L'émiettement du courant socialiste

Les élections européennes de mai 2019 ont révélées la faiblesse structurelle du courant socialiste en France. L'émiettement du courant entre divers partis ne repose pas uniquement sur une division de personnes mais bien de division de ligne politique divergente, en particulier sur la question cruciale de la politique continentale.

La division historique du courant socialiste

Les élections européennes passées, les analyses de cette séquence ont fleuries de toute part et l'on commence déjà à projeter ces résultats sur les élections municipales, oubliant un peu vite que ces dernières ont une logique propre qui les placent à part des autres élections ; gageons tout de même que les européennes nous disent quelque chose de la situation politique.

Je ne m'attarderais pas à parler du parti conservateur, dont on nous rebat les oreilles en ce moment. J'avais déjà estimé, dans mon article précédant les élections européennes, qu'il était en voie de remplacement par le parti libéral. Je pense que la partie n'est pas jouer pour la coalition présidentielle, car délogé une équipe local, surtout municipal, c'est une autre paire de manche que de faire un bon score européen. Les logiques, les enjeux et les dynamiques sont toutes différentes.

Ce qui m'inquiète d'abord c'est la situation du courant socialiste.

Mais au préalable de mon analyse, je souhaite expliquer le choix de mes mots qui à une vocation méthodologique.

Explication de texte

Je fais le choix de me dégager des marques, slogan et autres formes d'euphémisation et de marketing en politique pour choisir des termes qui ont une persistance et une consistance historique. Je ne m'attache donc pas à l'auto définition des partis et des cadres politiques : humanisme, progressiste, moderne, responsable, etc. Tout cela est inconsistant, creux et cache la réalité des lignes politiques défendues, participant au détachement des citoyens de la chose publique tant ces termes vagues aseptisent les idées.

Je suis partisans de la clarté. Il faut présenter honnêtement les réalités sociales et politiques pour pouvoir les comprendre et s'en saisir.

Là dessus, je parle de courant pour les idéologies ou plus exactement pour les groupement idéologiques c'est à dire l'ensemble des idées proche culturellement et politiquement. Je parle de parti pour les groupe politique participant à la vie publique et rejette l'absurde idée d'une différence d'avec des mouvements. Terme marketing visant à faire croire à une différence qui n'existe pas (les formes d’organisation des partis sont souvent très différents mais intrinsèquement ce ne sont pas des clubs de sport ou des associations humanitaires). Je parle de faction également pour désigner des groupes militant ou des partis qui appartiennent à ces courants et en forme une nuance idéologique représentant une école de ce courant ou plus simplement, un groupe politique regroupé autours d'un meneur.

Ici, je vais m’arrêter sur le courant que je qualifie de socialiste.

Les élections européennes

En France, les quatre partis majeurs du courant socialiste ont réuni 4 136 293 voix. Derrière le courant nationaliste qui réunit 6 225 470 voix et le courant libéral qui réunit 5 643 109 voix, mais devant le courant écologiste à 3 464 199 voix et le courant conservateur à 1 920 530 voix.

Ceci dit, les autres courants sont solidement structuré dans un parti dominant leur courant et plutôt unis si on omet le courant conservateur, réalisant un score relativement faible, divisé en interne sur sa stratégie et sa ligne politique et coincé entre les courants libéraux et nationalistes.

Alors que le courant socialiste est balkanisé entre plusieurs partis ayant réalisés un score équivalent deux par deux.

L’héritage morcelé de Jaurès et Guesde

  • Le Parti socialiste : ancien parti centrale de la gauche entre 1977 et 2017, issu de la réunion de plusieurs courant autours de l’ancienne SFIO et se positionnant comme son successeur refondé, il est issu à la fois de la scission du congrès de Tours et du congrès d’ Epinay.
  • La Parti Communiste français : issu du congrès de Tours et de la division originelle du parti du congrès du Globe. C’est l’autre successeur du parti de Jaurès. Parti majeur du socialisme français entre 1920 et 2002, en particulier entre 1944 et 1995.
  • La France insoumise : émanation du Parti de gauche, lui-même scission du parti socialiste sur la question de la ligne politique depuis le référendum de 2005 sur le traité européen.
  • Génération : dernière scission du parti socialiste, sur la ligne politique aussi, depuis la présidentielle de 2017 qui a achevé de démontré l’écart de ligne politique entre les factions du parti socialiste.

L’ensemble de ces partis sont des factions du socialisme si on les rattache à la branche d’origine du courant socialiste qui en France a été unifié au congrès du globe autours des figures de Jaurès et de Guesde.

Il partage une critique du capitalisme et/ou du libéralisme, un attachement à l’état de droit et à l’état providence, une volonté de représenter les travailleurs, une recherche de solution collective, de construction de solidarité et une attention particulière à la valeur essentiel de l’égalité.

Ces partis partagent une histoire et une philosophie générale commune (réellement ou formellement tout du moins).

Pourtant, ils sont aujourd’hui terriblement divisés et affaiblis même si ensemble il représente en France le 3e courant politique exprimé lors des élections européennes de 2019.

