Frontière Mexique-US : aider les demandeurs d'asile en les préparant au pire

A lire et à partager. Un texte de Nicole Ramos, avocate spécialisée en demandes d'asile et basée à Tijuana.

Nicole Ramos, avocate américaine basée à Tijuana, organise régulièrement des ateliers juridiques à l'attention des demandeurs d'asile, de plus en plus nombreux dans la ville frontalière entre le Mexique et les Etats-Unis. © Manuel Ocano Nicole Ramos, avocate américaine basée à Tijuana, organise régulièrement des ateliers juridiques à l'attention des demandeurs d'asile, de plus en plus nombreux dans la ville frontalière entre le Mexique et les Etats-Unis. © Manuel Ocano

[Texte écrit en anglais par Nicole Ramos au sujet de l'accompagnement des demandeurs d'asile qui passent par le Mexique pour rejoindre les Etats-Unis. Depuis 2009, le nombre de demandes explose aux postes frontaliers. Les centro-américains restent majoritaires au sein de la communauté, bien qu'ils cohabitent aujourd'hui avec des requérants en provenance du monde entier].

 

"Je sais que vous craignez que votre famille entière se fasse tuer, que le corps de votre frère abattu en pleine rue par les hommes du cartel est un cauchemar dont vous rêvez éveillé. Néanmoins, vous n'êtes pas en mesure de prouver qu'on vous aurait tué dans votre pays d'origine pour une raison que la jurisprudence américaine reconnaît comme un cas d'asile".

"Vous devez vous préparer à être séparé de votre grand-mère atteinte de la maladie d'Alzheimer. Il est probable qu'elle soit envoyée séparément en rétention, peu importe que sa famille doive s'en occuper tous les jours."

"Veuillez vous assurer d'habiller chaudement vos enfants car les autorités étasuniennes vont vous enfermer pendant des jours dans des salles réfrigérées, les petits en ressortiront malades" [après passage de la frontière en tant que demandeurs d'asile].

"Vous feriez mieux d'envoyer votre enfant de nationalité étasunienne chez d'autres membres de votre famille avant de vous présenter à la frontière pour demander l'asile, dans le cas contraire vous risquez de le voir partir pour une durée indéterminée avec les services de protection de l'enfance".

 

L'apprentissage de l'accompagnement des demandeurs d'asile, pour les étudiants en droit qui viennent faire des stages dans notre clinique juridique, est aussi douloureux que ces vérités que nous devons répéter tous les jours à nos clients dans le contexte actuel. Je suis certaine que ces étudiants, lorsqu'ils ont décidé de leur orientation, étaient loin d'imaginer que leur carrière les forcerait à dire constamment de telles phrases à des êtres humains. Même avec le passage des années depuis mon arrivée à Tijuana, je ne m'habitue pas plus qu'eux à les prononcer.

Beaucoup d'avocats qui font ce travail s'imprègnent de nombreux traumatismes que nos clients ne peuvent dissimuler. C'est un contact qui nous transforme pour toujours. Nous les accompagnons en partageant leur douleur, car ils ont besoin de savoir qu'ils ne sont pas seuls, qu'ils ne sont pas oubliés, que tous les Américains ne les voient pas comme des hordes d'envahisseurs conquérants et avides. 

A la fin de mes sessions d'information, j'encourage toujours les requérants à s'applaudir eux-mêmes pour avoir eu le courage de venir de si loin [Amérique centrale, Amérique du sud, Haïti, Afrique, Moyen-Orient...], souvent avec leur famille, pour se soumettre à un système inhumain qui ne veut pas d'eux. Ils ont tout enduré pour espérer atteindre la liberté que tout être humain mérite. Leur héroïsme les précède.

Mon coeur déborde de reconnaissance et de remerciements envers les collègues qui prennent sur leur temps de travail pour venir nous prêter main forte. Le soutien des volontaires est plus que jamais nécessaire pour faire face à la charge de travail et servir pleinement notre communauté frontalière. Tant que notre gouvernement refusera de faire partie de la solution et s'obstinera à faire payer aux réfugiés les problèmes de leurs sociétés meurtries et désintégrées par l'impérialisme américain, il reviendra au pouvoir citoyen de combler l'injustice.

Rejoignez-nous à Tijuana. Nous ne pouvons pas nous en sortir tous seuls. Le défi semble insurmontable, mais nous pouvons tous devenir le petit garçon qui remet à l'eau les étoiles de mer échouées sur la plage. Nous ne pouvons sauver toutes ces étoiles, mais avec votre aide nous pouvons obliger le système judiciaire américain à les écouter. 

#MigrarNoEsUnDelito
#RefugeesWelcome

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