Il s’agira dès lors de mettre sur la table les éléments ayant conduit une partie croissante de la population iranienne à se mobiliser dans la rue, d’abord autour de revendications économiques, puis progressivement dans une contestation frontale du régime politique lui-même. Cette dynamique se développant toutefois dans un environnement saturé de pièges, internes comme externes, susceptibles de neutraliser ou de détourner sa portée émancipatrice.
L’analyse procédera en trois temps. Elle examinera d’abord les forces contre-révolutionnaires en présence et les objectifs qu’elles poursuivent, avant d’explorer les formes de monstruosité politique qui menacent le mouvement. Il s’agira enfin de critiquer les discours se réclamant de l’anti-impérialisme tout en contribuant à l’étouffement de la contestation, et d’esquisser les coups encore jouables pour prolonger le mouvement sans sombrer ni dans l’interventionnisme impérial ni dans le nostalgisme monarchique. L’enjeu central demeure l’autodétermination du peuple iranien et la poursuite d’un processus sociohistorique orienté vers sa libération.
Introduction : Peuple asphyxié, responsabilités partagées
L’asphyxie dans laquelle se trouve aujourd’hui une large partie de la population iranienne ne peut être comprise sans prendre en compte la combinaison de facteurs externes et internes qui pèsent simultanément sur les conditions de vie, l’espace politique et l’horizon culturel du pays. Le peuple iranien se trouve pris en étau entre, d’une part, un régime de sanctions économiques particulièrement lourd imposé par les États-Unis depuis 1979 et renforcé en 2018 après le retrait unilatéral de Washington de l’accord sur le nucléaire iranien, et, d’autre part, un système politique autoritaire déjà structuré autour de la coercition et du contrôle idéologique.
Ces sanctions n’ont rien d’abstrait puisque leurs effets se font sentir de manière directe et différenciée au sein de la société iranienne. Elles contribuent dans le même temps à alimenter un régime paranoïaque et répressif qui organise déjà la captation des ressources, la répression politique et la normalisation idéologique par le biais de réflexes anti-occidentaux s’articulant par la mobilisation de topiques nationalistes et religieux. Plusieurs études montrent que ces sanctions n’affectent pas de manière homogène l’ensemble de la population. Les classes moyennes et populaires sont les premières exposées à la hausse des prix, à la dégradation du pouvoir d’achat, à la précarisation de l’emploi ainsi qu’à une particulière difficulté d’accès aux soins, tandis que les élites politico-économiques disposent de mécanismes d’évitement et de compensation.
Pour la jeunesse iranienne, cette situation pousse les tranches éduquées de la population (PN : le niveau d’éducation de la société iranienne est élevé et comparable aux niveaux élevés des pays occidentaux) à un exil contraint, tant les perspectives d’insertion professionnelle sont limitées. Le chômage et surtout le sous-emploi frappent une partie importante des diplômés, les postes à responsabilités étant réservés aux enfants d’une oligarchie inféodée au régime théocratique des mollahs. C’est une asphyxie sociale qui pèse sur ces catégories et qui se prolonge même dans l’exil, où les inégalités sont accentuées : la mobilité internationale est une option qui est nécessairement réservée aux classes disposant des ressources matérielles pour valoriser leurs diplômes à l’étranger.
De plus, ces sanctions sont perçues comme particulièrement injustes lorsque des rapports de l’Agence internationale de l’énergie atomique montrent que le pays respectait globalement ses engagements avant le retrait des États-Unis. Les conséquences économiques de cette recrudescence des sanctions s’observent particulièrement à travers les chutes répétées de la valeur du rial iranien et constituent un indicateur central de cette vulnérabilité sociale. C’est cette même conséquence qui a amené les bazaris de Téhéran à se mobiliser fin décembre 2025, l’inflation étant telle que leur marchandise perdait toute valeur. Pourquoi, dès lors, cette situation débouche-t-elle sur des contestations plus systémiques ?
Nous le disions plus haut, dans ces mécanismes d’évitement, le régime met en place des tarifs de change préférentiels au bénéfice de ses officiels, alimentant inévitablement la fracture sociale. De notre point de vue, ce type de dispositif ouvre la voie à des potentialités révolutionnaires permettant une remise en question fondamentale du régime, en ce qu’il rend visible et intelligible l’injustice structurelle sur laquelle repose le pouvoir. S’il est un point sur lequel les données disponibles convergent, c’est que les sanctions affaiblissent davantage la société que la structure du pouvoir, laquelle parvient à maintenir ses capacités coercitives et distributives malgré la contraction économique. C’est précisément ce décalage — entre une population exposée de plein fouet aux coûts de la crise et un régime relativement préservé — qui conduit à déplacer la contestation du terrain strictement économique vers une remise en cause fondamentale de l’ordre politique.
Au-delà de ces mécanismes économiques, réduire la détérioration des conditions de vie en Iran à la seule responsabilité des sanctions extérieures reviendrait à occulter le rôle central joué par le régime lui-même dans la production et l’entretien de cette asphyxie. Le système iranien ne se contente pas de gérer une crise économique sous contrainte extérieure, mais il repose précisément sur un ensemble de dispositifs politiques, institutionnels et idéologiques qui organisent durablement la captation des ressources et la neutralisation de la contestation. En résulte alors une asphyxie multidimensionnelle qui pèse lourdement sur la société : restriction des libertés politiques, répression systématique de la contestation et contrôle accru des expressions culturelles et symboliques (PN : le film Raving Iran expose bien l’inanité de la doctrine culturelle du régime, notamment la scène où les deux jeunes hommes se rendent dans une institution de l’État pour obtenir l’autorisation de publication de leur CD). Nous reviendrons sur ce point plus loin, pour nous concentrer désormais sur la dimension politique.
Depuis au moins le mouvement de contestation de 2009, consécutif à l’élection présidentielle opposant Mahmoud Ahmadinejad à Mir-Hossein Mousavi, les mobilisations populaires ont été confrontées à une répression systématique : arrestations massives, violences policières meurtrières, restrictions de l’accès à Internet et criminalisation de l’opposition politique. Cette dynamique s’est poursuivie lors des mouvements ultérieurs, notamment ceux de 2017–2018, de 2019 et du soulèvement Femme, Vie, Liberté à partir de 2022. Les organisations internationales convergent pour constater une réduction continue de l’espace civique et celle-ci passe d’abord par le langage. En effet, le verrouillage de l’ordre du discours révèle l’incapacité structurelle du système politique iranien à intégrer la contestation. L’une des conséquences les plus flagrantes de cette stratégie du régime est l’absence durable de leadership politique d’opposition structuré. Cela conduit de nombreux chercheurs à désigner les prisons comme le lieu privilégié pour la constitution d’une nouvelle classe politique post-République islamique.