Le PS et la FI sont arrivés premiers au sein du courant avec respectivement 1 401 978 et 1 428 386 voix, soit autours de 6% des voix exprimées. Ils sont donc à égalité en influence électorale à ce moment.

La position du PS pose question.

Le PS a dominé les majorités gouvernementales de gauche durant 40 ans et c’est enfoncé dans un double discours entre les campagnes électorales et sa gestion réelle du pouvoir. Le gouvernement de François Hollande en est l’illustration, les lois de précarisation du travail, le transfert de fiscalité des classes populaires vers les classes possédantes et les lois liberticides sécuritaires ont fracturés l’unité déjà précaire du courant socialiste. Il est marqué pour les trois autres partis du sceau de la trahison de l’idéal socialiste.

Sa faction la plus libérale semble avoir quitté le parti pour rejoindre le parti libéral d’Emmanuel Macron, ce qui peut lever une opposition forte à l’unité du Socialisme. De plus, si le parti conserve des positions territoriales, beaucoup de baronnies locales ont été balayés durant le mandat de François Hollande, ce qui évite les effets d’inertie dans ce parti, les barons cherchant à conserver leur pouvoir ce qui laisse moins de place à d'éventuelles alliances. Mais le PS peut il vraiment faire son aggiornamento et revenir à une ligne plus proche des idéaux socialiste? Et quand bien même, les autres factions pourront ils lui faire confiance? Rien n'est moins sûr tant l’infâme marque de la trahison lui flétris le front.

La FI également à une position difficile.

Il s’est créé en rupture avec la ligne de plus en plus libérale du PS pour recréer une ligne plus authentiquement socialiste. Mais sa ligne politique internationale, franchement anti-impérialiste mais très largement tourné contre l’impérialisme des États-Unis et moins critique envers celui de la Russie voir favorable à ce pays (critiquant le régime de poutine mais peu lisible sur cette ligne de crête entre russophilie et critique du régime nationaliste et impérialiste de Poutine). De plus, son soutien au régime vénézuélien qui malgré sa position de régime socialiste c’est enfermé dans une logique oligarchique pétrolière de plus en plus répressif et autoritaire.

Sa stratégie dite populiste pose aussi question. Constatant que les mots et les symboles du socialisme ou de la gauche en générale serait devenu un repoussoir, il considère que la force politique doit venir d’une incarnation personnelle virant à une forme de césarisme. Le peuple réunit autour d’un homme fort contre les élites. A rebours d’une stratégie plus collective, cherchant à réunir les classes populaires plutôt qu’un peuple abstrait.

Un autre point est la position vis-à-vis de l’Europe. Le PS reste favorable à la construction européenne telle qu’elle existe malgré des critiques sur les carences démocratiques et sociales de celle-ci (sans vrais réponses à ses carences). Son alliance au niveau européen avec le parti conservateur et son abandon d’une véritable logique de transformation sociale que ce soit en France ou en Europe font parties des points de rupture fort qui a créé la division actuelle. A l’inverse, la FI c’est positionné contre la construction européenne actuelle mais penne à définir une ligne politique  continentale claire.

Ici nous devons tirer des leçons des dernières élections en France. Le FN, qui a porté une orientation politique de rupture avec l’UE pour les élections nationales a fini par s’en détacher, voyant qu’elle constituait un frein à son influence, tant il existe malgré tout en France un attachement à une politique continentale. De même, la FI a pu faire le constat que l’attachement à l’Europe était fort et a dû revoir sa position mais sans réussir à être claire sur cette orientation de rupture avec l'UE (sur une ligne politique très différente d'avec le FN bien entendu).

Si on regarde la position du parti démocrate italien et du parti socialiste ouvrier espagnol, ils ont réussi à reprendre de l’influence, non seulement en réaffirmant une ligne plus clairement socialiste en s’écartant de la ligne libérale qu’ils avaient pu tenir précédemment. Mais également en s’attachant à définir une politique continentale.

Il faut d’ailleurs noté que les partis franchement en faveur de la sortie de l’UE, n'ont absolument pas percer (sauf au Royaume Unis). La critique de l’UE n’empêche pas un attachement à l'unité continentale et la plupart des partis nationalistes ont défendus une position plus ambigus qu'avant qui ne comprend pas une sortie de l'UE.

Génération et le PCF ont réalisé respectivement 741 121 et 564 717 voix au dernier scrutin. Ils sont également dans une certaine égalité.

Génération fut fondé par la faction de Benoit Hamon en quittant le PS après une campagne électorale marquée par une vendetta dirigée contre lui par la faction libérale du PS, perdante aux élections primaires organisées originellement sur mesure pour François hollande ou Manuel Valls, tenant de cette faction.

