L’huile de palme, un ingrédient presque pas comme les autres

 

L’huile de palme est un sujet qui revient régulièrement sur le devant de la scène. Elle est largement présente dans notre consommation, autant que dans les discours politiques, militants et parfois commerciaux. Il y a quelques temps, la ministre de l’écologie, Ségolène Royal dénonçait l’utilisation d’huile de palme par Nutella, oubliant par la même un bon nombre d’acteurs du secteur (comme elle l’avait d’ailleurs déjà fait en ne citant que le Round-up  de Monsanto lorsqu’elle parlait de glyphosate), un raccourci communicationnel selon moi contre-productif. En effet, dans Le Petit Journal de Canal+, elle évoquait le fait que l’exploitation d’huile de palme était la source de déforestation, un problème environnemental majeur (dont elle n’a d’ailleurs pas détaillé les conséquences) ainsi que d’autres maux, en pointant du doigt la marque détenue par Ferrero. Elle s’est depuis excusée d’avoir été autant à charge contre la marque, un peu à raison il semblerait parce que Nutella ne serait a priori pas le pire des acteurs du secteur…

Oui, on peut considérer la déforestation massive comme un problème majeur puisqu’elle provoque, entre autres : une diminution de la biodiversité (en détruisant les habitats naturels de beaucoup d’espèces) participant à l’extinction de masse en cours ; le réchauffement de la planète (on détruit des forêts primaires productrices d’oxygène) ; la destruction des terres  (bien que dans le cas de l’huile de palme il y ait un remplacement) ou encore des bouleversements sociaux et culturels (en déplaçant des populations). La déforestation est un sujet large de par ses conséquences multiples, c’est un sujet qui mériterait un article consacré (un ouvrage sur le sujet : Sans bois ni lois, de Marie-Claude Smouts). Bien que je sois adepte de la dérive, adoptons la logique du « une chose à la fois » et concentrons-nous aujourd’hui sur l’huile de palme, sujet directement lie à cette problématique plus vaste.

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Comme d’habitude, avant d’analyser le discours des utilisateurs d’huile de palme, je tenterais de donner des éléments de contexte, à commencer par une définition, en m’appuyant sur de multiples sources, des exemples et mon point de vue. Je me permets de rappeler de nouveau que cet « article » ne prétend pas donner un état complet de la situation, c’est un post de blog après tout.

L’huile de palme : the origins

Débutons par le début, le noyau de l’histoire. L’huile de palme est extraite du fruit du « Palmier à huile » (ou Eleis de Guinee). Cette plante possède une rentabilité inégalée dans le domaine : une noix de palme contient entre 30 et 50% de lipides selon les sources, et un arbre produit environ 40kg d’huile par an. La rendant très compétitive, cet atout économique a fait de l’huile de palme l’huile végétale la plus consommée dans le monde (25%, a priori, de la consommation mondiale) suite à une rapide hausse de sa consommation/production. Selon cette étude citant la FAO, la culture du palmier à huile est en effet passée de 3.6 millions d’hectares en 1961 à 13.2 millions d’hectares en 2006. (En 2013, nous en etions a 18 millions d'hectares selon la FAO)

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De par nature, le palmier à huile est présent dans les pays tropicaux. Mais les plus grosses cultures se trouvent en Asie du Sud-est (voir carte ci-dessous, issu de l’étude évoquée ci-dessus), notamment en Indonésie et Malaisie, qui représenteraient en 2012 plus de 80% de la production mondiale. La production devrait continuer à augmenter pour répondre à la demande grandissante, l’huile de palme étant présente dans tant de produits différents. Selon la WWF, la consommation devrait doubler d’ici 2020 et tripler d’ici 2050.

