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Billet de blog 2 décembre 2016

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La mort de Castro vue des USA : les Cubains jubilent, les Mexicains pleurent

Les réfugiés cubains aux Etats-Unis ont célébré la mort de Fidel Castro, défilant dans l’euphorie du centre de Miami et à l’Echo park de Los Angeles. Une posture que ne partage pas la communauté mexicaine immigrée du pays.

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Illustration 1
Une foule en deuil à San Francisco, Californie. © @AaaronHM

[Traduction souple et abrégée d'un article publié par l'hebdomadaire californien OCweekly]

A les entendre, l’ancien chef d’Etat cubain ne fut qu’un dictateur brutal qui ne savait que promettre dans le vent des millions de tonnes de rendement de canne à sucre.

Mais pendant que l’opposition cubaine exilée simulait des danses sur la tombe du révolutionnaire, une autre communauté faisait le deuil d’un homme jugé extraordinaire. Pendant le week-end du 25 novembre et la semaine qui a suivi, la sphère mexicaine-américaine a investi les réseaux sociaux avec des tweets et des posts en hommage à Fidel Castro, mort le 25 novembre dernier. Certains ont repris pour lui rendre honneur la chanson « Y en eso llego Fidel » (« C’est là qu’arrive Fidel ») du guitariste cubain Carlos Puebla.

D’autres ont volontiers comparé l’artisan de la révolution cubaine à un Spartacus moderne pourfendant l’impérialisme étasunien. Un rassemblement de célébration de Fidel Castro a même été organisé à Los Angeles par un groupement appelé L’Union du Quartier (“Union del Barrio”).

Illustration 2
Rassemblement pour Castro à Los Angeles, évènement Facebook

Et tandis que les reportages de Telemundo et Univision[1] tournaient l’attention vers Miami et donnaient une audience nationale aux castrophobes, le chicano moyen qui voyait la nouvelle, attablé dans une lonchera de Santana, disait d’emblée que Fidel était chingón (argot mexicain signifiant "super").

De toutes les dissensions qui traversent le monde dit "hispanique" aux Etats-Unis, la fracture entre Chicanos et Cubains exilés est l'une des plus vives. Au demeurant, une étude récente du Pew research center démontre que ce terme "hispanique", qui est utilisé officiellement dans l'administration et par les médias depuis les années 1970, n'a pas été fait sien par la population hispanophone. Selon le site culturel mexicain-américain Notes from Aztlan, l'idée d'une communauté "hispanique" a été créée de toutes pièces par l'administration Nixon pour déposséder le mouvement chicano de ses racines culturelles et de ses références à une longue histoire de racisme et d'oppression.

L’affinité entre les Mexicains et Castro, comme beaucoup de médias locaux l’ont rappelé, est due à la révolution cubaine de 1956. Cette révolution, sans la bienveillance passive des autorités mexicaines envers le groupe de combat cubain qui se préparait sur leur territoire, n’aurait sans doute pas eu lieu. En effet, Ernesto Che Guevara et Fidel Castro se sont rencontrés au Mexique, où le régime du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) les a surveillés sans les inquiéter. L’île rouge, à la suite de son exclusion de l’Organisation des Etats Américains (OEA), a connu un isolement diplomatique quasi-total sur le continent. A l’exception notable des relations avec le Mexique. Le site d’information RT en español signale pour l’anecdote que la mort du leader insulaire intervient le jour du soixantième anniversaire de son départ du Mexique en vue de renverser le dictateur cubain Fulgencio Batista.

On comprend mieux désormais l’empressement du président mexicain Enrique Peña Nieto à répondre présent aux funérailles organisées à Cuba et à exprimer ses condoléances au peuple insulaire, soulignant la « relation spéciale historique » existant entre les deux nations. Le dirigeant mexicain, qu’on ne peut absolument pas suspecter de communisme, observe une tradition qu’il ne peut se permettre d’ignorer.

Aux Etats-Unis, les immigrés mexicains ont développé un système de relations autonome avec l’île des Caraïbes. Dans les années 1960 et 1970, des activistes du Chicano Movement et du parti La Raza Unida y voyageaient régulièrement. Les universitaires spécialistes de chicano studies y étaient les bienvenus. L’activiste et écrivaine mexicaine-américaine Elisabeth Martinez s’y était rendue avant d’écrire « The Youngest revolution : A Personal Report on Cuba », un essai qui salue le recul du racisme et le développement d’une culture de la gratuité des services collectifs à Cuba. Des dizaines de délégations de jeunes chicanos ont participé aux brigades internationales Venceremos !, faisant le déplacement depuis la Tchécoslovaquie pour contourner l’interdiction étasunienne de voyager sur l’île. Les multiples leaders d’un mouvement chicano divisé et fortement réprimé n’ayant pu devenir des héros, la figure de Castro a comblé le vide. Et les convictions ont fait naître des traditions.


[1] Réseaux de télévision en langue espagnole aux Etats-Unis

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