Le clivage réformistes-conservateurs ne dupe personne quand on sait que même les réformistes se sont, dans l’histoire, employés à réprimer durement les contestations étudiantes. En témoignent les événements de juillet 1999 qui seront connus comme le « Tian’anmen iranien », au cours desquels certains étudiants en protestation ont été jetés depuis le toit d’une résidence universitaire. Cette période a laissé des traces concernant l’idée d’un système pouvant se réformer institutionnellement. Quoi d’étonnant lorsqu’on sait que le système politique est totalement verrouillé par le Guide suprême ? Le réformisme iranien ne peut être qu’une illusion visant à perpétuer le régime par le simulacre d’une opposition fantoche qui, pour être représentée politiquement, doit être adoubée par Ali Khamenei.
À cette fermeture politique s’ajoute une normalisation culturelle qui pèse lourdement sur les pratiques artistiques et symboliques. La censure institutionnalisée, les autorisations administratives préalables et la criminalisation de certaines expressions culturelles contribuent à produire un sentiment de dépossession et d’absurdité normative (PN : la séquence dans le film Taxi Téhéran (2015) de Jafar Panahi où la nièce du réalisateur énonce les recommandations de son enseignante pour la réalisation d’un court-métrage donne une idée bien concrète de la manière dont cette normalisation s’opère). Rares sont les cinéastes qui n’ont pas été inquiétés, poursuivis ou emprisonnés par le régime. Même Saeed Roustaee dont la démarche ne peut être qualifiée de frontalement antisystème a goûté à l’emprisonnement après la sortie de son dernier long-métrage, Leila et ses frères (2022), alors que ses deux premiers films avaient été diffusés en Iran et y avaient rencontré un large succès. Jafar Panahi, Mohammad Rassoulof, peu nombreux sont les artistes ou les intellectuels à mener leur carrière sans rencontrer les fameux interrogatoires des Gardiens de la révolution admirablement mis en scène par Mehran Tamadon dans sa dernière réalisation Mon pire ennemi (2023). Ce contrôle ne vise pas seulement à censurer, mais à redéfinir les imaginaires légitimes, en subordonnant la création artistique à une idéologie religieuse et nationale imposée.
Sur le plan religieux, cette imbrication du politique et du sacré a produit des effets paradoxaux. Le régime iranien se revendique chiite tout en exerçant un pouvoir théocratique centralisé, ce qui a suscité une critique intellectuelle importante. L’historien des religions Jean-François Colosimo soutient que la République islamique constitue une contre-révolution théologique, dans la mesure où le chiisme historique repose sur une séparation structurelle entre autorité spirituelle et pouvoir politique. Selon cette lecture, la concentration du pouvoir religieux et politique dans une même instance contrevient ontologiquement à la tradition chiite, fondée sur l’attente messianique et la méfiance à l’égard du pouvoir temporel. Cette instrumentalisation du religieux contribue à un processus de désaffiliation observable au sein de la société iranienne, d’où la contestation grandissant à l’égard de l’obligation du port du voile pour les femmes. Nombre de chercheurs, parmi lesquels Farid Vahid, soulignent les effets paradoxaux de la politique du régime : alors que la Révolution de 1979 s’inscrivait dans une logique de sahwa (réveil), une large partie de la jeunesse iranienne apparaît aujourd’hui profondément sécularisée, observe-t-il (PN : Le Monde, 12 janvier 2026).
Les pièges
Une fois ce constat posé, nous devons relever trois pièges majeurs qui guettent le peuple iranien dans sa quête de liberté. Ces derniers se présentent comme des solutions séduisantes, mais mènent à des impasses pour qui vise l’émancipation politique du pays. D’un Iran inféodé aux puissances extérieures aux risques du visage sanglant que peut prendre le régime pour se maintenir à tout prix, jusqu’à l’égarement dont fait preuve une partie du camp se réclamant de l’anti-impérialisme, nous proposons une analyse qui permet de mettre en lumière les pièges qui parsèment le chemin de l’émancipation. Le premier problème que nous pointons, face aux récents développements, repose sur une double tentation : l’externalisation de la souveraineté et la résignation politique.
Pantins et résignation
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Face à l’impasse autoritaire, la tentation est grande de jouer un coup qui semble offrir une sortie immédiate, mais qui enfermerait durablement les Iraniens dans une nouvelle dépendance. En effet, toute émancipation qui se construit par procuration prépare une nouvelle forme de servitude. Principe marxiste de base, pourra-t-on nous répondre.
Ce n’est donc pas la stupéfaction qui nous a manqué lorsque nous avons observé le nom du fils du dernier Shah être triomphalement invoqué par la presse occidentale. Mediapart, ne faisant pas exception, le papier du 9 janvier, signé par Jean-Pierre Perrin, ne met en voix que des sources acquises à la monarchie. Cela a quelque chose de presque déroutant lorsque l’on a suivi les dernières mobilisations iraniennes. Qu’il s’agisse de Femme, Vie, Liberté ou des différentes corporations qui se sont mobilisées contre leurs conditions de travail par la suite, jamais le retour du Shah n’était évoqué comme une alternative crédible à la République islamique. Ce qui nous pose problème n’est pas qu’une solution nouvelle puisse émerger, mais que celle-ci ne soit ni constante dans la durée ni corrélée aux revendications exprimées par les différents mouvements populaires.
Depuis le mouvement amorcé par les bazaris, la mention récurrente de son nom apparaît alors comme un décalage entre les dynamiques sociales réelles du pays et la solution politique qu’il propose. Elle correspond davantage à une construction idéologique extérieure à la réalité iranienne, inscrite dans un cadre largement aligné sur l’agenda américain, qu’à une perspective mobilisatrice pour l’avenir. Mais surtout, de notre point de vue, cette réactivation d’un potentiel retour de la monarchie intervient comme opportuniste, en ce sens qu’elle se manifeste à un moment où le régime vacille plus que par le passé.
Le fils du dernier souverain d’Iran, Reza Pahlavi, a quitté le pays en 1980, après s’être vu refuser par le nouveau régime toute participation à la guerre Iran-Irak en tant que pilote, alors que celui-ci affrontait sa première grande épreuve. Il effectue ensuite des études prestigieuses avant de s’installer aux États-Unis, où il réside toujours. Depuis qu’il a revendiqué le trône, trois mois après la mort de son père, son existence politique se déploie presque exclusivement dans l’espace médiatique, diplomatique et stratégique occidental, sans ancrage organisationnel, militant ou social à l’intérieur de l’Iran. Il apparaît ainsi déconnecté, physiquement, mais aussi politiquement, des préoccupations concrètes du tissu social iranien.
Cet éloignement éclaire la nature de son positionnement. S’il a initialement promu l’idée d’une transition vers une monarchie constitutionnelle laïque, on observe progressivement un alignement de ses discours sur une rhétorique conservatrice américaine, jusqu’à l’emprunt explicite de slogans tels que « Make Iran Great Again ». Par ailleurs, son soutien explicite aux sanctions économiques, son inscription dans une logique de pression internationale et son adhésion à l’idée d’une transition politique par le haut l’alignent de facto sur l’agenda stratégique américain. On voit donc que la proposition replace le pays dans une situation de dépendance à l’égard d’un acteur extérieur. C’est précisément ce qui pose problème, surtout lorsqu’on sait qui paye réellement le prix de ces politiques. Cela est appuyé aussi par le fait que les dispositifs médiatiques qui légitiment la dynastie Pahlavi comme une solution sont extérieurs à la société concernée.
