«Déterrer la vérité» au Mexique

Dans le nord du Mexique, parents de disparus et volontaires ont retourné la terre durant quinze jours. Rappelant que la «guerre contre la drogue» fait chaque jour des victimes invisibles.

Recherche des disparus dans l'Etat de Sinaloa © Clément Detry Recherche des disparus dans l'Etat de Sinaloa © Clément Detry

 [un reportage réalisé pour le Courrier de Genève]

Ils ont convergé de onze Etats mexicains vers le Sinaloa, dans le nord-est du pays. Deux semaines durant, des parents de disparus et leurs soutiens ont formé la troisième Brigade nationale de recherche des disparus. Une quête souterraine, à la recherche de toutes celles et ceux qui ont été tués puis enterrés clandestinement.

Le ciel aveuglément bleu de cette région côtière semi-aride voit régulièrement les plus puissants cartels de narcotrafiquants du pays s’échanger de tendres amabilités. Nul autre que le célèbre «Chapo» Guzmán, leader du cartel du Pacifique, y a été arrêté après six mois de cavale en janvier 2016. Ses "Chapitos" y sont toujours actifs, comme en a témoigné la réponse apportée à la capture des fils de leur chef par les hommes du cartel rival des frères Beltrán en août dernier. Le bilan de l’affrontement, une bataille rangée d’une durée de deux semaines, a été de 53 morts.

Crâne humain trouvé à la lisière d'un champ de maïs à El Potrero, Etat de Sinaloa © Clément Detry Crâne humain trouvé à la lisière d'un champ de maïs à El Potrero, Etat de Sinaloa © Clément Detry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Obtenir le soutien populaire

Comme le rappelle la journaliste uruguayenne Elliana Gilet, les opérations militaires de l’ex-président Vicente Fox à la veille du lancement de la «guerre de la drogue» en 2006 ont bouleversé les équilibres de production de stupéfiants au nord du Mexique, conduisant à la concentration de la majeure partie de la culture de marihuana et de pavot dans l’Etat de Sinaloa. S’en est suivie la scission du cartel historique dit «de Sinaloa» ainsi qu’une guerre intestine pour le contrôle des plantations et des points de passage, qui n’a toujours pas cessé. Dans le seul Etat de Sinaloa, les autorités judiciaires comptent plus de 2300 disparus depuis 2011.

La population locale, dans ce contexte, a tendance à soupçonner l’ensemble des disparus d’avoir été eux-mêmes des narcotrafiquants. María Herrera, qui a subi la disparition de quatre de ses huit fils, trouve cependant les mots pour persuader les populations effrayées du nord du Mexique d’agir face aux disparitions de leurs proches. «Ils nous ont condamné à embrasser ces bouts de carton que vous voyez en sentant et en pensant que ce sont nos enfants.»

Un prêtre anglican prend dans ses bras deux femmes en pleurs, Etat de Sinaloa, Mexique © Clément Detry Un prêtre anglican prend dans ses bras deux femmes en pleurs, Etat de Sinaloa, Mexique © Clément Detry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Devant un parterre de lycéens, la présidente de l’organisation qui porte son nom, Familiares en búsqueda María Herrera, tente d’émouvoir pour mieux convaincre. «Parce qu’une mère n’oublie jamais. Parce qu’un frère ou une sœur n’oublient jamais. De vous dépend la reconstruction de notre société», déclare-t-elle. Mme Herrera mise beaucoup sur la jeunesse mexicaine. Mais avant de rêver à un autre avenir, elle insiste sur la tâche primordiale que s’est fixée la Brigade. Partout où elle passe, des appels à la population se multiplient: «dénoncez», même anonymement, les lieux où celle-ci pourra retrouver des corps.

Les autres disparus d’Iguala

Les membres historiques du collectif des Autres disparus d’Iguala, Rogelio Mastache, Mario Vergara et le légendaire Simón, jouissent de l’autorité des pionniers au sein de la Brigade nationale de recherche des disparus. En plus d’être consultés sur le terrain avant chaque coup de pelle, ils ont été chargés d’un grand nombre d’ateliers préparatifs (sécurité, logistique, matériel...) au début du séjour à Culiacan, capitale de l’Etat de Sinaloa.

