Disparitions forcées : le Mexique sous la loupe de la CIDH

En visite au Mexique, les responsables de la Commission interaméricaine des droits de l’homme ont présenté un plan de suivi des mesures adoptées par l’Etat mexicain pour localiser les quarente-trois étudiants disparus il y a plus de deux ans.

A l'école rurale Isidro Burgos d'Ayotzinapa, on les attend toujours © Clément Detry A l'école rurale Isidro Burgos d'Ayotzinapa, on les attend toujours © Clément Detry

La Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), en visite au Mexique le 10 novembre dernier, a présenté un plan de travail pour assurer le suivi de l’enquête fédérale sur les enlèvements d’Iguala. Plus de deux ans après la disparition des quarante-trois étudiants du collège rural Isidro Burgos d’Ayotzinapa à Iguala dans l’état de Guerrero, la version des évènements promue par la justice mexicaine ne résiste pas à l’épreuve des faits.

Les disparus d’Iguala n’ont pas été incinérés.

Les disparus d’Iguala n’ont pas été incinérés, et il faut les trouver vivants. C’est le cri que poussent le jour 26 de chaque mois les parents et proches des disparus lorsqu’ils défilent sur l’avenue Reforma dans le centre de Mexico. Le deuxième rapport du Groupe international d'experts indépendants (GIEI), qui a été élaboré après une visite de deux semaines au Mexique en avril dernier, commence par une démonstration de l’impossibilité d’une incinération. Et c’est ce rapport que cite désormais le président de la Commission IDH, James Cavallaro, lorsqu’il déclare pendant sa visite de trois jours en novembre qu’une « incinération à l’air libre n’a pas pu avoir lieu ». Il mentionne également que sur les quatre-vingt personnes ayant été détenues en lien avec les enlèvements d’Iguala, une soixantaine a subi des lésions, laissant entendre que leurs témoignages au sujet d’une éventuelle incinération ont pu être biaisés par la torture.

L’Etat mexicain doit localiser les disparus

La venue de M. Cavallaro et de ses collègues de la CIDH n’a pas été une visite de courtoisie pour le gouvernement mexicain. Depuis le collège Isidro Burgos à Ayotzinapa, le rapporteur pour le Mexique de la Commission Gil Botero a réaffirmé que « les autorités mexicaines ont l’obligation de faire connaître la localisation des 43 étudiants » et promet un suivi « exigeant, rigoureux et scientifique » de l’enquête. Devant un public conquis, le fonctionnaire international a affirmé « ne pas cautionner » la théorie de l’incinération et promet d’effectuer plusieurs visites au Mexique durant l’année 2017.

James Cavallaro en réunion avec les parents des 43 © @pueblo_guerrero James Cavallaro en réunion avec les parents des 43 © @pueblo_guerrero

En présence des parents et proches de disparus et dans l’enceinte du collège, les responsables de la Commission ont présenté leur plan de travail pour l’application du mécanisme de suivi dont fait l’objet depuis juillet 2016 l’enquête des autorités mexicaines. L’objectif du mécanisme, qui reprend deux mesures conservatoires déjà émises par la Commission peu après les enlèvements en 2014, réside dans « la recherche et la localisation des étudiants ». Peu importent la date de leur disparition et le degré de probabilité de leur décès, il faut les trouver.

Le mécanisme de suivi vu comme une « lueur d’espoir »

Les parents des disparus, qui ont suivi de près le travail des experts indépendants du GIEI venus au Mexique à deux reprises en 2015-2016 et revendiquent depuis des mois l’application de leurs recommandations par les organes chargés de l’enquête fédérale, ont dit aux fonctionnaires internationaux qu’ils comptent sur eux. Le quotidien panaméen La Estrella cite Blanca Nava, mère d’une victime des enlèvements d’Iguala :

« Votre arrivée est une lueur d’espoir.  En tant que mères, nous ne perdons pas la foi et nous ne perdons pas l’espoir de revoir un jour nos fils, de les prendre dans nos bras, de leur dire tout ce que nous avons fait pour eux et combien nous avons été soutenus ».

Blanca Nava, mère d'un des 43 disparus © @MaEliPlaza Blanca Nava, mère d'un des 43 disparus © @MaEliPlaza

Une enquête qui s’éternise sans donner de réponses

  Deux ans et deux mois ont passé depuis la nuit de 26 septembre 2014, date à laquelle 43 étudiants du collège rural de formation des maîtres Isidro Burgos– dont sont issus la plupart des grands leaders marxistes du Mexique – ont disparu après avoir été agressés. Les agressions ont eu lieu à plusieurs endroits et à plusieurs moments, dans des bus que les étudiants avaient réquisitionnés pour se rendre à une manifestation. La théorie selon laquelle les étudiants auraient été arrêtés par des policiers corrompus et remis à un cartel local est celle que continue à privilégier le parquet fédéral mexicain. Ce dernier soutient également que les étudiants ont été incinérés et leurs restes dispersés dans une décharge. L’enquête fédérale, au bout de deux ans, n’a localisé aucun disparu et n’a débouché sur aucune condamnation pour le crime fédéral de disparition forcée, reconnu par une législation récente.

 Toujours selon la version officielle du parquet, les étudiants auraient été assassinés et incinérés in fine par les membres d’un cartel de narcotrafiquants locaux appelé « Guerreros unidos ». Depuis la publication du rapport du GEIE en avril dernier, la commission IDH fait pression sur les autorités mexicaines pour qu’elles suivent une autre piste. L’existence même du cartel Guerreros unidos a été mise en doute par un juge pénal fédéral statuant sur un recours de détenu fin octobre. Des fonctionnaires de la CIDH reviendront au Mexique pour une visite technique en janvier 2017.

James Cavallaro dans les studios d'Aristegui noticias, célèbre média mexicain d'opposition © Aristegui Noticias

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