Plusieurs enquêtes de médias comme Haaretz et des rapports de centres de recherche tels que Citizen Lab ont également mis en lumière le rôle d’actions étrangères dans la structuration et l’amplification de sa visibilité médiatique, notamment à travers des réseaux numériques relayés par une partie de la diaspora iranienne, particulièrement active en ligne — comme l’a rappelé Chirinne Ardakani lors de l’émission C ce soir du 12 janvier 2026. Il faut bien questionner cette surreprésentation médiatique qui ne reflète pas la pluralité de propositions formulées par les diasporas.
Que nous dit alors cette invocation soudaine — bien que préparée de longue date — de Reza Pahlavi comme figure providentielle ? On aperçoit l’effet désarmant que ce genre de proposition colporte. Déléguer la solution à l’extérieur lorsque le peuple tente littéralement par divers moyens de reprendre son destin en main intervient comme une entrave directe à la dynamique émancipatrice du mouvement. Mais en soubassement de cela se joue quelque chose de plus profond sur le plan mémoriel et historique.
Il est essentiel dans notre argumentation d’avoir cette discussion historique, car la lecture proposée par les médias a bien trop souvent eu tendance à ne traiter le présent que dans son instantanéité ou dans son futur très proche. Ces derniers voyant, tantôt le régime chuter dans les jours à venir, tantôt l’intervention américaine inévitable. Pour reprendre les mots de Fredric Jameson, il s’agit de s’efforcer de « penser le présent historiquement à une époque qui, avant tout, a oublié comment penser historiquement » (PN : Jameson, F. (1990). Le postmodernisme : Ou la logique culturelle du capitalisme tardif, p. 15.). Pour nous, la mobilisation de cette figure providentielle répond aux exigences du système médiatique et empêche d’interroger le rapport au passé qu’elle mobilise. Circonscrivant de fait les logiques culturelles d’un capitalisme qui traite les développements sociopolitiques comme une succession de faits nouveaux, insistant sur le futur pour les comprendre, à défaut d’en chercher les origines dans l’existant.
Cette approche, qui tend à réintroduire le narratif monarchique, présente cette particularité qu’elle procède à un refoulement mémoriel altérant profondément la lecture du processus sociohistorique Iranien. En ce sens, le retour du spectre monarchiste ne constitue pas un dépassement de la République islamique, mais une régression analytique qui fige l’histoire dans une alternative binaire entre deux formes de domination. La monarchie Pahlavi n’a jamais constitué une parenthèse démocratique brutalement interrompue par la Révolution de 1979. Tout comme la République islamique n’a constitué cette respiration démocratique et citoyenne en rupture avec la monarchie. La première s’inscrivait au contraire dans une trajectoire autoritaire marquée par la concentration du pouvoir, la répression des oppositions politiques, la marginalisation des forces sociales autonomes et une dépendance structurelle à l’égard des puissances occidentales. Tout comme la deuxième. À la différence que le régime des mollahs s’inscrit, lui, dans l’antagonisme occidental continuellement réactivé, ritualisé dans les discours et les manifestations performatives de cet antagonisme (PN : nous faisons référence ici à l’article David I. Kertzer, Rituels et symbolisme politiques des sociétés occidentales, publié en 1992 où l’auteur montre différentes formes d’utilisation politique du rituel, l’une d’entre elles étant le fait de brûler le drapeau américain).
La violence de la répression du régime envers les protestataires amène les commentateurs à produire une illusion par le refoulement de cette mémoire des violences de la monarchie. Ce simulacre, serait celui d’un âge d’or autoritaire, mais modernisateur (l’image des femmes iraniennes en mini-jupes en est un exemple caricaturalement typique), supposément compatible avec les aspirations démocratiques contemporaines. On en oublierait presque que le régime islamique produit lui aussi son lot d’images modernistes et libérales lorsqu’on voit les modes de vie de la jeunesse dorée à Téhéran. La concurrence des images valant mille mots nous propose une lecture qui ignore que la République islamique ne surgit pas comme une anomalie extérieure à l’histoire iranienne, mais comme un moment — profondément contradictoire et violent — d’un processus sociohistorique plus long, traversé par des luttes pour la souveraineté, la justice sociale et l’autonomie politique. La réduire à une simple parenthèse obscurantiste dont il suffirait de revenir en arrière pour sortir, c’est méconnaître les dynamiques profondes qui ont structuré la société iranienne depuis plus d’un siècle, c’est même les nier. Surtout lorsqu’on sait qu’avant tout, l’établissement de la dynastie Pahlavi est entouré d’un grand débat d’usurpation.
Cette erreur de lecture est d’autant plus problématique qu’elle reconduit une figure bien connue de l’histoire politique : celle du souverain providentiel. En substituant à la conflictualité sociale et à la construction patiente d’un pouvoir collectif l’attente d’un homme censé incarner à lui seul la sortie de crise, le monarchisme tel qu’il est représenté depuis quelques mois désarme politiquement les mouvements sociaux. Il transforme une dynamique d’émancipation — chaotique, plurielle, incertaine — en une attente passive, recentrée sur une figure extérieure et supposément salvatrice. Ce déplacement n’est pas anodin : il neutralise la dimension constituante du moment politique en cours.
Surtout, cette nostalgie monarchique, qui colporte son lot d’imaginaires (positifs ou négatifs), met avant tout en récit un contresens historique et dialectique majeur. En d’autres termes, elle suppose que l’histoire iranienne pourrait être remise à zéro, comme si la Révolution de 1979 n’avait jamais eu lieu, comme si les transformations sociales, culturelles et politiques produites depuis plus de quarante ans pouvaient être effacées par un simple changement de régime. C’est comme si l’on mettait pause et que l’on effaçait la dernière sauvegarde pour ne pas perdre la partie. En bref, ce récit rejoue l’histoire à l’envers.
La République islamique, aussi oppressive soit-elle, constitue une étape irréversible du processus historique iranien. La dépasser ne peut signifier qu’une chose : non pas revenir à un ordre antérieur, mais produire une rupture qui poursuit un processus sur le temps long, fondée sur l’autodétermination populaire et la réappropriation collective du politique. Pour conclure sur ce piège, nous en venons à répondre à la question précédemment posée sur ce que nous dit un retour de la figure providentielle incarné par Reza Pahlavi. Le retour du monarchisme ne représente pas seulement une impasse stratégique, mais il traduit une difficulté profonde à penser l’émancipation autrement que sous la forme d’un transfert d’autorité. Là où les mobilisations iraniennes récentes esquissent, malgré la répression, les contours d’un geste politique autonome, la solution monarchiste propose une sortie par le haut qui reconduit les logiques mêmes de dépossession contre lesquelles ces mouvements se sont constitués. C’est précisément l’articulation du temps long de l’histoire avec l’urgence du présent qui nous fait comprendre que le spectre monarchiste est un piège politique majeur.
