Reconstruction vernaculaire au-dessous du volcan

Avec la venue récente de plusieurs groupes de bioconstructeurs versés dans l’architecture à base de terre, plusieurs localités indigènes sinistrées des Etats mexicains de Morelos et Puebla sont en passe de devenir des laboratoires de reconstruction vernaculaire après les séismes de fin 2017. A la condition que les autochtones, après avoir tout perdu ou presque, se réapproprient ces pratiques.

L’architecte et bioconstructeur Cato Arce croit en la capacité des communautés sinistrées à se reconstruire en récupérant et en transformant des matériaux locaux. Avec le soutien de l’association Dialogos y Reencuentros, et avec le concours d’une main d’oeuvre exclusivement locale, il compte terminer avant la fin de l’année 2017 la nouvelle maison d’Ezequiel, un habitant de Tetela del Volcan sinistré par le séisme du 19 septembre au Mexique. © Clément Detry L’architecte et bioconstructeur Cato Arce croit en la capacité des communautés sinistrées à se reconstruire en récupérant et en transformant des matériaux locaux. Avec le soutien de l’association Dialogos y Reencuentros, et avec le concours d’une main d’oeuvre exclusivement locale, il compte terminer avant la fin de l’année 2017 la nouvelle maison d’Ezequiel, un habitant de Tetela del Volcan sinistré par le séisme du 19 septembre au Mexique. © Clément Detry

[Une collaboration avec l'Echo Magazine, décembre 2017]

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La commune de Hueyapan, dans le centre du Mexique, a l’habitude de voir le feu s’échapper de la terre. Sa proximité avec les neiges éternelles et les crachats fumeux du majestueux volcan Popocatepetl oblige ses habitants à se préparer au pire. Mais personne, à Hueyapan, ne s'imaginait en victime des tremblements de terre, qui jusque-là avaient frappé soit plus au nord, soit plus au sud du pays.

Le jour de la catastrophe, l'église de cette commune indigène, à 170 kilomètres au sud de Mexico, était pleine pour la célébration d'une messe d'enterrement. Comme tout le monde en est sorti sain et sauf, la plaisanterie du moment a consisté à dire que le seul mort du 19 septembre a été «le défunt gisant dans le cercueil».

De fait, personne n’a perdu la vie ce jour-là dans la miraculée Hueyapan, à cinquante kilomètres de l'épicentre. Pour autant, tout reste à reconstruire dans cette bourgade de haute montagne, aux confins orientaux de l'Etat de Morelos, qui a subi de plein fouet une secousse d'une magnitude de 7,1 sur l'échelle de Riechter.

Plus de 90% des bâtiments y ont été anéantis ou gravement endommagés, reflétant un manque de prévoyance dans les techniques de construction. C'est pourquoi plusieurs organisations de bioconstruction et de production sociale de l'habitat sont venues remédier à ces lacunes, dans une perspective de reconstruction vernaculaire.

L'ex-couvent augustin Santo Domingo de Hueyapan, après le séisme du 19 septembre 2017 © Rosy Linares L'ex-couvent augustin Santo Domingo de Hueyapan, après le séisme du 19 septembre 2017 © Rosy Linares

ÉGLISE À CIEL OUVERT

Certains paroissiens observent un nouvel engouement pour la messe depuis que celle-ci est célébrée en plein air. On explique cela par le sentiment de «vide existentiel» qu’a entraîné la fermeture de leurs remarquables lieux de culte.

A l’issue d'une de ces messes, le diacre Clemente Franco explique que «le plus important, pour ces paroisses de tradition indigène, est d’avoir sauvé les icônes des saints patrons». Quelques heures seulement après le séisme, les paroissiens se sont chargés eux-mêmes de les arracher aux décombres. Alors que les grandes icônes sont conservées dans le cloître du lieu saint, les «petits saints», de dix centimètres de haut sont gardés par leurs «majordomes», en vertu d'un système de groupes de dévotion qui n'a pas pris une ride depuis la période coloniale ibérique.

Etaiement d'une église du XVIIe siècle fortement affectée par le séisme du 19 septembre 2017, à Mexico © Clément Detry Etaiement d'une église du XVIIe siècle fortement affectée par le séisme du 19 septembre 2017, à Mexico © Clément Detry

Le culte a lieu a l'extérieur car l’église Santo Domingo Guzman de Hueyepan est littéralement à ciel ouvert. De la coupole, il reste un vaste éparpillement de petits morceaux de faïence coloniale. Les arcs-boutants de ce bâtiment gohtique, étalés eux aussi sur le parvis intérieur, n’ont pas su la retenir. La mise en place de tours d'étaiement doit précéder une fastidieuse restauration, qui ne commencera qu'en 2018 et prendra au moins trois ans.

Les travaux coûteront plusieurs millions d'euros à Hueyapan, tout comme dans treize autres localités abritant les ex-monastères mis sur pied au 16e siècle par des frères franciscains et dominicains, dans les Etats de Morelos et Puebla.