Il est le moins fort des quatre parti car il ne dispose pas d’implantation locale et n’a réaliser qu’un score très faible au dernier scrutin. Pourtant, elle est peut-être la plus à même de se réunir aux autres, du fait de sa faiblesse (elle à moins à défendre) mais également de son intersection avec les deux partis les plus forts. Mais le césarisme de la FI insupporte les militants Gs, tout comme les autres partis et, de plus, le passif entre le PS et M. Hamon (ce dernier ayant quitté le PS en « brulant ses vaisseaux ») entretien des haines fortes. De même, la stratégie solitaire de Gs insupporte les autres partis et particulièrement la FI (celle ci considérant qu' Hamon aurait empêché l'accession de M. Mélenchon au 2nd tour de l'élection présidentielle).

Quant au PCF, il a une ligne compatible avec les autres partis mais il entretient un culte fétichiste de son parti beaucoup trop fort pour se voir dissout dans un grand parti. Les haines sont fortes avec la FI également, ce derniers ayant été un allié compliqué du PCF (sous la forme PG). De plus, la défiance est forte avec son ancien partenaire majeur qu’est le PS. Le PCF considère son alliance avec le PS à amenuiser sa ligne et l’amener à se marginaliser. Notons que l'histoire n'est pas petite chose et que l'ancienneté du PCF, sa culture politique particulière et un véritable apport politique au Socialisme et à la France (durant la résistance, dans ses réalisations municipales, de part la promotion d’ouvrier comme cadre politique). Tout cela n'est pas rien dans l'attachement fétichiste de ses militants au parti (que les communistes m'excuse de cette formulation).

La Question de l'unité

Si l'on regarde l'unité du Socialisme en France, il n'aura pas durée 15 ans entre 1905 et 1920. Le moment 1913-1921, marqué par la guerre totale en Europe et les révolutions/répressions qui l'ont suivit ont vu la victoire d'une faction socialiste qui est devenue en soit une école très structurée du Socialisme, le Communisme léniniste. Ce dernier à eu une influence si forte après sa prise de pouvoir en Russie qu'il en a divisé le Socialisme durablement.

De même, les factions plus modérées ont formé une école particulière, nommée social-démocratie bien que ce terme soit très largement galvaudé de nos jours. Ces partis ont gouvernés en alternance des partis bourgeois, libéraux et conservateur, mais ont dérivés vers le libéralisme et la gestion sans transformation.

Ces deux directions constituent la première fracture à laquelle vient s'ajouter celle des socialistes qui refusent la dérive libérale.

Peu ou prou, c'est la situation globale du courant socialiste aujourd'hui dans le monde.

Mais alors que le Communisme en tant qu'école indépendante c'est largement effondré, de part l'organisation totalitaire des états s'y référant et des tragédies qui s'en sont suivit et d'autre part que les anciens parti socialiste devenus libéraux ont largement entamés leur effondrement (car ces partis sont sans objet face au parti clairement libéraux et insincère politiquement dans leur double discours), nous ne sommes pourtant pas encore dans une situation ou ces partis pourrait faire le constat que les causes de leurs divisions antérieurs sont en train de mourir et qu'ils doivent s'unir car il représente un courant politique important qui doit s'incarner pour exister et porter l'espoir populaire et les idéaux socialistes.

"La crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés". Cette célèbre citation de Gramsci s'applique surement à la situation du Socialisme aujourd'hui.

C'est une position très utopique que d'espérer un nouveau congrès de l'unité mais il n'existe pas d'autre solution.

Certain rétorqueront qu'en politique, l'arithmétique ne fait pas tout et ils auront raison. Unir des factions que ne s'entendent pas, non pas pour des raisons de personnes mais pour des raisons de fond ne sert à rien. Et d'ailleurs, si il y longtemps eu plusieurs factions socialistes c'est bien pour de bonnes raisons. Peut être qu'il est impossible de réunir tout le monde et peut être que cela n'est pas souhaitable finalement.

Mais je reste convaincu que la dispersion actuelle n'est pas insurmontable et qu'elle doit être surmontée, même si tous ne se réunissent pas dans un seul grand parti et qu'il doit en exister deux comme ce fut souvent le cas.

Cependant, l'unité ne peut se passer d'une clarification idéologique.

Beaucoup de question se pose : l'environnement, l'organisation du travail, les services publiques, le libre-échange, la laïcité, l’internationalisme, pour ne citer que ces éléments. Et bien sûr la politique continentale car les orientations défendue par les différentes factions révèle plus fortement les fractures qui existe sur la ligne politique.

Une unité de façade sans substance est souvent moquée par les militants et elle est assez peu défendu.

L'électorat sanctionne fortement cette division, mais malgré l’idée communément répandue ce n'est pas une division de façade ou de personne je le répète. Or, si on veut d'abord réunir l'électorat il faut pouvoir unir d'abord le noyau central qui est le noyau militant et partisan car sans ça il n'est pas possible de rassembler les sympathisants puis plus largement une majorité populaire autours d'un projet de transformation sociale.

La question de l'unité ne pourra donc pas faire l'économie d'une clarification idéologique et d'une forme d'organisation commune.

Si formé un parti unifié semble une tâche difficile au regard de la situation actuelle, il faudra trouver des moyens de créer l'unité par des combats communs qui peuvent former une base à l'unité militante.

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