Béhémoth et faux Léviathan
Le second piège qui guette la société iranienne ne relève ni de la nostalgie politique ni de la délégation de souveraineté, mais d’un basculement plus radical encore : la destruction même des conditions du politique. Pour l’appréhender, nous devons mobiliser une distinction empruntée à la pensée politique de Thomas Hobbes, celle-ci nous servira de cadre conceptuel pour analyser la crise du pouvoir iranien. Dans l’œuvre du philosophe anglais, on retrouve deux typologies de monstruosité politique. L’une, bien connut parce qu’enseignée dès les premiers cours de philosophie au lycée est celle du Léviathan (PN : Hobbes, T. (2000). [1651]. Leviathan. Gallimard Éducation). L’autre, moins connue, est celle du Béhémoth, issue d’un ouvrage publié à titre posthume (PN : Hobbes, T. (2010). [1680]. Béhémoth, ou, Le long Parlement). Là où le premier, même autoritaire, vise à maintenir un ordre par la centralisation de la violence et de la décision, le second désigne au contraire une situation de guerre civile, de fragmentation et de chaos. Ainsi, l’État cesse d’organiser la société pour se maintenir, et contribue activement à sa désagrégation.
Il importe de lever une ambiguïté avant d’entrer dans l’analyse : notre propos ne vise pas à affirmer que le régime iranien serait entré dans une telle configuration. Nous appréhendons cette figure comme une possibilité politique, un horizon de catastrophe qui apparaît lorsque le pouvoir est menacé dans son existence même. C’est une forme plurielle qui, selon les configurations sociohistoriques du terrain, s’incarne dans un objectif unique et ultime : la préservation du pouvoir. Dans ce type de situation, la logique du gouvernement peut céder la place à une logique de survie, où la terreur, la destruction des médiations sociales et la production du chaos deviennent des ressources stratégiques. Cette hypothèse, intégrée à l’analyse des printemps arabes par l’historien Hamit Bozarslan (PN : Bozarslan, H. (2022). Le temps des monstres : le monde arabe, 2011-2021), permet de penser la violence extrême autrement que comme un effondrement spontané. Elle l’inscrit au contraire comme une option conditionnelle, activée lorsque toute autre forme de domination semble compromise.
Ce risque nous est apparu comme de plus en plus vraisemblable lorsqu’au bout de trois jours de black-out et de répression du régime iranien, des vidéos nous sont parvenues, révélant l’extrême violence de la stratégie réactionnaire du pouvoir. Les chiffres sont encore discutés et ils ne peuvent être définitifs à l’heure où nous écrivons ces mots. Toutefois, les organisations présentes sur le terrain avancent une fourchette de plusieurs milliers de morts.
Des témoignages d’observateurs vont dans le même sens. (PN : Dès le troisième jour d’isolement communicationnel du pays, on parlait de près de 2 000 à 12 000 victimes. De nombreux manifestants, dont des mineurs auraient été abattus. Certains d’une balle dans la tête à bout portant comme c’est le cas pour Rubina Aminian, jeune étudiante kurde de 23 ans. Les vidéos de rues jonchées de sang montrent l’ampleur de la violence mise en action par les forces du régime certains récits parlent aussi d’hommes en armes tirant sur la foule suivie d’une camionnette ramassant les corps.) Ces éléments factuels, encore partiellement documentés et appelés à être précisés, ne constituent pas ici une preuve définitive. Néanmoins, ils constituent un faisceau d’indices permettant de justifier l’usage du concept de Béhémoth comme hypothèse d’analyse. Au fil des récits et des témoignages, on comprend que cette violence est organisée. Les images des morgues bondées de monde et de corps dans des linceuls n’ont pas manqué de choquer. Du côté des blessés, ce sont les hôpitaux qui seraient investis par les agents du régime qui relèveraient les identités pour arrêter les manifestants. Cette pratique laisse présager une répression juridique plus expéditive encore que celle qui avait suivi le mouvement Femme, Vie, Liberté, déjà marqué par une année noire en matière de peines de mort (au moins 1500 selon Iran Human Right Watch, plus haut chiffre mondial sur l’année).
Ce risque constitue une menace de premier ordre pour la population engagée dans la contestation, en ce qu’elle touche les corps de manière indiscriminée (jeunes ou vieux, hommes ou femmes). Il agit également par la terreur qu’elle intime aux manifestants, bien au-delà des seuls opposants organisés. Le Béhémoth est d’autant plus redoutable qu’il fonctionne comme un chantage politique implicite : après moi, le chaos ou avant ma fin, le prix sanglant de celle-ci. Mais cette menace ne saurait en aucun cas servir de justification à une intervention extérieure présentée comme salvatrice. L’histoire récente montre que l’interventionnisme est loin de conjurer cette dynamique et tend au contraire à la produire. Elle ne fait que détruire les structures étatiques sans permettre l’émergence d’une souveraineté populaire capable de leur succéder. Le piège est alors double : entre un régime qui pourrait être tenté de faire du chaos une arme de survie, et des puissances extérieures qui, au nom de la stabilité, risqueraient de précipiter précisément ce qu’elles prétendent éviter.
C’est donc dans cet espace étroit — entre la menace d’un Béhémoth intérieur et l’illusion d’un Léviathan extérieur — que se joue aujourd’hui l’un des enjeux majeurs de l’émancipation iranienne.
L’hypothèse permet d’éclairer un mécanisme déjà observé dans d’autres contextes autoritaires confrontés à une crise existentielle. Dans cette configuration, la destruction du tissu social, la fragmentation des solidarités et la montée d’une violence indiscriminée ne sont pas des effets collatéraux de la crise, mais des instruments politiques à part entière. L’objectif n’est plus la stabilité, mais la survie du régime à n’importe quel prix. Une hypothèse qu’argumente bien Bozarslan lorsqu’il étudie les terrains révolutionnaires et la multiplicité des réponses qui sont engendrées par les États contestés à partir de 2011. Dans ses travaux, l’auteur montre que le passage du Léviathan au Béhémoth ne relève pas d’un effondrement soudain de l’État. Il s’agit d’une stratégie conditionnelle, activée lorsque les mécanismes ordinaires de domination — cooptation, répression ciblée, contrôle institutionnel — ne suffisent plus. L’un des glissements les plus frappants se situe sur le plan de la violence. L’État en difficulté cède le monopole de la violence légitime – violence jusqu’alors dirigée, contrôlée et encadrée, sélective en quelque sorte – pour se généraliser. Elle devient lors massive, démonstrative, dissuasive et ne vise plus les opposants organisés, mais l’ensemble de la société.
Sans en faire un modèle transposable mécaniquement, on peut voir dans le cas syrien un avertissement analytique. Lorsque le régime de Bachar al-Assad s’est trouvé menacé à la suite des mobilisations de 2011, il a progressivement abandonné toute perspective de compromis ou de réforme. Il s’est alors engagé dans une stratégie de destruction du corps social : bombardements indiscriminés, instrumentalisation des divisions confessionnelles, libération de détenus jihadistes afin de radicaliser l’opposition, et transformation du soulèvement populaire en guerre totale. Le chaos n’était pas un échec du pouvoir, mais une ressource destinée à rendre toute alternative plus coûteuse que le maintien du régime.
