D’Athènes à Budapest, un photographe italien s’est joint à l’« épopée des fourmis »

Du 17 au 28 juillet 2015, le photographe Valerio Muscella a suivi neuf jeunes migrants syriens jusqu’à Budapest après avoir fait leur connaissance par hasard dans un bar à Athènes. Quatre anciens compagnons de route de Valerio sont désormais en Allemagne, cinq autres se trouvent en Suède et aux Pays-Bas. Valerio, dans cette interview, raconte son aventure et partage gracieusement quelques photos.

Du 17 au 28 juillet 2015, le photoreporter italien Valerio Muscella a suivi neuf jeunes migrants syriens jusqu’à Budapest après avoir fait leur connaissance par hasard dans un bar à Athènes. Quatre anciens compagnons de route de Valerio sont désormais en Allemagne, cinq autres se trouvent en Suède et aux Pays-Bas. Valerio, dans cette interview, raconte son aventure et partage gracieusement quelques superbes photos.

Valerio Muscella avec moi à la gare d'Austerlitz © Clément Detry Valerio Muscella avec moi à la gare d'Austerlitz © Clément Detry

 

 

 

 

 

 

 

Question évidente mais inévitable : comment t’est venue l’idée d’une aventure aussi extrême ?

Mon voyage n’était pas prévu. Cela fait cinq ans que je me spécialise sur les questions migratoires. Je suis psychologue de formation et j’ai travaillé avec des réfugiés en tant qu’assistant social à Rome dans différents centres sociaux. Ce n’était pas prévu mais je travaillais déjà sur le sujet. J’étais à Athènes pour une autre raison (manifestations pour le « non » au référendum sur le plan de réformes du gouvernement Tsipras) mais je crois que j’ai cherché mon destin en traînant sur la place d’Omonia et dans les rues commerçantes de Monastiraki, un quartier aussi central que sinistré où beaucoup de migrants trouvent temporairement refuge.

Qui étaient tes compagnons de route, quels étaient leurs profils?

Les neuf Syriens avec lesquels j’ai voyagé étaient âgés de 15 à 35 ans, ils étaient de simples citoyens qui ne veulent pas vivre dans une zone de guerre. Il y a un peu de tout dans l’émigration syrienne, les ingénieurs et les architectes de Damas y côtoient de modestes ruraux... J’ai rencontré un géologue soudanais aussi, il enseignait à l’université au Soudan et il vit maintenant dans un des innombrables bidonvilles de la Jungle calaisienne. Il faut comprendre que ces migrants sont loin d’être tous des pauvres paysans ou des jeunes paumés. L’un des principaux motifs d’émigration, pour les plus jeunes, sont les études. Ils veulent reprendre les études et compléter leur formation. Oui, ils fuient la guerre, ils sont partis dans l’urgence, mais cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas de projets d’avenir. Bien sûr, leur situation irrégulière les bloque et les démoralise. Face à une Europe qui bâtit des remparts et des murs contre eux, ils ressentent une crise identitaire. Mes camarades m’ont décrit leur voyage comme une « épopée des fourmis », en référence à la sourate 27 du Coran . C’est ainsi qu’ils décrivent leur périple à travers l’Europe, tapis dans l’ombre, invisibles.

Comment se sont-ils rencontrés ?

Ce n’était pas un groupe homogène, ils se sont rencontrés en Turquie où ils se sont procuré un bateau. Le voyageur le plus âgé, 35 ans, a retrouvé par hasard le fils de 15 ans d’un ami dans le bateau en Turquie. Son ami, au départ du bateau, lui a dit « occupe toi de mon fils ».

Comment a commencé leur voyage ?