 

Une culture industrielle du palmier à huile

L’huile de palme est un ingrédient central dans la composition de beaucoup de produits proposés au consommateur. Il sert en grande partie pour la fabrication de produits alimentaires (dont la pâte à tartiner de Nutella et presque toutes les autres, les biscuits industriels, petits gâteaux, chips…) mais aussi d’autres types de produits (savons, produits de beauté, produits de nettoyage…). Il est utilisé massivement. Il s’inscrit donc dans une logique de production industrielle et tient une place « exemplaire » dans la société de consommation. Pour remplir les étals de pâtes à tartiner, de produits de beauté et autres objets si non nécessaire a l’être humain, complètement inscrits dans notre système économique, il faut produire en conséquence. Les rayons des supermarchés doivent déborder, l’abondance doit être perçue (à ce sujet, voir Baudrillard, La société de consommation). Lorsque cet état de fait mène à une super-production aux externalités négatives importantes, on pourrait alors se permettre de critiquer le mode d’exploitation plus que l’ingrédient lui-même, et élargir cette critique à d’autres secteurs (ce que la ministre s’est gardée de faire).

Pour l’huile de palme, l’hyper-exploitation répondant aux besoins industriels entraine la mise en place de palmeraies immenses. Ces palmeraies, faute de place, sont souvent installées en remplacement de forêts, participant au problème plus large de la déforestation dont j’ai déjà évoqué les effets : diminution de la biodiversité (faune et flore), réchauffement climatique…  Selon cette étude, entre 1990 et 2005, environ 60% de l’augmentation des palmeraies en Indonésie et Malaisie s’est faite au détriment des forêts primaires ou secondaires, entrainant une perte de biodiversité, ici mesurée en nombre d’espèces d’oiseaux et de papillons. La destruction des forêts primaires, surtout lorsqu’elles sont tropicales, entraine des pertes irréversibles. La diminution de la biodiversité, bien que moins centrale dans les discours, devrait être considérée comme aussi importante que le changement climatique, alors que nous entrons dans la « sixième extinction de masse »  dans l’histoire de la planète.

 

Par ailleurs, pour atteindre une rentabilité digne des cahiers des charges, différents produits chimiques sont par ailleurs utilisés, entrainant d’autres externalités négatives (pollution des eaux, de la terre… à ce sujet, vous pouvez jeter un œil sur un de mes articles précédents, traitant de l’agriculture conventionnelle, l’exploitation industrielle de palme s’y inscrivant complétement). Bien que la culture du palmier à huile requière à rendement égal  moins de pesticides que d’autres plantes à huile, certains produits polluants sont tout de même utilisés. Oui, comme partout dans l’agriculture conventionnelle. Mais ça n’excuse rien.

L’huile de palme étant donc au cœur de la société de consommation elle subit une exploitation de masse aux externalités négatives elles-aussi massives. C’est le cas pour nombre de matières premières utilisées pour répondre aux besoins des industriels (la formule est choisie). Se saisir de l’huile de palme comme d’un exemple illustrant un problème plus large peut être, je pense, utile et productif lorsque l’on n’oublie pas de mentionner le système dans lequel cet ingrédient s’inscrit. Pointer du doigt un fabricant de pâte à tartiner en l’accusant de tous les maux sans évoquer  le contexte, le « système » dans lequel il s’inscrit n’a pour moi pas réellement d’impact. Ce n’était peut-être pas le but recherché d’ailleurs.

Petit détour nutritionnel

Pour terminer ce rapide tour du contexte, on passera par la case santé. C’est un élément qui parait moins alarmant. En effet, si l’impact environnemental de l’huile de palme semble avéré, sa dangerosité nutritionnelle l’est beaucoup moins. Elle n’est pas « bonne pour la santé », clairement. D’ailleurs, à part Nutella qui s’auto-inclut dans le petit déjeuner équilibré, tout le monde est d’accord. Elle n’est cependant « pas plus mauvaise que le beurre » bien que parmi les huiles les moins bien classées selon Nopalm.org, qui n’est pas clairement pas fan du produit. Elle aurait même quelques vertus, dans sa version non raffinée, et donc non-industrielle. Mais elle reste mauvaise quand consommée de manière importante, ce qui n’est pas négligeable quand on sait dans quelles quantités elle est utilisée.

On vient donc de voir d’où vient l’huile de palme et quels types d’impacts sa fabrication industrielle peut avoir. Il est temps de tenter de démonter les structures discursives des défenseurs de l’huile de palme.  