Ce risque posé comme hypothèse sérieuse, il importe néanmoins d’examiner la manière dont il peut être surinterprété ou instrumentalisé dans l’espace médiatique. Cela suppose de rester critique à l’égard des mouvements argumentatifs visant à dépeindre la situation iranienne et la stratégie réactionnaire du pouvoir comme déjà béhémotique. En effet, la mobilisation de topiques alarmistes et de choix lexicaux sémantiquement discutables permet selon nous d’ouvrir la porte à une instrumentalisation de la situation par la mythification d’un ennemi ontologiquement mauvais. Il nous semble, par exemple, que les propos tenus par Kian Habibian sur BFM TV le 12 janvier 2026 constituent un matériau intéressant à analyser. Ils permettent de mettre en lumière le piège que peut constituer la construction d’une telle figure dans le discours. Ce dernier déclare que « lorsqu’on parle de ces chiffres-là [plusieurs milliers de victimes] on parle d’intention génocidaire ». L’organisation syntaxique commet avant toute chose une erreur définitionnelle : le nombre de victimes serait ce qui caractérise une intention génocidaire. Le débat sur le génocide en cours à Gaza nous a au moins enseigné que cette interprétation ne tenait pas puisque le terme réfère à une intention de destruction totale ou partielle d’un groupe national ou ethnique. Le problème de cette utilisation cavalière, mais surtout rhétorique du terme ouvre selon nous une analyse de l’implicite du discours. Si l’intention génocidaire est réelle, cela intime l’idée d’une intervention extérieure salvatrice et, par la même, rejoint le point que nous argumentions dans la section précédente.
Au-delà de ce discours sur la construction de l’autre, nous avons implicitement la construction de l’adjuvant de l’action. Cela nous amène à déplacer l’analyse, car c’est précisément parce que le risque béhémotique constitue un potentiel réel d’évolution de la situation qu’il ne peut être ni minimisé ni instrumentalisé. Reconnaître la possibilité d’un Béhémoth intérieur ne revient pas à légitimer le régime existant, pas plus qu’il ne saurait justifier un appel à des solutions extérieures qui, sous couvert de prévenir le chaos, risqueraient d’en accélérer la production. C’est cette tension — entre la menace d’une destruction interne et la tentation de réponses externes prétendument stabilisatrices — qui appelle une analyse rigoureuse du second versant du piège : celui du faux Léviathan américain.
Dans cette configuration, le recours direct aux États-Unis peut donner la sensation d’un raccourci. Dans l’analyse des discours médiatiques, la possibilité d’une intervention s’imposait comme une hypothèse crédible, structurée par les signaux émanant de l’administration Trump et des commentateurs. C’est ce double mouvement (construction de l’autre et de l’adjuvant) qu’il est intéressant de passer au crible. Trump se disant prêt à une intervention pour protéger la population amène notamment des universitaires comme Farid Vahid, dans l’émission C ce soir le 12 janvier 2026, à le considérer comme le seul acteur du monde occidental à réellement agir. Ici, les États-Unis apparaissent comme la seule puissance capable d’imposer une sortie de crise par le haut, en substituant à un régime autoritaire défaillant une architecture politique plus rationnelle, plus libérale et plus conforme aux standards occidentaux. Mais plus que cela conforme aux demandes de la société iranienne. Cette représentation, largement relayée dans certains cercles médiatiques et diplomatiques, repose toutefois sur un contresens historique majeur.
Dans la pensée hobbesienne, le Léviathan n’est pas une puissance abstraite ou extérieure, mais bien le produit d’un pacte politique interne par lequel une société accepte de déléguer une part de sa souveraineté afin de sortir de l’état de guerre civile. Or, l’intervention militaire étrangère ne saurait remplir cette fonction, l’histoire nous l’enseigne à de nombreux égards. Ce type de changement de souveraineté est bien loin de constituer un Léviathan assurant une continuité étatique pacifiée, elle tend au contraire à dissoudre les structures étatiques existantes sans être en mesure de produire une souveraineté légitime. Le décalage entre la promesse d’ordre, les modalités d’action et les effets réels de l’instauration d’un ordre social est constitutif des interventions extérieures aux configurations sociales du terrain. Ce Léviathan fantasmé ne produit dès lors qu’un simulacre d’ordre dérivant nécessairement vers le Béhémoth.
Le cas irakien constitue à cet égard un précédent décisif. L’intervention américaine de 2003, justifiée au nom de la sécurité internationale, de la démocratisation et de la libération du peuple irakien du régime de Saddam Hussein, a conduit non pas à l’instauration d’un ordre politique stable, mais à l’effondrement de l’État irakien. La dissolution de l’armée, l’élimination brutale des cadres administratifs et l’absence de structures de substitution ont ouvert un espace de fragmentation durable, marqué par la guerre civile, la montée des milices, la confessionnalisation du politique et, à terme, l’émergence de groupes armés transnationaux. C’en est suivi d‘une milliciarisation croissante de la société et d’un éclatement des souverainetés, précisément l’inverse de ce que le philosophe entend lorsqu’il théorise ce Léviathan.
Ce précédent permet de comprendre pourquoi l’idée d’une intervention américaine en Iran relève moins d’une solution que d’un déplacement du problème. Là où certains discours suggèrent qu’une pression militaire accrue, voire une action directe, permettrait d’éviter le basculement béhémotique du régime iranien, l’expérience historique montre au contraire que ce type d’intervention accélère précisément les dynamiques qu’il prétend prévenir.
Cette illusion repose également sur une lecture erronée du rapport de force interne au régime iranien. L’idée selon laquelle la disparition physique de certaines figures centrales du pouvoir suffirait à provoquer l’effondrement du système a déjà montré ses limites. Suite aux différentes déclarations du clan trumpiste affirmant se tenir prêt à intervenir contre Ali Khamanei en défense de la population iranienne, discours alimenté par l’épisode Maduro, on peut raisonnablement douter de l’efficacité de telles pratiques. Afin de donner un exemple plus fidèle au terrain que nous analysons, on peut mentionner la mort du président Ebrahim Raïssi dans un crash d’hélicoptère en 2024. Rapidement, les commentateurs se sont empressés d’interpréter les événements comme susceptible d’affaiblir durablement le régime. L’élection de Massoud Pezeshkian, quelques mois plus tard, a au contraire montré la capacité de l’architecture étatique à absorber les chocs pour assurer la continuité du pouvoir. Cette résilience institutionnelle rappelle que le pouvoir iranien ne repose pas sur des individus isolés, mais sur une superstructure politique, sécuritaire et idéologique profondément enracinée.
Ainsi la perspective d’assassinat ciblé contre le Guide suprême apparaît comme un coup d’épée dans l’eau tant il ne ferait que réactiver des réflexes nationalistes comme ce fut le cas pendant la guerre des douze jours. De notre point de vue, une intervention directe et ciblée offrirait simplement au régime iranien une justification idéale pour durcir encore sa répression et son appareil sécuritaire au nom de la défense nationale. On serait alors bien loin d’un affaiblissement structurel du pouvoir en place et l'on assisterait plutôt à un resserrement de l’espace politique interne couplé à une marginalisation croissante des dynamiques d’émancipation issues de la société civile.