Le groupe des neuf est arrivé par la mer à l’île de Lesbos, d’où ils ont rejoint Athènes. Depuis Athènes nous avons pris deux bus et un train jusqu’à Evizoni, une gare frontalière avec la Macédoine, en passant par Thessalonique. J’ai subi les mêmes discriminations que mes compagnons de route dans les petites villes frontalières grecques, j’ai été chassé sans ménagement par des patrons de cafés qui me prenaient pour un Afghan. J’ai rencontré un type au bar de la gare d’Evzoni, un passeur pakistanais. Il m’a invité à déjeuner, il avait l’air solitaire et déprimé, il m’a dit que la police le connaissait... Nous avons attendu le train sous un soleil de plomb, je ne sais pas combien de temps nous avons attendu, peut-être deux heures, peut-être dix. Beaucoup de familles attendaient avec nous, beaucoup de jeunes garçons afghans, pakistanais, palestiniens, syriens... Il n’y avait pas d’Africains, la plupart d’entre eux privilégiant la traversée directe vers l’Italie. Puis nous sommes arrivés à une première gare en Macédoine, celle de Gevgelija.

Quelle a été votre expérience de la police dans ces pays ?

A la frontière macédonienne, face à la police © Valerio Muscella A la frontière macédonienne, face à la police © Valerio Muscella

 

 

 

 

 

 

 

Nous avons juste fui la police grecque. La premier choc s’est produit avec la police macédonienne. Elle chargeait les migrants et les battait comme des animaux à la frontière. Mon impression est que les garde-frontières macédoniens ne savaient juste pas quoi faire. Tantôt ils chargeaient, tantôt ils criaient, tantôt ils se retiraient, leur comportement était assez irrationnel et imprévisible. La frontière était comme une ligne invisible entre nous et la police, cette dernière nous poursuivait puis s’arrêtait pile au niveau de cette ligne invisible et abstraite, cette frontière. Il n’y a pas eu d’arrestations, on nous repoussait juste au-delà de cette ligne. Mais c’était en juillet, la Macédoine a ouvert sa frontière depuis.

 

As-tu voyagé clandestinement aussi ou as-tu présenté ton passeport italien pour passer les frontières ?

Jeunes Syriens fuyant la police grecque près d’Evizoni © Valerio Muscella Jeunes Syriens fuyant la police grecque près d’Evizoni © Valerio Muscella

Certains migrants transitent légalement par la Macédoine, les autorités donnent des autorisations de transit pour soixante-douze heures mais l’attente est d’au moins une semaine pour les obtenir. Imaginez cinq cents personnes à la gare de Gevgelija en train d’attendre une semaine un papier qui les autorise à rester soixante-douze heures... Finalement, notre groupe a eu les papiers et nous avons pris le train. La police a séparé touristes et migrants sur le quai de la gare, il y avait cinq touristes pour quatre cents migrants. Les cinq touristes ont été invités à monter dans un wagon, les quatre cents migrants ont été parqués dans les deux autres, je suis monté avec eux. Nous étions littéralement les uns sur les autres dans les compartiments, la nuit a été longue. Je crois que nous avons voyagé douze heures, mais c’était probablement moins vue la taille du pays. Un voyage horrible, les enfants qui pleurent, les gens stoïques, écrasés, agglutinés...

Dans le train en Macédoine © Valerio Muscella Dans le train en Macédoine © Valerio Muscella
Au milieu de la nuit, nous sommes arrivés à la frontière serbe. Je devais obtenir un tampon serbe sur mon passeport, sinon je me mettais moi-même en situation irrégulière dans un pays qui n’est pas encore dans l’espace Schengen. Je me suis réveillé au milieu de la nuit et j’ai vu tous mes camarades rassembler leurs affaires et sauter du train. Une bénévole associative sortie de nulle part, apparue comme dans un rêve, incitait les migrants à descendre pour ne pas se faire arrêter. Elle me dit de descendre à moi aussi mais je lui réponds que je suis italien. « Quoi ? Mais qu’est-ce que vous faîtes ici !? », me demande-t-elle en tombant des nues, alors que je me posais moi-même la même question. Je commence à lui expliquer ma démarche mais elle n’a pas le temps d’écouter, elle est emportée par la masse des quatre cents migrants, je suis donc resté dans le train, tout seul. Contrôle de police, les agents sont persuadés que je suis un passeur et que mon passeport italien biométrique dernier cri est faux. La dispute avec les policiers serbes a duré une demi-heure, ils voulaient tout savoir sur ma vie, ils voulaient voir mes photos, ont fouillé mon bagage... Les gens sont un miroir, ils te renvoient le personnage que tu te crées. J’ai voulu me mettre dans la peau d’un migrant et ça a marché, plus personne ne voulait croire que j’étais européen.  