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Un discours bien huilé

(Oui, j’ai osé le jeu de mot)

Les discours pro-huile de palme, je les ai principalement trouvés en ligne. On verra que dans certains discours pour l’utilisation industrielle d’huile de palme, on peut trouver : des éléments de « mea-culpa », de discours vert/durable se rapprochant de greenwashing, et enfin des arguments soulignant la non existence d’alternative.

 

Faute à moitié avouée, à quart pardonnée

Le « mea-culpa » des grands industriels qui utilisent de l’huile de palme vient souvent du fait qu’ils affichent depuis quelques temps une volonté de « recherche » de traçabilité et d’huile de palme durable (ce terme est l’objet du point suivant). Ferrero reconnaissait ainsi en 2013 « avoir un rôle important à jouer dans la mutation durable du secteur de l’huile de palme », et annonce dans ce communiqué s’engager de nouveau. Reconnaitre son importance dans le secteur et annoncer de telles décisions revient implicitement à reconnaitre que ces pratiques n’ont pas toujours été en place, même si ça n’est pas clairement dit. On peut souligner l’importance de ces changements et je trouve personnellement que ça va dans le bon sens. Mais il n’empêche que pour « aller dans le bon sens », il faut venir du mauvais endroit. Je trouve ce discours léger sur la responsabilité passée. Ce communiqué de presse d’Unilever s’inscrit encore un peu plus dans cette logique. Le grand groupe indique qu’il a « atteint les 100% d’huile de palme traçable et certifiée durable pour ses produits alimentaires en Europe », soulignant par ailleurs que « connaître l’origine de l’huile de palme est vital pour mettre un terme à la déforestation qui détruit les communautés et l’environnement ». Là encore, on comprend que jusqu’à cette annonce, Unilever ne connaissait pas la provenance de toute l’huile de palme que le groupe utilise « dans ses produits alimentaires en Europe », et on comprend qu’il ne le sait toujours pas en dehors d’Europe et pour ses produits non-alimentaire (cosmétiques comme Dove par exemple). C’est significatif pour un groupe qui, selon Greenpeace, utilisait 3% de l’huile de palme produite en 2008.
Dans ces arguments, ces acteurs mettent l’accent sur le positif, sur les décisions prises et les changements « vers plus de… ». C’est une méthode de communication lorsqu’on évoque un problème : mettre l’accent sur les solutions. On oublie cependant d’évoquer clairement sa responsabilité passée (et présente pour certains).

 

 

(Campagne de Greenpeace, 2008)

Forets gérées, l’huile de palme durable

Par ailleurs, ces annonces flirtent parfois avec du Greenwashing (quand elles ne lui roulent pas de grosses pelles). 

Elles soulignent par exemple, comme on l’a vu, les changements d’approvisionnement sur uniquement une partie des produits (comme dans le CP d’Unilever).

Elles mettent également bien souvent en avant le label RSPO (l’outil « label » donne une portée « sérieuse », une sorte d’approbation scientifique). Beaucoup d’acteurs du secteur font en effet partie d’une table ronde pour l’huile de palme durable (RSPO), montée en 2004 et revendiquent leur certification. C’est à l’heure actuelle le seul label en vigueur selon cet article. Il est cependant largement remis en cause car il ne serait pas assez contraignant. C’est la position de Greenpeace : « La certification RSPO ne permet pas du tout de garantir la protection des forêts. Elle protège les forêts considérées comme primaires, qui représentent en moyenne seulement 10% des forêts. ». Elle manque par ailleurs de forces de contrôle. Ses limites sont mêmes reconnues par Ferrero qui a donc développé sa propre charte, et indirectement par L’Alliance Francaise pour une Huile de Palme Durable qui a appelé ses membres à prendre des engagement « plus stricts » que ceux de la RSPO a horizon 2020.

