Garder la tête froide : le foulard en France

Le foulard islamique en France cristallise les débats depuis une trentaine d’années. Pas une semaine ne se passe sans que les mots « voile », « islam » ou « communautarisme » ne fassent les gros titres. Derrière cette abondance médiatique, une rigidité des positions et une culture du buzz remplacent les réflexions sur ce tissu faisant couler beaucoup d’encre. Retour sur un débat national.

Essentialisation du foulard : chronique d’un syndrome national

Essentialiser, c’est réduire un individu, un concept ou un objet à une seule de ses dimensions. Pour notre propos, essentialiser, c’est donc prétendre que le port du foulard ne revêt qu’une explication ou qu’une conséquence. Soit il est perçu comme une soumission au patriarcat, soit comme un instrument spirituel ultime de libération.

La radicalité des positions concernant le voile n’a fait qu’éloigner ces deux camps et évincer l’ambiguïté originelle du foulard. Cette radicalité laisse les individus partisans d’un ni pour le voile à 100%, ni contre à 100%, dans une position parfois pire que les extrêmes dominants les médias et débats politiques.

En effet, lorsque l’on prend la peine de s’interroger sur le foulard islamique et sur ses significations multiples (il ne s’agit pas là forcément d’aller interroger des femmes portant le foulard mais simplement pour commencer de lire des écrits à ce propos), la simplicité d’une réponse extrême laisse place à de nombreuses interrogations.

Pour certaines, il s’agit du fait qu’elles ne souhaitent pas que l’on mesure leur degré de libération à leur look mais plutôt à leur état d’esprit, pour d’autres, il s’agit d’une réponse à un traumatisme. Réflexion religieuse, simple quête d’identité ou provocation. On peut également déceler une corrélation entre adoption du voile et adolescence en souhaitant cacher les métamorphoses d’un corps de plus en plus visible. Les raisons du port du foulard sont en fait tellement nombreuses qu’il est impossible de toutes les énumérer et encore moins de vouloir en apporter une seule réponse comme nous l’entendons aujourd’hui.

Et que dire des articles journalistiques, des positions politiques ou des éditorialistes qui exigent des musulmans de penser de telle ou telle façon, de choisir entre sa religion et la laïcité, de « s’intégrer » d’une façon unique sous peine d’exclusion. Le débat actuel concernant le voile et l’islam et sa politisation est moins le fait des Français de confession musulmane que celui des médias et des politiques.

Si les femmes « voilées » sont considérées, soit comme des femmes soumises, soit comme des portes étendards d’un islam politique revendicatif, ces deux positions extrêmes n’aboutissent jamais à un entre deux, faisant de ces femmes un être ambivalent, c’est-à-dire humain.

La France face à son Histoire :

La relation qu’a la France avec ses citoyens de confession musulmane est très ambigüe et chargée d’histoire. Le passé colonial n’aidant pas, la France possède de nombreux stigmates liés à cette histoire. Nous ne mentionnerons pas ici la façon dont l’islam était traité, notamment en Algérie, et la façon dont cette manière de procéder s’est transposée en France (notamment via le rôle prépondérant du ministère de l’Intérieur lorsqu’il s’agit des questions liées à l’islam) ou encore de la vision qu’ont les Français de leurs concitoyens musulmans.

Il s’agit ici de mentionner que les valeurs soutenues par certaines voix de la vie politique française, si elles sont pour la plupart louables et nécessaires, sont teintées d’un universalisme républicain souhaitant éduquer voire civiliser une frange des citoyens français. La plupart du temps, inconsciemment ou non, la France perpétue la vision paternaliste qu’elle possédait avec ses colonies sur les Français de confessions musulmanes d’aujourd’hui. Et si la « première génération » d’immigrés souhaitait d’abord s’intégrer même si cela passait par renier une partie de leur identité, leurs enfants nés en France et éduqués en France revendiquent, à juste titre, leurs identités plurielles, à la fois françaises et étrangères, l’une ne suppléant pas forcément l’autre.

On reproche alors aux Français de confession musulmane d’être communautaires. On leur demande d’un côté de répondre d’une seule et même voix concernant les attentats mais en même temps de se diluer dans la société française individuellement. On leur reproche leur soi-disant communautarisme alors que, s’il existe, il est principalement fabriqué par des politiques de la ville désastreuses depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.
De plus, comme le rappelle Jean Baubérot dans son entretien à Le Monde du 2 juin 2016, « au début du XXème siècle, un Breton fréquentait une école privée catholique, lisait un journal confessionnel et adhérant à un syndicat chrétien », le communautarisme n’est pas l’apanage des musulmans.