C'est le constat qu'a dressé l'Institut national d'anthropologie et d'histoire (INAH), devant un patrimoine mondial de l'humanité quasiment réduit à des ruines. Entre cloisons effondrées, coupoles détruites, clochers arrachés et peintures désintégrées, ses experts semblent ne pas savoir par où commencer. Un sinistre spirituel et économique pour une région fortement dépendante du tourisme que suscitent les quatorze édifices, dans le cadre d'un itinéraire appelé Route des couvents, qui serpente dans les plis du volcan.

Le clocher de l'ex-couvent augustin Santo Domingo de Hueyapan, après le séisme du 19 septembre 2017 © Clément Detry Le clocher de l'ex-couvent augustin Santo Domingo de Hueyapan, après le séisme du 19 septembre 2017 © Clément Detry

 

Le volcan Popocatepetl dégageant une épaisse fumée, Etat de Morelos, Mexique © Anonyme Le volcan Popocatepetl dégageant une épaisse fumée, Etat de Morelos, Mexique © Anonyme

L'AUTRE PATRIMOINE DES INDIGENES MEXICAINS

C'est à l'ombre de ce même volcan Popocatepetl que l'ex-consul Geoffrey Firmin consume sa vie et son destin dans le roman "Au-dessous du Volcan", toujours entre deux boissons fortes, ivre de la lucidité amère des désespérés. Mais il n'est pas question de perdre la foi pour cette population indigène nahua, qui reprend espoir en se saisissant de la question de son habitat. Durant les trois mois qui ont suivi le tremblement de terre, Francisco Huertas, un cultivateur d'avocatiers originaire de la communauté, a embrassé cette conviction qui, malgré les préjugés, a fait son chemin parmi les autochtones: la nécessité de remettre au goût du jour le modèle traditionnel de la maison indigène nahua, dont le matériau principal est l'adobe.

 L'adobe, un matériau combinant terre cuite, argile, sable et paille a été popularisé dans le monde entier par plusieurs architectes de renom dont l’Iranien Nader Khalili. Au Mexique, son utilisation dans un contexte post-catastrophe a été couronné de succès dans la région indigène mepha'a de l'Etat du Guerrero, où l'association Cooperacion Comunitaria a facilité la reconstruction par la population de plus de 40 maisons et 5 centres communautaires en adobe pendant les années qui suivirent les ouragans Ingrid et Manuel de 2013. Le projet de Cooperacion Comunitaria, en 2017, a gagné le prix latino-américain de production sociale de l'habitat ainsi qu'un Green Star Award du programme des Nations Unies pour l'environnement.

Valentina, peu après l'ouragan Ingrid, s'est construit avec l'aide de Cooperacion Comunitaria une nouvelle maison en adobe. Celle-ci n'a subi aucun dégât lors du séisme du 19 septembre, à une distance de 138 kilomètres de l'épicentre. © Clément Detry Valentina, peu après l'ouragan Ingrid, s'est construit avec l'aide de Cooperacion Comunitaria une nouvelle maison en adobe. Celle-ci n'a subi aucun dégât lors du séisme du 19 septembre, à une distance de 138 kilomètres de l'épicentre. © Clément Detry

C'est avec le même esprit que l'association Guadalupe Madre Tierra est venue à Hueyapan après le séisme, et a recruté Francisco. Ce dernier a appris, sous l’œil vigilant de l’architecte Quetzali Noriega Diaz, à faire d'un amas de blocs d'adobe un complexe en super-adobe, en liant ces derniers avec de la chaux vive. «Cette nouvelle technologie rendra notre habitat millénaire plus fort et plus résistant aux désastres naturels», affirme-t-il.

L’adobe, qui fut longtemps le matériau de construction par défaut des communautés nahua, mepha’a et mixtèque, a perdu du terrain au profit du ciment, auquel les habitants tendent aujourd'hui à accorder un plus grand prestige. Une concurrence accentuée par une politique discriminatoire, tandis que les bons d’achat de matériaux de construction que le gouvernement fédéral distribue aux sinistrés ne permettent que l'acquisition de matériaux industriels. Le président mexicain Enrique Peña Nieto a justifié ce choix en accusant l’adobe d’avoir mal résisté à un autre séisme, celui survenu quelques jours plus tôt, le 7 septembre, et qui a causé près d’une centaine de morts dans le sud-est du pays.

A rebours de ce préjugé, la présence d’associations de bioconstruction et d’organisations de production sociale de l’habitat a donné aux habitants de Hueyapan la possibilité de s’approprier les principes de base de la construction antisismique. N'en déplaise à M. Peña Nieto, le cas de l’école en sacs de terre de Sindhupalchok au Népal, qui est restée fièrement debout après le terrifiant séisme du 25 avril 2015, montre que le degré de résistance d’un bâtiment aux tremblements de terre ne dépend pas du seul matériau utilisé pour sa construction.