Par ailleurs, l’accent est souvent mis sur la traçabilité dans les argumentaires « green » pro-huile de palme, oubliant qu’il ne suffit pas de savoir d’où l’huile vient, encore faut-il s’assurer qu’elle « respecte l’environnement » (un terme très vague soit dit en passant) et les populations (livre sur l’expropriation). C’est une idée que l’on retrouve dans le communique d’Unilever. Nutella, sur son site dédié, le fait, et indique que toute l’huile de palme utilisée pour la pâte à tartiner vient de plantations identifiées et «respectueuses de l’environnement et de l’intégrité économique et sociale des cultivateurs », en plus de suivre une charte. Il faut cependant rappeler que, si l’impact environnemental est peut-être moins important, la monoculture industrielle a forcément un impact négatif. Les champs d’approvisionnement des fournisseurs de Nutella ne participant peut être plus à la déforestation, il est difficile de déterminer qu’ils n’y ont pas contribué par le passé et on ne peut pas dire que leur exploitation actuelle soit « écologique » (utilisation d’intrants chimiques, appauvrissement des terres… les classiques de l’agriculture conventionnelle), ce que de telles annonces « verdissantes » pourraient laisser entendre.

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Pas d’alternative

Enfin (oui, je vais bientôt m’arrêter, j’entame la sixième page et la moitié d’entre vous a sans doute déjà décroché ici), un argument latent apparait de manière plus ou moins franche selon les discours : le fait qu’il n’y a pas d’alternative à l’huile de Palme.

Commençons déjà par souligner qu’il existe des alternatives aux produits qui utilisent de l’huile de palme. Un bon nombre de pâtes à tartiner délicieuses (ma préférée ici) et de produits de beauté n’en utilisent pas. Et si on aime le Nutella (oui, j’avoue j’aime ça), on n’est pas obligé d’en manger industriellement. Comme la viande, le problème vient surtout de la quantité produite (qui est de nos jours accompagnée par une façon de produire nocive). Il fallait le rappeler, les marques de l’huile de palme ne se revendiquant pas directement les seules du marché mais poussant forcément à la consommation (ces entreprises visent la croissance capitalistique), en tentant de s’inscrire dans le « naturel » (l’idée du « petit déjeuner Nutella » par exemple).

Ensuite, et c’est surtout visible chez Nutella, la marque la plus encline à communiquer sur le sujet (on le soulignera), l’huile de palme est montrée comme un ingrédient indispensable. Ici, on nous la présente comme la seule pouvant donner son onctuosité à Nutella, de par ses propriétés à froid. Elle serait même une alternative à un autre type de graisses plus dangereuses, les graisses hydrogénées. Il est sans doute vrai que cette huile a des qualités uniques, et je ne pourrais que difficilement le nier, n’étant pas un spécialiste. On peut cependant se poser les questions suivantes : la rentabilité économique de cette huile ne serait-elle pas son premier atout ? Et Nutella étant autant le résultat de stratégies de marketing et de communication élaborées que d’un produit (son onctuosité peut-elle vraiment être mesurée, ou est-elle d’abord construite dans nos imaginaires ?), la marque ne pourrait-elle pas investir dans d’autres produits n’utilisant pas d’huile de palme, chercher elle-même des alternatives ?

                                                            

L’exploitation industrielle d’huile de palme semble donc encore poser problème. Si un mouvement vers le mieux peut être perçu chez certains acteurs, la forte revendication qu’ils en font ne semble pas en total alignement avec les réelles actions. Par ailleurs, les conséquences désastreuses de l’exploitation passée ne sont pas évoquées par ces acteurs, qui paraissent éviter le sujet. Et même si un mouvement est perceptible, l’utilisation industrielle d’huile de palme, large productrice d’externalités négatives, est loin d’être remise en cause. On peut donc appeler à plus d’engagements et plus d’alternatives.

Ce sujet fini, je peux dire qu’il m’a donné faim. Ne nous détrompons pas, on peut théoriquement consommer un peu d’huile de palme de temps en temps sans faire plus de mal qu’en consommant un autre produit conventionnel. Stopper le Nutella tout en continuant à manger un steak industriel par jour serait se tromper. Cette huile n’est d’ailleurs pas plus mauvaise à la consommation que bien d’autres produits. Cependant, les certifications en place ne sont cependant pas encore vraiment satisfaisantes. N’hésitons donc pas à varier les plaisirs et à consommer d’autres produits, des alternatives moins polluantes.
Je vous laisse ici et vais me faire une tartine.

 

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