La pêche, la pince à linge, Macron, Le Pen et moi : chronique d'un roman français

Le visage de Marine Le Pen s'est étalé à la télévision comme de la confiture sur une tartine de beurre: avec la certitude placide d'y être à sa place. Pourtant, en 2002, adolescente encore, j'avais le sentiment que la France était entrée en résistance et qu'elle avait gagné. Mais que nous est-il arrivé? Où est passé notre puissance d'indignation, à nous, adolescents alors?

Il faisait beau ce soir d'avril 2002. Et chaud. Nous n'étions finalement pas allés à la pêche, quoique ce fût là en fait la première idée de mon père. Non, il était allé voté, par acquis de conscience. Parce que, dans ma famille de gauche, on vote. Il avait grogné : « Eugénie n'a pas traversé les lignes allemandes pour que je jette un hameçon dans la mer ». Eugénie, c'était sa tante bien aimée, résistante, vous vous en êtes doutés. Et puis, en bon marin, il savait quand le vent tournait et que la tempête couvait. Qu'avions-nous fait après ? Je ne m'en souviens plus maintenant. Mémoire sélective. Par contre, je me rappelle la soirée cataclysme, devant mon écran de télévision. Le lendemain, j'étais allée en cours, en bonne élève studieuse, mais la mort dans l'âme. Nous étions deux. Les autres étaient allés manifester. La copine m'avait alors confié, un peu contrite, que son papa à elle avait voté Le Pen : « Tu comprends, y'en a marre, ils sont tous pourris ». Pour faire bonne mesure tout de même, je m'étais fait enseigner des paroles de Manu Chao :

"Solo voy con mi pena

Sola va mi condena

Correr es mi destino

Para burlar la ley

Perdido en el corazon"

Mon Manu Chao récemment appris, j'étais allée l'entonner dès le premier mai, avec ma mère, dont c'était l'anniversaire. Après, ce furent des débats sans fin. Fallait-il s'en aller à la mer avec les paniers, les  hameçons, les bouchons attraper du poisson, faute de voter pour son favori ? Ou mettre, comme disait ma mère « une pince à linge sur le nez » et se rendre au bureau de vote ? Là était la question. C'est dans ces temps-là que, en plus du Manu Chao, j'ajoutai à mon répertoire qui comprenait déjà la Chanson de Craonne et le Chant des Pratisans, « La Pince à Linge » de Francis Blanche. « J'irai voter Chichi s'il débat avec Le Pen », avait clamé mon père. Côté maternel, le choix avait été vite fait. On n'était pas allée balancer des pavés en criant "CRS SS ! CRS SS" devant la Sorbonne pour se retrouver avec un Le Pen au pouvoir. Non, M'sieurs Dames. Pas question. Plutôt périr. Ils avaient fini par aller tous deux déposer leur bulletin dans l'urne, et ils n'avaient pas voté blanc. Pour l'occasion, mon père avait acheté des pinces à linge en bois : "C'est plus agréable, sur le nez".  Pour ma part, j'étais soulagée de n'avoir pas à faire ce choix cornélien. J'étais confiante. « No pasaran ». C'était sûr, les adultes allaient faire quelque chose, allaient prendre conscience des erreurs, les corriger, et nous, on aurait un monde meilleur, on pourrait éclore et on ne risquerait plus de voir le Fascisme sur notre chemin. On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans ou presque. 

L'histoire, elle, n'a pas grandi, enfin, j'en ai eu l'impression ce dimanche. Comme un bébé balbutiant, elle bafouille. Enseignante dans ce même lycée où j'étais à presque dix-sept ans, j'ai vu tout le monde revenir tranquillement au bahut. En voyant le visage de Marine Le Pen, personne n'a hurlé. C'était d'un banal, terrible et affligeant. Le FN a pris les airs respectables, ronds et vaguement souriants d'une de ces bonnes bourgeoises provinciales à la Rastignac qui peuplent les manoirs aussi les films de Chabrol. Le venin et la cruauté en partage. Mais que nous est-il arrivé, à nous, jeunes gens de 2002 ? Entre-temps, on a perdu nos illusions, et des amis au Bataclan, entre autres. Faire le travail que l'on aime , c'est devenu secondaire. Déjà, avoir un « taf » c'est bien. La démocratie ? C'est un bulletin, c'est presque comme du virtuel... Une gare inutile se crée ? Personne ne nous a demandé un quelconque avis. Inutile, je présume. Par contre, ce n'est pas par l'imagination que les capitaux s'évadent. Pourtant, je ne reprendrai pas les lignes et les appâts, car je suis indignée devoir le FN si haut, indignée de voir notre devise LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE foulée aux pieds. Panama sur la tête, et une pensée pour Mediapart, qui me donne chaque jours les raisons d'être révoltée, j'irai déposer mon bulletin dans l'urne. Car après tout, tant que la presse indépendante veillera, informera, débattra, le radeau ne sera pas médusé. Tant qu'on s'indignera, il restera de l'espoir.

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