Comment as-tu retrouvé tes compagnons après une telle débandade ?

Mes amis syriens ont été retenus cinq jours dans un camp après la frontière, j’ai accompagné un autre groupe jusqu’à Belgrade. Juste derrière la gare routière de Belgrade, il y a un parc où tous les migrants plantent leurs tentes. J’ai cherché mes amis, je les ai attendus, je ne savais pas quand ils arriveraient. Tout le monde me connaissait dans le parc, j’avais déjà beaucoup d’amis. Un mois plus tard à Calais, j’ai encore été reconnu par des migrants afghans que j’avais rencontrés dans le train en Macédoine ou dans les campements en Serbie. Mais je n’ai pas revu les Syriens, la plupart d’entre eux s’arrêtant en Allemagne.

Au campement de la gare routière de Belgrade © Valerio Muscella Au campement de la gare routière de Belgrade © Valerio Muscella

 

 

 

 

 

 

 

J’ai passé quatre jours dans ce parc à Belgrade, encore la même galère pour tout le monde, attendre au moins une semaine une autorisation de transit... Les conditions du campement étaient déplorables, beaucoup ont perdu patience et se sont remis en route, tant pis pour l’autorisation. J’ai retrouvé mes neuf compagnons à la gare routière de Belgrade, je longeais le parc de la gare quand j’ai entendu crier derrière moi, ils étaient là, ils m’avaient attendu. Nous nous sommes rapprochés de la frontière en bus, atteignant l’un des derniers villages serbes avant la Hongrie, puis nous avons marché de nuit pendant des heures à travers les champs de maïs, les chemins de fer...

Le sommeil des justes © Valerio Muscella Le sommeil des justes © Valerio Muscella

 

 

 

 

 

 

 

Dans quelle mesure est-ce que vous appréhendiez le contact avec la police hongroise ?

Nous pouvions apercevoir la frontière, la police hongroise patrouillait de long en large, à ce moment nous pensions que nous ne pourrions pas traverser. Eprouvé par l’interminable marche, j’avais déjà lâché l’affaire dans ma tête. Puis nous avons levé les yeux vers la voie lactée qui scintillait dans le ciel étoilé, elle semblait cheminer dans le même sens que nous. Nous étions dix êtres au milieu de nulle part dans un champ de maïs, mais nous n’étions pas seuls au monde, il y avait la voie lactée.

 

A travers les champs de maïs © Valerio Muscella A travers les champs de maïs © Valerio Muscella

 

 

 

 

 

 

 

Des bruits dans les champs ont interrompu notre rêverie, nous avons couru, complètement terrorisés, mais c’est l’un des nôtres qui nous a rattrapés, il était juste en train de cueillir du maïs et s’apprêtait à nous en proposer. Nous nous sommes détendus, mangeant du maïs cru ensemble. Nous n’avions pas encore passé la frontière, nous ne pouvions donc pas nous faire arrêter par la police mais la fatigue et la peur irrationnelle de la sinistre police hongroise avaient joué leur rôle.

 

Nuit étoilée près de la frontière hongroise © Valerio Muscella Nuit étoilée près de la frontière hongroise © Valerio Muscella

 

 

 

 

 

 

 

Comment avez-vous finalement franchi la frontière hongroise ?