Mettons un point conclusif à ce dernier piège, ce que nous appelons le faux Léviathan américain ne constituerait pas l’antidote au Béhémoth intérieur, mais son double négatif. En prétendant conjurer le chaos par la force, il en deviendrait l’un des principaux vecteurs. Cette illusion est d’autant plus persistante qu’elle s’appuie, en Occident, sur une lecture erronée de l’action américaine récente. Elle repose notamment sur l’idée selon laquelle Donald Trump procéderait d’un rationalisme stratégique fondé sur une logique de marchandage. Largement dominante dans les analyses proposées sur la scène médiatique francophone, elle suppose que sa politique de pression maximale pourrait contraindre le régime à se plier à ses exigences. Nous défendons ici que la vision transactionnelle de la politique étrangère américaine, en capitalisant sur sa supériorité matérielle afin de restaurer son hégémonie dans la région, traduit la crise de l’empire américain. Ce type de politique court-termiste et ambivalente, tant les déclarations se contredisent successivement, ne peut que conduire à l’impasse et au discrédit. De plus, elle ne relève pas d’un calcul contractuel, mais d’une performativité conflictuelle qui dissout toute possibilité de pacte. En ce sens, le trumpisme ne représente pas une forme de Léviathan rationnel, mais participe pleinement à la production de configurations béhémotiques, en affaiblissant les structures étatiques sans offrir de perspective de souveraineté politique viable. C’est pourquoi le rejet de l’interventionnisme ne saurait être confondu avec une quelconque complaisance à l’égard du régime iranien. Il procède au contraire d’une exigence politique plus radicale pour qui se réclame de l’autodétermination des peuples, quels qu’ils soient : penser une sortie de crise qui ne sacrifie ni la société iranienne ni les conditions mêmes de son autodétermination.
Une boussole déréglée
La situation de zugzwang dans laquelle se trouve le camp arguant pour une émancipation politique du peuple iranien s’observe également sur le terrain discursif. Nous avons esquissé supra les ressorts rhétoriques de la légitimation d’un interventionnisme américain qui pourrait se révéler aussi piégeux que destructeur. C’est pourquoi dans cette section nous allons nous concentrer sur une analyse linguistique, au service d’une lecture politique. En effet, les débats déclenchés par la réactivation des mobilisations dessinent les contours d’un espace profondément polarisé. Discours et contre-discours sont saturés par l’affrontement géopolitique et mettent en péril la possibilité d’une analyse politique fine.
D’un côté, les discours dominants dans les médias occidentaux surinvestissent l’éventualité d’une chute du régime apportant une issue nécessairement libérale et salvatrice quitte à projeter des schémas inadéquats aux configurations sociologiques du pays. De l’autre, des contre-discours structurés autour d’un anti-impérialisme de principe au point de disqualifier par avance toute contestation interne comme le simple produit d’une manipulation extérieure reconduisent in fine des logiques impériales (PN : un travail intéressant a également été fait par des créateurs de contenus comme @homoswipiens, nous proposons d’épaissir la réflexion et l’analyse). Et c’est cette tension discursive qui nous permet de produire une analyse profondément politique. Car lorsqu’un soulèvement est soit mythifié comme l’annonce d’une révolution conforme aux attentes occidentales soit dissous dans une grille de lecture géopolitique totalisante, c’est la capacité même des acteurs sociaux à être reconnue comme sujets politiques qui se trouve compromise. Le défi qui sera au cœur du développement sera alors de penser simultanément des rapports de domination internationaux et l’agentivité politique des populations concernées, sans que l’une ne serve à effacer l’autre. Il ne s’agira donc ni de nier l’histoire longue des ingérences en Iran, ni de minimiser leur poids structurel, mais d’analyser les effets discursifs produits par certaines lectures qui, au nom de l’anti-impérialisme, risquent paradoxalement de reconduire une forme de dépolitisation du social.
Pour cela, nous concentrons notre analyse sur une production discursive en particulier, avec les défauts méthodologiques que cela implique, non comme une simple prise de position militante, mais comme des dispositifs d’énonciation qui organisent une lecture située du réel. Notre démarche se situe alors en analyse du discours de tradition française qui, sans alourdir le propos d’un excès de discussion théorique, est entendu en ce sens : « l’analyse de discours aurait pour projet particulier l’étude, l’articulation du texte et du lieu social dans lequel il est produit, et dans lequel il s’insère. Le texte, pris isolément, relevant de disciplines telles que la linguistique textuelle, et le lieu social, également pris isolément, relevant de disciplines comme la sociologie ou la psychosociologie, l’analyse de discours se situerait alors, en étudiant le mode d’énonciation, à la croisée de ces sciences humaines et sociales » (PN: Ringoot, R., & Robert-Demontrond, P. (2004). L’analyse de discours. Éd. Apogée IREIMAR. p. 13). Les manifestations langagières dont nous proposons l’analyse sont issues d’une publication du compte Instagram Palestinement, publié le 14 janvier 2026. Il ne s’agira pas d’être exhaustif, mais de proposer le traitement de passages clés pour comprendre ce qui se joue derrière un tel discours.
Commençons par la structure du texte qui propose de faire un rappel historique des ingérences étrangères dans le pays : renversements de régimes comme Mossadegh, application de sanctions touchant durement le secteur médical et les classes populaires, investissement conséquent dans les ONG et structuration d’une diaspora anti-régime. Dans un tel cadrage, ce qui est à l’œuvre est un geste argumentatif qui avance qu’il existe des ingérences. Difficile de contester ce point-là, cependant, c’est au niveau implicite que s’opère un glissement. Au fil du texte, on comprend que ce qui se passe s’explique principalement par l’ingérence. De manière univoque, les contestations internes sont présentées comme un simple effet de ces ingérences, jamais comme productrice de sens politique autonome. On nie alors l’agentivité du peuple iranien à se constituer autour de préoccupations qui lui sont propres.
Cela est aussi accentué par un enchaînement en trois temps, qui vise à les placer comme étant seulement en réaction, pas en action. Tout d’abord, le peuple est placé comme victime, « punition collective » ; « population civile affectée » ; « décès inévitables ». Ensuite, on caractérise ses mobilisations comme des réactions mécaniques univoques, sans jamais faire parler ce dernier, sans non plus expliquer quelles sont les revendications qui ont structuré les mouvements. La colère sociale est alors présentée comme « prévisible » et créée directement par les sanctions. Ici, ce qui nous frappe, c’est que la colère n’est pas pensée comme politique, mais comme un effet automatique d’une pression matérielle pour être « ensuite exploitée de l’étranger ». La colère ne déboucherait alors jamais sur des revendications, des clivages internes, des formes d’organisation ou des imaginaires politiques propres. La mobilisation n’est pas une mise en action de la population pour formuler politiquement ses problèmes, mais elle est un symptôme puis un matériau stratégique exploitée par divers acteurs. Le glissement qui s’opère est alors que la contestation n’est pas le signe d’une conflictualité sociale dans ce discours, mais le terrain d’une exploitation stratégique.
