterminants possessifs à l'appui. « Prenez votre destin en mains » (en italiques) , "votez pour le candidat unique de la gauche clamait-il en 1965. Plus tard, sur fond uniforme bleu (faute de moyens financiers pour faire mieux ), il notera : « « La seule idée de la droite c'est de garder le pouvoir, notre volonté, c'est de vous le rendre », le peuple étant ici désigné dans une adresse directe via le pronom personnel "vous". Dans la deuxième affiche pourtant, il n'est plus sujet d'un verbe d'action, mais en position de Complément d'objet Indirect, comme s'il était cette fois, moins acteur..

La volonté de rassembler est bien sûr ce qui prédomine dans un deuxième tour, sauf, justement, dans cette affiche de Mitterand, qui affiche nettement son bord politique : « le candidat unique de la gauche », et invite à prendre son destin en main, invitant à voter pour le candidat, mais aussi à agir. 

 

Un territoire idéalisé, parfois industriel, jamais urbain.

De fait, le territoire, on le voit peu, ou dans un lointain et flou arrière plan. Pour trouver un paysage "travailleur", ouvrier, on regardera le paysage nettement industriel sur lequel un montage photo posait en 1965 François Mitterand, mais aussi, en 1981, celui qui est visible sur l'affiche du futur battu, Valérie Giscard d'Estaing. Curieux pour un candidat de droite ? Ou pas, si on comprend qu'il souhaitait toucher l'électorat populaire. Le premier rappelait ainsi être le candidat de la gauche, PC compris, et le second, en 1981, voulait rappeler son caractère moderne et proche du peuple. Mais un tel paysage reste rare. En 1974, Giscard d'Estaing, se montrait face à une jeune femme, avec, à l'arrière plan, le toit d'une maison, ou d'un bâtiment plus vaste, sur lequel pourra se projeter une population plus jeune, issue du Baby Boom et de la classe moyenne. En 1981, chez Mitterand, plus de territoire ouvertement ouvrier : il est remplacé par le clocher d'une église et un panorama agricole, signe de sa volonté de rassembler son électorat... Signe aussi de la prise de pouvoir du PS sur le PCF? Plus tard, en 2012, Nicolas Sarkozy, délaissait le  terroir  pour s'afficher sur un paysage maritime, et François Hollande posait entre terre à sa gauche, et mer à sa droite. Le peuple ? Les gens ? Ils ne sont presque jamais là. Derrière Jacques Chirac, en 2002, on pense voir ce peuple électeur, mais, à en juger par les costumes que ces hommes portent, ce sont en réalité plutôt des dirigeants du parti, ou des notables. Les couleurs ne sont pas très variées, surtout lors de ces dernières élections : du bleu, du bleu, du bleu, et encore du bleu, « une couleur qui ne fait pas de vagues » (Michel Pastoureau), une couleur « sans personnalité », histoire de réconcilier tout le monde. En 2017, les affiches de deux candidats, souriants, étaient en totale opposition avec la campagne, pour le moins sanglante. Marine Le Pen, très photoshopée, posait sur fond de livres, comme pour faire oublier que la stratégie anti-intellectuels du FN. François Hollande osait pourtant le rouge, couleur de la gauche, pour souligner son programme, fondé au discours du Bourget, et qui ne sera pas mis ensuite en action. Nicolas Sarkozy (2007) et Jacques Chirac (en 1995), assumaient le vert, couleur de la province et de la campagne. Jamais de paysage urbain, donc,.. Pas de ville, pas de Zone Urbaine Sensible non plus ;, et, en définitive, rarement de couleur révolutionnaire, hormis ces lignes rouges de 2012, ou atténué, comme ce vêtement orange de Valérie Giscard d'Estaing en 1974. Le bleu blanc rouge est présent seulement en 1965 dans l'affiche du Général de Gaulle, et dans celle de Jacques Chirac, en 2002.

Les affiches programmatiques

Le slogan affiche parfois plutôt le programme du candidat, le posant en homme d'action, indiquant un cap et non l'intention de faire nation. « Un président jeune pour une France moderne ; prenez votre destin en main » (Mitterand, 1965) peut en faire partie, et invite à agir. Elle affronte une autre affiche programmatique, voire performative : « Confiance à De Gaulle », dans un slogan qui s'impose presque une maxime de vie et, qui est, finalement, tout aussi injonctif que celle de son opposant. En 1969, Georges Pompidou usait d'une affiche des plus ingénieuse. Le fameux avion au nez pointu surmontant le slogan « Concorde et progrès ». L'affiche apparaît alors quasi performative : le Concorde, en plus de son propre signifié, incarne le progrès. Autre affiche performative « Le Changement, c'est maintenant » (Hollande, 2017), dire semble alors faire... Mais quel changement, là était la question. Parmi les affiches donnant le fil conducteur volontariste du candidat, on notera « La force tranquille » (Mitterand, 1981), « La volonté, oui c'est Chirac » (1988), « La Paix et la Sécurité » (1974), « La seule idée de la droite c'est de garder le pouvoir, notre volonté, c'est de vous le rendre » (Mitterand, 1974). En 1974, la modernité volontariste du projet de Giscard d'Estaing se lit aussi dans l'image, puisqu'une jeune femme, qui nous tourne le dos, rappelle la présence d'avancées sociales concernant le droit des femmes et la jeunesse dans son programme?

 Où donc est le peuple dans cette élection présidentielle? Où est la République ? La question est là. Comment remettre la démocratie au centre du système, pour l'instant césariste ? C'est à quoi il faudra sans doute s'atteler. 

 

 

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