L’architecte et bioconstructeur Cato Arce croit en la capacité des communautés sinistrées à se reconstruire en récupérant et en transformant des matériaux locaux. Avec le soutien de l’association Dialogos y Reencuentros, et avec le concours d’une main d’oeuvre exclusivement locale, il compte terminer avant la fin de l’année 2017 la nouvelle maison d’Ezequiel, un habitant de Tetela del Volcan sinistré par le séisme du 19 septembre au Mexique. © Clément Detry L’architecte et bioconstructeur Cato Arce croit en la capacité des communautés sinistrées à se reconstruire en récupérant et en transformant des matériaux locaux. Avec le soutien de l’association Dialogos y Reencuentros, et avec le concours d’une main d’oeuvre exclusivement locale, il compte terminer avant la fin de l’année 2017 la nouvelle maison d’Ezequiel, un habitant de Tetela del Volcan sinistré par le séisme du 19 septembre au Mexique. © Clément Detry


CARITAS MEXIQUE AGIT

Les sinistrés de Hueyapan, aussi miraculés soient-ils, se demandent comment passer un hiver connu pour être rude pour qui habite la zone dite des «jupes du Volcan». «Hormis des chapiteaux du gouvernement chinois récupérés et prêtés par je ne sais qui, beaucoup de personnes n’ont plus rien à se mettre au-dessus de leur tête... Ils sont obligés de construire à la va-vite des maisons en tôle et en carton, pour se protéger de la pluie et du froid imminent», déplore Martín Paredes, le curé de la commune. «Beaucoup de sinistrés se sont endettés en louant des tentes par leurs propres moyens», précise la paroissienne Tomasa Mendoza pendant sa veille de nuit devant le reliquaire de l’église. 

La fondation Caritas, dans ce contexte, a compris la nécessité de revaloriser le patrimoine tout en faisant face à l’urgence. Le Père Jesus Longar, curé-doyen et coordinateur de Caritas pour l'Etat de Morelos, s’est vu proposer trois modèles de maisons pour sinistrés par la faculté d’architecture de l’Université autonome de l’Etat de Morelos (UAEM). Et lui aussi a choisi le modèle en adobe. «Pour sa valeur patrimoniale autant que pour son prix de revient et sa fonctionnalité», confie-t-il.

L’étudiant en architecture Erik Gonzalez, d’origine nahua, est l’auteur de ce modèle qui l'a emporté lors du concours de la faculté. 48 familles ont été sélectionnées par Caritas selon leurs ressources et la gravité de leurs pertes dans plusieurs localités de la municipalité voisine de Tetela del Volcan. Les bénéficiaires doivent planifier et budgéter eux-même le processus s'ils veulent recevoir l'aide financière nécessaire à la construction rapide de leur nouveau foyer, sous la supervision technique d'une équipe d'achitectes assurant le volet antisismique.

Image 3D des fondations du prototype de Caritas Mexique pour les sinistrés de Tetela del Volcan © Erik Gonzalez Image 3D des fondations du prototype de Caritas Mexique pour les sinistrés de Tetela del Volcan © Erik Gonzalez

UNE MAISON EN UN MOIS ET DEMI

«Je ne prétends pas transformer l’image urbaine de Tetela», affirme Erik. Son objectif, auquel croient également le Père Longar et le bureau national de Caritas Mexique, est de «prouver que l’on peut construire en un mois et demi et pour moins de 6500 euros une maison durable et adaptée au mode de vie de tous les sinistrés du monde rural et indigène».

L’expérience aurait vocation à s’élargir aux Etats à majorité indigène du Oaxaca et du Chiapas, ravagés par le séisme du 7 septembre. La réussite et l’extension du projet dépendront en premier lieu de la capacité d’auto-organisation des paroisses. En effet, celles-ci décident seules du calendrier des travaux, de la formation des équipes et de l’ordre de priorité des familles bénéficiaires. Plusieurs soubassements en adobe ont déjà été construits ces derniers mois à Tetela et Hueyapan, dans le cadre des projets des organisations laïques de production sociale de l’habitat.

L’architecte et bioconstructeur Cato Arce croit en la capacité des communautés sinistrées à se reconstruire en récupérant et en transformant des matériaux locaux. Avec le soutien de l’association Dialogos y Reencuentros, et avec le concours d’une main d’oeuvre exclusivement locale, il compte terminer avant la fin de l’année 2017 la nouvelle maison d’Ezequiel, un habitant de Tetela del Volcan sinistré par le séisme du 19 septembre au Mexique. © Clément Detry L’architecte et bioconstructeur Cato Arce croit en la capacité des communautés sinistrées à se reconstruire en récupérant et en transformant des matériaux locaux. Avec le soutien de l’association Dialogos y Reencuentros, et avec le concours d’une main d’oeuvre exclusivement locale, il compte terminer avant la fin de l’année 2017 la nouvelle maison d’Ezequiel, un habitant de Tetela del Volcan sinistré par le séisme du 19 septembre au Mexique. © Clément Detry

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