Un passage marquant dans le texte éclaire encore plus cette dynamique : « La colère sociale, produite par des années de pression extérieure, est ensuite réinterprétée comme une révolte spontanée contre le régime ». Encore une fois, on retrouve ce cadrage univoque, la colère est essentialisé à la pression extérieure puis vient s’ajouter le verbe réinterpréter à la voix passive qui sert de pivot prédicatif. Cette formulation suspend l’origine du sens en déplaçant la source de l’interprétation du sujet. Syntaxiquement, l’interprétation devient un processus sans auteurs identifiable et cela est appuyé par une valeur sémantique spécifique du préfixe re-. On a donc la trace d’un présupposé véhiculant un discours implicite qui voudrait qu’il y ait un premier sens qui est déplacé, corrigé ou remplacé. Le sens politique de la contestation ne nait pas de la colère sociale, mais il lui est appliqué après coup. Ensuite, le connecteur logique comme introduit une équivalence discursive, pas ontologique, et c’est le point clé : il ne dit pas ce qu’est la colère sociale, mais à quoi on l’assimile. Cette colère ne serait alors pas une révolte, mais serait traitée discursivement comme telle. De cette séquence, on comprend alors que la construction syntaxique met en discours un rôle passif du sujet social, une confiscation du sens et une dépolitisation par la requalification. In fine, la colère n’agit pas, elle est requalifiée. Ce dernier induit que la signification politique ne vient pas des acteurs, mais d’un espace discursif externe. La colère devient alors un objet de récit et non un geste politique situé, ce qui constitue une forme paradoxale de neutralisation politique au nom même de l’anti-impérialisme. C’est précisément par ce geste que le discours reconduit une logique impériale.
Le deuxième élément qu’il est intéressant de mobiliser se trouve dans la manière dont la République islamique est présentée. Nous allons étudier plus en détail ce passage qui intervient au début du post :
« Pays riche en ressources naturelles et non-aligné, l’Iran mène une politique étrangère indépendante valorisant la souveraineté des États du Sud. Il est aussi le pilier stratégique, politique et logistique de l'Axe de la Résistance ; un ensemble d'acteurs qui se bat activement contre l'impérialisme américain et le sionisme. C'est pour ces deux raisons que l’Iran est soumis à des sanctions parmi les plus sévères au monde. »
Plusieurs éléments sont à relever, nous allons donc procéder pas à pas en commençant par le lexique employé. Les signes utilisés pour caractériser le référent Iran opèrent une caractérisation positive univoque : pays riche, non-aligné, politique étrangère indépendante, valorisant la souveraineté. Il y a une volonté normative derrière cette série de termes. Ensuite, le référent est inscrit dans un camp par un syntagme fortement idéologisé, pilier de l’Axe de la Résistance, défini par la formulation évasive un ensemble d’acteurs sans que ces derniers ne soient définis, mais qui sont supposés aller de soi. On peut alors relever que le régime est construit comme l’adjuvant d’une action qui valorise la souveraineté. Dans le même temps est construit l’opposant de cette action, l’impérialisme américain et le sionisme. Une fois cet antagonisme construit, on a une clôture explicative causale exclusive : c’est pour ces deux raisons que… Cette architecture discursive verrouille l’interprétation de la situation, dès lors, les sanctions ne peuvent être comprises que comme une punition infligée à un acteur vertueux.
Maintenant que nous avons dégagé la structure du discours, nous pouvons observer quels sont ses effets. Il y a tout d’abord une fixation des rôles sur un couple résistance-oppression. En effet, la clé de ce discours est que l’État iranien est entièrement absorbé par sa position internationale, il n’est pas présenté comme un régime traversé de conflits internes ni un pouvoir exerçant une domination sur sa population dont la répression n’est mentionnée que comme servant une propagande. Mais encore plus, il n’est jamais présenté comme un acteur ambivalent, mais l’est toujours dans un rôle anti-impérialiste. Autrement dit, l’Iran n’est plus un État avec une société, mais il est la symbolique d’un affrontement global. Ce type de discours alimente une suspicion de toute contestation. Et cela est induit de manière implicite, car, s’opposer à un pilier de la Résistance revient à fragiliser cette Résistance et donc à servir objectivement l’ennemi. Fixation des rôles et dépolitisation du social agissent donc de concert pour livrer une grille explicative totalisante. Ainsi, le texte prétendant corriger une lecture occidentale simplificatrice verse dans les mêmes ressorts. Là où l’Iran n’est pas une dictature illégitime, il est un pilier de la Résistance ; le peuple n’aspire pas à la démocratie libérale, mais est une masse affectée par les sanctions ; le conflit n’est plus celui d’un régime contre la liberté, mais celui d’un impérialisme contre la souveraineté. On observe alors une symétrie du discours occidental avec celui se réclamant de l’anti-impérialisme. Dans les deux cas, le réel social est écrasé par une lecture globalisante, les acteurs concrets disparaissent et la conflictualité interne est neutralisée.
Le problème que pose ce discours n’est pas de rappeler l’existence de l’impérialisme, mais d’en faire une clé explicative totale. À ce moment-là, l’anti-impérialisme cesse d’être critique pour devenir structurant et verser dans le dogmatisme en plus de produire une dépolitisation symétrique à celle qu’il dénonce. C’est précisément à ce stade de la réflexion qu’il convient de sortir du discours pour proposer une lecture politique et mettre en garde sur les éléments que nous avons relevés. Frantz Fanon nous permet d’avoir un appui plus concret pour comprendre ce qui se joue. Nous ne pouvons que regretter le fait que cet auteur soit mobilisé bien trop souvent sans revenir au texte même. C’est pourquoi nous faisons le choix d’en faire le point de départ afin de ne pas calquer ses analyses en des termes contemporains, ce qui, de notre point de vue, ne fait pas honneur à sa pensée. Dans son ouvrage Les Damnés de la terre, ce passage nous semble propice à comprendre l’erreur que fait ce discours dogmatiquement anti-impérialiste :
« Mais il arrive que la décolonisation ait lieu dans des régions qui n'ont pas été suffisamment secouées par la lutte de libération et l'on trouve ces mêmes intellectuels débrouillards, malins, astucieux. On retrouve chez eux, intactes, les conduites et les formes de pensée ramassées au cours de leur fréquentation de la bourgeoisie colonialiste. Enfants gâtés hier du colonialisme, aujourd'hui de l'autorité nationale, ils organisent le pillage des quelques ressources nationales. Impitoyables, ils se hissent par les combines ou les vols légaux : import export, sociétés anonymes, jeux de bourse, passe-droits, sur cette misère aujourd'hui nationale. Ils demandent avec insistance la nationalisation des affaires commerciales, c'est-à-dire la réservation des marchés et des bonnes occasions aux seuls nationaux. Doctrinalement, ils proclament la nécessité impérieuse de nationaliser le vol de la nation » (PN : Fanon, F. (2002). [1961] Les damnés de la terre. Éditions La Découverte. p. 50).