Beaucoup font alors appel à la laïcité, comme si ce principe, rien qu’à l’entendre, pouvait faire taire toute critique et empêcher un « grand remplacement ». Principe organisateur dans sa genèse, la laïcité est devenue une valeur universelle dont la simple mention pourrait cacher voir régler tous les problèmes sociaux. On confond alors égalité (le fait d’être égaux) et identité (le fait d’être identiques). On fait de l’identité la condition de l’égalité, il faudrait alors être identique pour être égaux.

Un féminisme islamique ?

Le foulard peut être une revendication sociale et certaines femmes ont découvert dans les textes coraniques des réponses à leurs interrogations féminines. Considérées comme la figure de la femme opprimée à libérer, ces femmes essentialisées ont pour certaines d’entre elles pris le Coran comme appui à leurs revendications féministes.

Pour ces femmes, il n’y aurait pas de traces de sexismes dans les fondements de l’islam. La conception patriarcale et machiste dominante ne serait que la conséquence de traditions et interprétations masculines du texte qui n’avaient aucun rapport avec le Coran et la vie de du Prophète. En effet, les femmes participaient à tous les niveaux de la société (des femmes enseignaient aux hommes, les tâches ménagères étaient partagées…).

Cependant, pour certaines féministes, islam et féminisme constituent un oxymore. Pour Zahra Ali, « celles et ceux qui ont le monopole de la légitimité de se définir comme féministes, progressistes et égalitaristes le font dans l’exclusion d’autres formes d’émancipation ». Ce « féminisme blanc » assimile émancipation à occidentalisation et sécularisation. La seule voie à suivre lorsqu’il est question de féminisme est celle du féminisme occidental. Mais, toujours selon Zahra Ali, il existe différents mouvements féministes « occidentaux » comme islamiques. Elle ajoute, « parmi les musulmans, ceux qui considèrent le féminisme comme une forme d’occidentalisation rejoignent complétement le discours islamophobe des féministes hégémoniques » en l’essentialisant. L’occident ne détient pas le monopole des valeurs humaines et il a existé partout des formes d’émancipation et de lutte contre le patriarcat.

« L’émancipation ne peut se faire que selon des normes culturelles et idéologiques préalablement définies par le système dominant. La femme cultivée et universitaire, revendiquant pleinement sa foi et sa pratique musulmane et, qui plus est, fréquentant régulièrement des organisations islamiques, ne peut être qu’une « rebelle », ou pire, une « apprentie terroriste[1] ».

En revanche, il est possible de s’opposer au port du foulard sans être raciste ou islamophobe, mais on ne peut pas décontextualiser le débat. Suivant la perception de l’islam lorsqu’un débat se pose, les différentes positions adoptées peuvent revêtir une signification différente.

Dounia Bouzar offre un autre point de vue. Pour elle, « les féministes musulmanes n’ont pas remis en question le postulat de base qui sous-tend la raison d’exister du foulard : le fait qu’il fasse porter à la femme la responsabilité de diminuer sa féminité pour ne pas être considérée comme un objet sexuel. » Avant d’ajouter que les féministes musulmanes  « se sont enfermées malgré elles dans une sorte de cercle vicieux : en passant exclusivement par les textes religieux pour y puiser des éléments favorables à leurs droits, elles ont implicitement accepté le principe que ces versets fassent autorité absolue, sans prendre le temps de les analyser au prisme du contexte historique de l’époque où ils ont été révélés [2]».

Pour Jocelyne Dakhlia, « Tant que l’on identifiera l’absence de voile au progressisme et à l’occidentalité, et son port à une islamité régressive et oppressive, il sera impossible d’aller autrement que dans le sens d’une crispation croissante des positions[3] ».

Comme pour les raisons du port du foulard, le féminisme islamique est en débat, tout comme l’islam en général. L’Histoire de l’islam repose sur un débat perpétuel (en témoigne le grand courant réformiste) et il serait alors malhonnête de considérer l’islam comme un bloc monolithique et immobile.

Démystifier le foulard :

Le foulard étant un des signes religieux les plus visibles, les femmes faisant le choix de le porter savent qu’elles portent un vêtement polysémique. Il ne faut absolument pas oublier que, si certaines femmes font le choix de porter le foulard, pour d’autre, le port d’un foulard est une obligation qui ne vient pas d’un cheminement spirituel personnel.

