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[Article écrit pour le journal québécois Ensemble]
Des documents déclassifiés de l’appareil de renseignement étasunien mentionnés par Telesur indiquent que George H.W. Bush a rendu une visite confidentielle aux autorités salvadoriennes en décembre 1983 au sujet de la guerre civile qui faisait rage dans le pays. M. Bush avait reçu du Département d’Etat la consigne suivante : “faire comprendre aux autorités politiques et militaires du Salvador qu’un changement d’attitude envers les droits humains est nécessaire”.
Les escadrons de la mort, ça suffit.
La délégation emmenée alors par George H.W. Bush a dit au gouvernement salvadorien que les escadrons de la mort – qui avaient notamment abattu l'archevêque Oscar Romero et violé des missionnaires catholiques étasuniennes - devaient être renvoyés du pays et que l’armée devait être plus « efficace ». La visite est intervenue deux ans après le massacre d’El Mozote des 11 et 12 décembre 1981, que le journaliste Mark Danner raconte dans le livre Massacre at el Mozote[1] :
« Les soldats venaient de passer la journée à décimer les huit-cents habitants. Il ne restait que les enfants. Ces derniers avaient été séparés et enfermés dans le bâtiment de l’école. Dans la cour de l’école, les soldats se disputent. Certains ne veulent pas tuer les enfants, la plupart ont moins de douze ans, certains sont en bas âge. Puis le commandant s’avance, déterminé, et arrache un petit garçon de la foule. Il le lance en l’air et l’embroche avec sa baïonnette. Le débat était clos ».
Le trente-cinquième anniversaire du massacre d’El Mozote
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Une semaine plus tôt, le 11 décembre dernier, le massacre d’El Mozote a été commémoré dans cette petite ville située à 200 kilomètres au nord-est de la capitale San Salvador. L'occasion d'enterrer les derniers ossements en présence du vice-président salvadorien Oscar Ortiz, du représentant du Haut commissariat des Nations unies aux droits de l’homme pour l’Amérique centrale Alberto Brunori et de l’avocate des victimes Dorila Marquez. Une habitante d'El Mozote a raconté au New York Times sa découverte récente et incroyablement fortuite du crâne de sa mère, et le long périple administratif pour le faire reconnaître et lui donner sépulture. Le massacre d’El Mozote a fait près de huit-cent morts il y a de cela trente-cinq ans.
L’avocate Dorila Marquez, qui a elle-même perdu plusieurs membres de sa famille dans la tragédie, a prononcé un discours d'accueil, remerciant les invités d’être venus à la cérémonie et leur souhaitant la bienvenue dans « un haut-lieu de tristesse ». « Notre tristesse ne peut être atténuée que par la justice », a-t-elle fait savoir.
Un anniversaire sur fond de levée d’amnistie
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L’enquête sur les responsabilités dans le massacre n’a commencé qu’en octobre 2016, lorsqu'une loi générale d'amnistie en date de 1993 a été déclarée inconstitutionnelle par un juge de la Cour suprême salvadorienne, Jorge Alberto Guzman. Les ossements acheminés pour le 35e anniversaire de l’hécatombe ont fait l’objet de prélèvements ADN par un groupe indépendant d’experts légistes argentins. Ces experts sont déjà intervenus dans l’enquête sur les quarante-trois disparus d’Iguala au Mexique, disqualifiant totalement la version officielle du Parquet fédéral mexicain sur les évènements.
Pour les défenseurs des droits humains au Salvador, la levée du voile d’immunité pénale recouvrant tous les faits d’armes de la période de guerre civile a été une première victoire contre l’impunité des crimes d’Etat. L’ONG Front line defenders parle d’une « volonté de battre en brèche l’impunité » devenue aujourd’hui « plus forte que la capacité de l’Etat à opprimer le peuple ». La lutte contre l’impunité est un motif marquant du réveil récent des sociétés civiles dans plusieurs pays d’Amérique latine traversés par la violence d’Etat anticommuniste dans les années 1970-1980.
Une guerre civile méconnue
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Le but du gouvernement salvadorien, qui a plongé le pays dans douze ans de guerre civile (1980-1992) avec l'aide militaire et financière des Etats-Unis, était d'éliminer la guérilla marxiste du Front José Marti de libération nationale (FMLN). Peu d’informations sur ce qui se passe au Salvador ont filtré dans les médias occidentaux pendant la guerre civile. L’enquête de Mark Danner date de 1994.
Une guerre financée par l'administration Reagan
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Le bataillon El Alacatl a été équipé et armé par le gouvernement étasunien pendant toute la durée de la guerre civile, n’en déplaise à George H.W. Bush. Son commandant, Domingo Monterrosa Barrios - ainsi que de nombreux autres gradés salvadoriens de l'époque - était issu de l’Ecole militaire des Amériques, un établissement géré par le Département de la Défense des Etats-Unis. Un rapport du service de recherche du Congrès des Etats-Unis (CRS) indique qu’au plus fort de la guerre, les Etats-Unis soutenaient le gouvernement salvadorien à hauteur d’un million de dollars par jour. Un soutien qui s’exprimait par la présence de conseillers militaires, de personnel militaire d’encadrement, par les ventes d’armes et par une aide financière directe. L’historien Walter LaFeber considère qu’à la fin des années 1980, « l’aide étasunienne comptait pour presque cent pour cent des recettes du budget de l’Etat du Salvador ».
[1] Traduction par l’auteur de l’article