Quand le « oui » et le « non » sont la seule issue: prendre le temps.

Pour ou contre, oui ou non, partisan ou non partisan, le débat public se forme de plus en plus dans des logiques binaires. La place laissée à la réflexion ou à la nuance est mince, elle ne fait pas du buzz, demande plus de 150 caractères et impose une discussion.

Une des causes qui amènent à opter pour des logiques binaires dans le débat public sont les sondages et les pourcentages. Le taux de redoublement, le pourcentage de chômeurs, « êtes-vous pour ou contre la politique du gouvernement » etc. Ces agrégats d’un certain nombre d’informations donnent des connaissances sur le réel. Cependant, qui a déjà croisé sur sa route un taux de redoublement ? La connaissance du réel s’élabore à travers des concepts qui nous donnent un rapport médiat au réel.

Ce rapport suppose un écart entre la perception que nous avons d’un phénomène et la connaissance que nous en avons. Lorsque l’on fait passer un questionnaire à des milliers de personnes, on accumule des données chiffrées, on les traite de manière statistique ce qui va permettre de connaître des tendances imperceptibles à l’œil nu. Nous construisons un rapport au réel à travers des outils.

Le risque de ces méthodes est de construire des artefacts, c’est-à-dire produire des représentations fausses du réel. Les sondages posent un réel problème dans cette logique. Tout le monde n’a pas d’opinion sur tout et sur la même chose. Les personnes interrogées répondent rarement sans opinion et vont donc répondre de manière neutre, « au milieu ». Lorsque l’on cumule toutes ces données, on créé un artefact car les personnes interrogées n’avaient pas forcément d’avis sur la question posée. On créé l’illusion d’une opinion.

Par exemple, les sondages effectués sur les présidentielles plus d’un an avant le vote, alors que les campagnes n’ont pas commencé et que les candidats ne sont pas clairement définis permettent uniquement de légitimer une question et non pas de connaître l’opinion de la population.

Ces sondages sont alors rabattus à longueur de journée auprès des politiques et des personnes participant au débat public. Cela amène les journalistes notamment à ne poser que des questions où le « oui » et le « non » sont les seules réponses acceptées, le pour ou le contre. Mais ce qu’il faut surtout mettre en avant ici c’est que les médias et les politiques sont responsables des modalités d’un débat public qui s’extrémise. Pour être reprit dans les médias il faut désormais avoir des positions tranchées, dans le mauvais sens du terme, utiliser des termes forts symboliquement et extrêmes dans leur définition, là est le nœud du problème que nous vivons.

L’exemple le plus crieur est aujourd’hui le débat national sur la question du voile. Nous ne pouvons qu’être pour ou contre. Soit l’intégralité des femmes portant le voile sont soumises et nous sommes donc contre, soit l’intégralité des femmes portant le voile sont libres et nous sommes donc pour. La réflexion et la nuance ont laissé place à la violence de réponses intégrales. De fait, la voie que le débat public suit depuis trop longtemps peut biaiser le rapport au réel, écraser le rapport au réel. Aveuglant le citoyen, il empêche de saisir tout un tas de différences ou de subtilités.

Il s’agit alors de prendre le temps, prendre le temps de débattre, prendre le temps d’accepter des réponses qui ne sont pas intégrales, prendre le temps, aussi et surtout, de calmer les ardeurs de chacun et de prendre la voie de la compréhension et du débat sain.

Malheureusement cela impliquerait de prendre également le temps, tout court. A l’heure où la course à l’information est de mise, où les sujets s’enchaînent à la vitesse de la lumière, prendre le temps d’un débat n’est pas possible. Prendre le temps, enfin, pour élever les idées et profiter des réflexions de chacun.

 

« Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisements précieux. Mais aurais-je le temps de les exploiter ? » Marcel Proust

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.