C’est pourquoi j’apprécie le concept de « ligne de crête[4] » qui consiste à « reconnaitre que le voile n’est pas un objet neutre, anodin ou sacro-saint et qu’il constitue, au regard de la tradition féministe […], l’un des multiples marqueurs de la domination masculine (puisque personne ne songe une seule seconde à le prescrire aux hommes et que cette singularité atteste à elle seule son caractère sexiste) et de la prépotence des hommes (leurs lois, leurs imaginaires, leurs désirs, leurs frustrations, leurs attente et leur empire), tout en reconnaissant d’un même élan, qu’il est attentatoire à la liberté de pensée et de conscience de forcer une femme à l’ôter (de la même façon qu’il l’est de la forcer à le porter) et que l’attention délirante dont il est l’objet – inversement proportionnel à celle que l’on porte d’ordinaire aux luttes féministes – relève avant tout du racisme antimusulman ».

 

La France a tendance à suivre la voix de la répression face à un « islam revendicatif » mais cette voie empruntée est davantage le fait d’une « panique morale ». La notion de panique morale, forgée à partir de l’étude des « grandes peurs » médiévales, désigne l’emprise émotionnelle croissante dans une société de l’hostilité à l’égard d’un groupe, de façon disproportionnelle à la nature du comportement du groupe incriminé[5]. De tels mouvements collectifs procèdent toujours d’une conjonction entre des dispositions à la peur qui préexistent dans la population et l’action de groupes qui vont activer ces dispositions et les orienter vers leurs fins propres.

« Ce n’est pas en couvrant le voile d’un voile supplémentaire, en réduisant sa complexité historique et social à une simple position de principe, que l’on résoudra la crise actuelle, mais au contraire en dénudant tous les ressorts du phénomène, en cernant les sensibilités, individuelles ou collectives, en délimitant les courants, les mouvances ou les non-tendances, et en luttant contre le radicalisme, de la même façon qu’on pourfend un groupuscule ou un parti fasciste, dès lors que se fait jour une contrainte sur les âmes et les corps [6]»

Pour résumer, il s’agit ici d’une invitation à discuter avec et à s’intéresser aux femmes portant le foulard. A ne pas céder à des positions trop tranchées même si ces positions rassurent et sont plus faciles à exprimer. Il ne s’agit pas ici de défendre ou de pourfendre le voile, où vous m’auriez mal compris. Juste de faire entendre que le port du foulard n’est pas aussi simple que l’on pourrait l’imaginer. Oui, on oblige des femmes à porter le foulard et il faut les aider si elles le souhaitent, mais la majorité des femmes portant le foulard le font librement. On pourrait dire que les femmes se croyant libres de porter le voile ne sont en fait que déterminées de par leur éducation et leur sociabilité à croire que leur choix est libre alors qu’il ne l’est pas, mais ce serait partir dans des débats bien trop éloignés de ce à quoi nous sommes confrontés quotidiennement.

Cette question du déterminisme est en revanche censée nous renvoyer à nos déterminants à tous (sommes-nous nous-mêmes libérés pour juger la liberté des autres?), à tenter de comprendre les motivations diverses qui se cachent derrière le port du foulard, à le démystifier et arrêter de l’essentialiser. Le port du foulard existe, il s’agit alors de faire avec cette réalité et de ne pas tomber dans des pièges idéologiques.

 

 


[1] Vincent Geisser et Aziz Zemouri, Marianne et Allah. Les politiques français face à la question musulmane, La Découverte, Paris, 2007.

[2] Dounia Bouzar, Désarmocer l’islam radical : ces dérives sectaires qui défigurent l’islam, Editions Ateliers, 2016.

[3] Dakhlia Jocelyne, « Chapitre 6. Prises de voile »,  Islamicités , Paris, Presses Universitaires de France , «Sociologie d'aujourd'hui», 2005, 168 pages

[4] Repéré dans l’article « Le voile : halte à l’hystérie nationale », Revue Ballast, 2015.

[5] Cf. Erich GOODE et Nacham BEN-YEHUDA, « Moral Panics: Culture, Politics, and Social Construction », Annual Review of Sociology, 20, 1994, p.14+9-171.

[6] Dakhlia Jocelyne, « Chapitre 6. Prises de voile »,  Islamicités , Paris, Presses Universitaires de France , «Sociologie d'aujourd'hui», 2005, 168 pages

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