Mario Vergara,du collectif des Autres Disparus d'Iguala © Clément Detry Mario Vergara,du collectif des Autres Disparus d'Iguala © Clément Detry

 La dynamique nationale de recherche des disparus s’est accélérée depuis la disparition emblématique des 43 étudiants du collège rural d’Ayotzinapa le 26 septembre 2014 à Iguala, Etat de Guerrero. Ces disparitions, qui ont suscité une vague de colère à travers le Mexique et un tollé international, ont servi de catalyseur.

«Nous avons commencé à nous regrouper à Iguala et à faire savoir que nous aussi, nous avons un proche disparu», explique Rogelio Mastache, membre fondateur du collectif des Autres disparus d’Iguala.

«Nous avions tous en commun de devoir supporter l’absence de notre fils, de notre fille, de notre époux, de notre frère ou de notre sœur depuis un an, deux ans, cinq ans... Sans avoir la certitude que ces derniers soient vraiment décédés. Les autorités ne reconnaissaient pas le problème des disparitions, préférant parler d’enlèvements ou d’homicides. Nous devions faire porter notre voix en tant que parents de disparus.»

Juan de Dios, huit ans, recherche sa soeur disparue de six ans © Clément Detry Juan de Dios, huit ans, recherche sa soeur disparue de six ans © Clément Detry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des restes, la paix

Deux mois après les événements d’Iguala, en novembre 2014, ils étaient déjà plus de cinq cents parents à se réunir dans l’église San Gerardo Mayela de cette même commune. Deux ans plus tard, le collectif des Autres disparus d’Iguala revendiquait la découverte de trente-cinq fosses clandestines dans leur seule agglomération, et de soixante au total dans l’Etat du Guerrero.

Rogelio Mastache a fini par trouver son fils dans une fosse d’Iguala en août dernier. Mario Vergara, pour sa part, continue à chercher son frère dans chaque recoin du pays. Mais l’acharnement avec lequel il a coorganisé trois brigades nationales de recherche en moins d’un an tient aussi dans une obsession pour la vérité. Pour Mario, l’important n’est pas d’avoir trouvé deux corps, comme cela a été le cas dans l’Etat de Sinaloa; ou d’en avoir trouvé onze, comme ce fut le cas en avril dernier dans l’Etat de Veracruz. Car le combat pour la vérité ne fait que commencer.

Le prêtre anglican Aurelio Carlo Ramírez © Clément Detry Le prêtre anglican Aurelio Carlo Ramírez © Clément Detry

Tous les jours, pendant deux semaines, il n’a pas arrêté de creuser. Sur le terrain, il ne prend même pas une pause d’une minute pour parler aux journalistes, qui salissent leurs chaussures en approchant leurs micros. «Ce combat appartient aux collectifs locaux de Sinaloa», précise-t-il en plantant sa pelle à la lisière d’un champ de maïs. «La disparition d’une personne est un enterrement de la vérité sur le crime qu’elle a subi. Notre présence est un encouragement à déterrer la vérité. La vérité sur cette police et cette justice qui ont renoncé à protéger la population. La vérité sur ce gouvernement qui ne cherche pas les corps des personnes tombées dans la guerre qu’il a lui-même provoquée. Les parents de disparus s’adressent à nous car ils ont perdu toute confiance dans les appareils sécuritaire et judiciaire du pays.»

Au vu de la souffrance qu’il a lui-même endurée, Mario se sent le devoir d’alléger celle des autres parents de disparus. «En leur apportant ces restes, nous leur apportons la paix.»

Recherche d'ossements au fond d'un puits condamné, Etat de Sinaloa, Mexique © Clément Detry Recherche d'ossements au fond d'un puits condamné, Etat de Sinaloa, Mexique © Clément Detry

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