Causes profondes, cause toujours.

Alors qu'une attaque terroriste vient d'être perpétrée sur le sol allemand, en France, les mêmes politiques, les mêmes articles et les mêmes arguments sont dits et redits après chaque attentat dans le monde. Ne serait-il pas temps de penser les causes profondes ?

Internet, les prisons, le salafisme (toujours réduit à sa dimension révolutionnaire)… Ce serait toujours les mêmes raisons pour lesquelles des jeunes se radicalisent. Mais ces dernières raisons ne seraient-elles pas uniquement  des vecteurs de radicalisation ? Plus précisément, Internet ou les prisons ne seraient-ils pas des « accélérateurs » de radicalisation, des « déclencheurs ». Ne serait-il pas temps de penser les facteurs de la radicalisation, c’est-à-dire des causes plus profondes qui mériteraient autre chose que des politiques de l’urgence ?

L’un des principaux problèmes des attaques terroristes, spécialement lorsqu’elles touchent aussi régulièrement un territoire, est qu’il réduit la sphère du pensable au profit de la passion. Cela a pour effet de nous pousser à réagir dans l’instant, à ne penser que la surface du problème afin de répondre au plus vite aux attentes.

Il est grand temps de prendre du recul. Je sais, nous n’avons plus le temps me direz-vous, et vous n’auriez pas complètement tort. Mais prendre du recul c’est entrevoir la possibilité qu’un jour ces attaques puissent s’arrêter, même s’il faut abandonner l’idée qu’elles s’arrêteront demain comme par magie.

Prendre du recul c’est donc penser les causes profondes. Quels sont les facteurs qui, à un moment donné de la vie d’une personne, la poussent à vouloir la mort d’innocents ? Quelles dispositions psychologiques, sociologiques ou encore politiques amènent à de tels actes ? Je vois déjà certaines personnes crier à la culture de l’excuse, que ces personnes sont des monstres… Seulement on ne nait pas monstre, on le devient.

Lorsqu'on nous parle de "prévention de la radicalisation" ce n'est pas de prévention que nous parlons. Ouvrir des centres de déradicalisation c'est réagir à une radicalisation déjà avérée que nous souhaiterions diminuer. Faire de la prévention c'est tenter d'empêcher que la radicalisation ait lieu au départ.

La radicalisation résulte d’un processus plus ou moins long où un élément déclencheur allume un terreau fertile. Il s’agit donc de penser ce terreau fertile, qui se devise en plusieurs problématiques.

L’école tout d’abord. Repenser le système scolaire en profondeur. C’est-à-dire ne pas faire une réforme sur 5 ans mais sur une génération entière pour pallier aux véritables problèmes qui sévissent dans l’éducation. S’inspirer des modèles de nos voisins du Nord qui privilégient l’autonomie, la réflexion en groupe et la confiance plutôt que de vouloir ériger les valeurs républicaines à l’école sur une chaise bancale. On ne peut pas apprendre ces valeurs si elles sont bafouées au sein même de l’endroit où elles sont apprises.  

Lutter contre toutes les formes de racismes et de discriminations. C’est travailler sur le vivre-ensemble, le vrai. Faire en sorte que Mohammed n’ait pas a envoyé  7 CV pour trouver un emploi alors que Paul ne doit en envoyer qu’un. Ne pas interdire les signes religieux en entreprise qui ne ferait que frustrer encore plus. C’est également éduquer au fait religieux, pour que chacun et chacune ait un socle commun de connaissances sur les différentes religions présentes en France afin d’éviter des préjugés grossiers.

C’est également repenser l’Etat et nos institutions. Former la police au dialogue plutôt qu’à la répression, retracer l’histoire de notre pays au prisme de ses erreurs et non pas uniquement de ses victoires. Non pas pour nous culpabiliser, mais pour ne pas les reproduire. C’est également intégrer l’ensemble de la population française dans le récit national. Parler d’Averroès, mentionner que les chiffres nous viennent des Arabes, parler réellement des colonies. Toutes ces choses qui nous manquent et qui empêchent la jeunesse de se reconnaitre dans la France d’aujourd’hui.

C’est également penser et agir contre le sentiment de frustration qui endigue nos sociétés. Frustration face à une politique obsolète, face à une société de surconsommation où l’humain n’a plus sa place. Il s’agit de raviver ce qu’Abdennour Bidar appelle le Triple Lien : à soi, à l’autre, à la nature. Nous devons être des hommes et des femmes reliés entre eux. On nous dit que ces jeunes trouvent des réponses à leur haine de la société, mais qu'est ce qui pousse ces jeunes à haïr la société, telle est la question que nous devons poser.

« On aurait tort de penser, aux sujet de ces « jeunes radicalisés », qu’ils sont des cas isolés. Ils sont, certes, un exemple extrême, mais ils sont également très révélateurs de ce qui manque aujourd’hui cruellement à notre jeunesse : quelque chose de grand à quoi consacrer sa vie, un ou des idéaux qui susciteraient des convictions fortes, un ou des grands récits qui réenchanteraient l’existence en ouvrant devant nous un horizon d’espérance, de sens profond, de fraternité ou de communion sans frontières[1] »

Ce n’est pas en augmentant le nombre de policiers et de militaires (on ne peut pas surveiller tous les lieux de culte, tous les bars, toutes les salles de concert…), en fermant nos frontières ou encore en lâchant des bombes que l’on va faire quelque chose. Gesticuler ne veut pas dire faire bouger les choses.

La France a choisi la réaction plutôt que la solution. Réaction qui a court terme porte ses fruits : la population est rassurée, les sondages montent, les images chocs de bombes se multiplient pour nous convaincre que nous agissons. Seulement une des nombreuses raisons qui poussent des jeunes dans les bras des djihadistes est justement le fait que nous bombardons des pays étrangers et la dernière bavure ne va pas arranger les choses.

Il s’agit alors de penser les causes profondes qui amènent des jeunes à se radicaliser. Et les prisons et internet n’en sont pas les causes, ils ne sont que des déclencheurs. Penser les causes profondes, c’est tenter d’arrêter réellement la dynamique de la radicalisation mais également créer un véritable ciment entre tous les Français, de tous les horizons : cela dépasse le cadre même de la radicalisation.

"La solution doit se construire sur le long terme et il faut surtout tout faire pour que le lien entre "la haine de la société" et "l'islam" ne se fasse pas automatiquement sous une forme qu'encourage précisément l'inculture religieuse de ces jeunes et l'évitement du religieux par une laïcité "frileuse" qui fait de l'ignorance du religieux une vertu cardinale. Une véritable laïcité doit tout faire pour que le religieux ne soit pas tabou: le caractère "privé" du religieux doit être la conséquence d'une "culture religieuse" bien comprise et pas du rejet du religieux au nom même de la sacralisation de la sécularité" Farhad Khosrokhavar.

Au final, c'est penser notre rapport à l'"Autre" au prisme de notre histoire et de notre société. La questionner, rechercher ses fonctionnements les plus imperceptibles qui pourtant façonnent notre vision du monde. Questionner notre rapport à l'"Autre" pour faire de cet "Autre" un "Nous" et donc marcher dans une même direction. 

Penser les causes profondes mais surtout agir sur elles est difficile. L’expliquer sera difficile mais ce travail est absolument nécessaire pour continuer d’avancer, encore, toujours.

 


[1] Abdennour Bidar, Les Tisserands, Editions Les liens qui libèrent, 2016.

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