L’élément décisif que contient l’extrait, tiens au paradoxe que l’auteur met en exergue : ces acteurs se présentent comme « nationaux », mais ils reconduisent, sous une autre bannière, des « conduites et des formes de pensée » héritées de l’ordre colonial. Ce que Fanon désigne ici n’est pas seulement une corruption matérielle, mais une captation plus profonde du sens politique même. Lorsqu’il écrit que ces élites proclament « la nécessité impérieuse de nationaliser le vol de la nation », il pointe un processus par lequel un discours de libération devient un instrument de monopolisation. Parler au nom du peuple à défaut de le faire au nom d’une puissance étrangère devient alors un levier tout aussi puissant pour lui retirer sa capacité d’agir, sa capacité de se dire lui-même.
Sans transposer mécaniquement la scène économique décrite par Fanon, on peut y lire un schéma utile pour notre objet : un discours de libération peut devenir une modalité de confiscation. Dans la publication analysée, la grammaire de l’anti-impérialisme, lorsqu’elle se ferme sur une explication totale, tend à réserver la production du sens à des instances extérieures, et à réduire les mobilisations à un matériau réinterprété, plutôt qu’à une conflictualité porteuse de revendications et d’imaginaires propres. C’est en ce point que le discours prétendument émancipateur peut reconduire paradoxalement une dépossession politique. La République islamique peut tenir un rôle objectivement anti-impérialiste dans son opposition à l’hégémonie américaine ou dans son soutien à la cause palestinienne. Mais cette position internationale ne saurait épuiser l’analyse de ses pratiques. Demandons aux Syriens mobilisés en 2011, aux Libanais, aux Irakiens, ou aux Iraniens eux-mêmes. Pour nombre d’entre eux, l’intervention des Gardiens de la Révolution et de leurs relais régionaux s’est traduite comme une domination armée, vécue et dénoncée comme impériale. C’est précisément ce décalage entre la position géopolitique revendiquée et l’expérience sociale vécue qui disparaît lorsque les rôles sont figés de façon immuable.
La leçon fanonienne, n’est donc pas un rejet de l’anti-impérialisme, mais une mise en garde contre sa transformation en dogme. Lorsqu’il cesse d’être un outil critique pour devenir une grille explicative totalisante, il produit ce qu’il prétend combattre : une dépolitisation du social et une confiscation de l’autodétermination.
Maigres consolations et perspectives
La situation de zugzwang dans laquelle se trouve aujourd’hui le camp de l’émancipation iranienne ne signifie pas l’absence de coups possibles, mais la difficulté d’en jouer un sans coûts. Là réside toute la difficulté politique du moment, chaque solution évidente, chaque déplacement peut renforcer une domination qu’il prétend combattre. Ainsi les risques d’interruption et de capture du processus sont grands et tracent un chemin semé d’embuches. Cependant, ces risques nous posent, à nous, observateurs extérieurs désireux de voir une nation iranienne se diriger vers l’émancipation et la liberté, une question d’éthique politique, non pas une impasse théorique. Il oblige à penser le politique plus comme la responsabilité de choisir ce qui préserve, autant que possible, la capacité d’agir des acteurs concernés, que comme l’optimisation d’un résultat. Ce qui contraint « jouer » n’est donc pas une nécessité stratégique abstraite, mais une exigence fondamentale : ne pas sacrifier l’autodétermination du peuple iranien sur l’autel d’une solution supposément efficace. Le régime ne tombera certainement ni dans les jours ni dans les mois à venir, la responsabilité politique impose alors de raisonner à l’échelle du temps long permettant de maintenir les conditions de possibilité d’un politique, plutôt que courir après une issue instantanée.
L’ensemble de notre analyse a montré que les sorties par le haut — interventionnisme impérial, figure providentielle, grille géopolitique totalisante — fonctionnent comme des raccourcis séduisants précisément parce qu’ils dispensent de penser la conflictualité réelle. Elles promettent une résolution rapide là où le réel impose un temps long, chaotique, incertain. Refuser ces options ne relève ni de la naïveté, ni de l’immobilisme, ni de la neutralité. Cela relève au contraire d’une éthique politique qui refuse des solutions qui désarment politiquement la société iranienne en la réduisant à un objet de discours, d’assistance ou de projection. Dans un contexte aussi contraint, ne pas jouer ces coups-là constitue déjà une prise de position politique forte.
Cependant, au milieu de ce paysage fragmenté, laissant présupposer au mieux le peu enviable, certaines initiatives ont laissé entrevoir des possibilités d’appuyer le peuple iranien. À cet égard, la question des communications est décisive. Face au black-out et à la censure, l’accès à des infrastructures permettant de maintenir des canaux d’information et de coordination – comme on a pu le voir avec Starlink – peut constituer un soutien de nature différente. Celui-ci n’impose pas d’agenda politique, mais élargit la capacité d’auto-organisation. Trop rarement pensé comme tel dans les couvertures médiatiques, ce type de soutien n’est pas une solution, mais peut toutefois empêcher que l’isolement ne devienne une arme politique mortifère.
Sur le plan interne, l’un des enjeux décisifs reste la construction d’un leadership citoyen qui ne soit ni importé ni désincarné. Les mobilisations iraniennes récentes ont montré une capacité remarquable à produire des formes d’organisation horizontales, des solidarités transversales et un répertoire d’action percutant, malgré la répression. Mais toute dynamique politique durable suppose aussi des médiations symboliques, narratives et culturelles. Le cinéma, la musique, les arts visuels et les récits collectifs jouent ici un rôle central. Et ce sont bien ces derniers éléments qui nous donnent le plus espoir tant la population dispose de ressources allant en ce sens. Ils peuvent permettre de formuler un imaginaire politique qui soit à la fois anti-impérialiste et lucide sur la nature du régime, sans dissoudre l’un dans l’autre. Un imaginaire capable de penser la chute de la République islamique sans la remplacer par un récit de substitution tout aussi dépolitisant. Ces mobilisations nous ont également montré que c’est une contestation qui se généralise au sein de la population pour devenir, au fil des mouvements, transgénérationnelle, représentative de la diversité du peuple iranien, et s’étendant à certains chefs religieux locaux désavouant la politique du régime.
En définitive, les maigres consolations que l’on peut tirer de cette situation tiennent moins à l’identification de solutions toutes faites qu’à la clarification des lignes de fracture et des impasses dans lesquelles versent ces solutions. L’émancipation ne pourra advenir ni contre l’histoire, ni par effacement des conflits internes, ni par délégation de la souveraineté. Elle suppose au contraire une vigilance constante face aux discours qui parlent à la place des acteurs sociaux, qu’ils se réclament de la démocratie libérale ou de l’anti-impérialisme. Dans une situation de zugzwang, le seul coup encore défendable est peut-être celui qui refuse de confisquer l’avenir au nom du présent, et qui maintient ouverte la possibilité d’un politique produit par celles et ceux qui en sont les premiers concernés.