Mais où est la frontière? © Valerio Muscella Mais où est la frontière? © Valerio Muscella

Nous distinguions au loin des silhouettes qui avançaient, reculaient, s’enfuyaient et les lumières qui les poursuivaient comme dans un jeu vidéo d’infiltration. Nous nous sommes dispersés et nous sommes partis. Ce fut le moment le plus intense, le moment où j’étais physiquement dans la peau d’un migrant. Je n’étais plus un citoyen italien, j’avais complètement oublié la photographie, toutes mes pensées étaient concentrées sur cette frontière, il fallait que je parvienne en Hongrie. Il y avait trois mineurs dans le groupe, moi et mon ami les avions pris avec nous. Nous nous sommes aidés d’un GPS car nous nous sommes perdus à force de courir dans tous les sens pour échapper à la police, nous ne savions plus dans quelle direction se trouvait la Hongrie. Lorsqu’enfin nous atteignîmes au milieu de la nuit un premier point habité en Hongrie, nous reveillâmes les chiens qui nous aboyèrent dessus. Un concert d’aboiements en guise de « bienvenue en Hongrie ». Nous marchions sur la route et nous nous jetions dans les talus dès que des phares de voitures s’esquissaient à l’horizon, peu importe de qui il s’agissait, nous ne voulions pas savoir. Nous arrêtions notre respiration, nous nous cachions comme des animaux. Nous étions livrés à nous-mêmes cette fois, sans l’aide des passeurs. L’adolescent qui me suivait était tétanisé à l’idée de faire la connaissance de la police hongroise. Notre groupe est passé entre les mailles du filet mais je connais beaucoup de migrants qui ont été arrêtés. Une fois à Budapest, j’ai rencontré un groupe de jeunes qui ont été renvoyés en Serbie après avoir passé sept jours dans les geôles hongroises, puis ils se sont fait arrêter à nouveau en Serbie car ils n’avaient pas d’autorisation de transit et ont passé encore une semaine en rétention. On m’a raconté qu’un petit de neuf ans voyageait avec eux, les policiers serbes l’auraient assis sur une table, lui auraient collé un numéro sur la tête et l’auraient pris en photo...

Les Balkans sont donc la nouvelle route des réfugiés du Moyen-Orient ?

Elle l’est déjà depuis un ou deux ans. Auparavant, l’itinéraire habituel était la Turquie et la Bulgarie mais l’UE a considérablement renforcé la frontière bulgare et y a construit un camp de réfugiés géant pour confiner les migrants dans ce pays périphérique. La voie des Balkans s’est imposée naturellement car la Bulgarie est vue comme saturée et la frontière macédonienne est nettement plus facile à franchir.

Que penses-tu des frontières ?

Ils peuvent édifier des remparts, des murs, les gens qui veulent passer passeront toujours. Ils peuvent même ériger des montagnes, on les déplacera. Les Italiens et les Espagnols ont franchi des montagnes pour fuir le fascisme, et une montagne est un obstacle autrement plus difficile à surmonter qu’une clôture.

Vos compagnons de route se laissaient-ils photographier ?

Ce n’était pas si facile, j’ai justement voyagé avec eux pour gagner leur confiance. Pour des raisons éthiques, je n’ai pas voulu travailler comme les photographes des agences de presse qui se déplacent, bombardent avec leur appareil photo et repartent, souvent sans avoir demandé l’avis de personne. J’ai dû expliquer ma démarche longuement et patiemment.

Votre groupe s’est donc définitivement séparé à Budapest ?

Oui, mes neuf compagnons ont trouvé un passeur qui les a amenés en voiture à Budapest, nous nous sommes revus là-bas. Les pays de destination dépendent aussi des passeurs que les migrants trouvent, ils ont été démarchés à Budapest par différents passeurs qui leur ont proposé leurs services pour l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède...

 

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