L’élevage intensif, discours d’une industrie

Au début de cette semaine passait sur France 3 un documentaire sur l’élevage et la cause animale, que j’ai trouvé plutôt bien fait. Un sujet très intéressant, et d’actualité puisse qu’il est d’ailleurs directement lié à la COP21 qui commence dans quelques jours, même si il n’est que peu évoqué, étant responsable (dans sa version industrielle) d’émissions importantes de gaz à effet de serre. Le documentaire, suivi d’un débat, fait une sorte d’état de la situation, des différentes formes d’élevage en France et pose la question de la cause animale.

En France, on consomme 5,55 million de tonnes de « produits carnés » par an (chiffre de 2009). Le mot « consommation » est bien choisi puisque la viande est souvent traitée comme toute autre denrée / objet. Pour donner le choix, pour offrir des prix bas et de l’abondance comme celle que décrit Baudrillard (La société de consommation), la viande est souvent « produite » de manière « industrielle ». Dans cette forme d’élevage, l’animal est considéré comme une matière première à combiner avec des intrants (protéines comme le soja, herbe, médicaments…) et à transformer en lait et/ou en viande. C’est en tous cas sous cette forme que j’entendrai « élevage industriel »  dans cet article : une logique productiviste poussée et une production maximum, un bienêtre animal en option, un capital important et une insertion dans le marché mondial.

Le producteur subit plus ou moins cette situation, comme l’ouvrier, puisque ce système d’exploitation a largement été soutenu par les politiques publiques, qu’il est inhérent à la société de surconsommation et qu’il a longtemps été considéré comme « l’unique chemin ».

Et il l’est encore pour beaucoup. La production de viande en masse est soutenue par de nombreux acteurs, et notamment dans le débat qui a suivi la diffusion du documentaire que j’évoquais. Dans ce court article de blog, après un rapide et limité état des lieux, j’essaierai de mettre en avant quelques éléments ressortant des discours de ces acteurs et leurs limites, en donnant exemples et contre-exemple. A mon habitude, je souligne qu’il ne s’agit ici que d’un modeste article de blog qui ne saurait décrire l’entièreté et la complexité de la situation.

Afficher l'image d'origine

c. MAXPPP

 

PETIT ETAT DES LIEUX

Il y aurait 250000 élevages en France, dont un peu plus de 190000 bovins (chiffres de 2013, et j’ai un doute sur la fiabilité. Mais retenons l’essentiel : le nombre est important).

Beaucoup de ces exploitations s’inscrivent dans une démarche dite « productiviste ». Un article de Maxime Prével décrit cette idée, en parlant « d’agriculture » de manière plus large, en expliquant qu’elle est une « composante de la société industrielle – Maurice Halbwachs le disait déjà en 1913 – se définissant comme « la valorisation de la croissance de la production des marchandises pour elle-même, indépendamment des satisfactions des acteurs et des conséquences institutionnelles ou naturelles » ». Ne se réduisant pas au simple souhait de produire plus ou de se mécaniser, ce concept implique que cette activité ne prend pas en compte les externalités négatives (conséquences environnementales, sociales, éthiques…) de telles pratiques.  Pour l’auteur, l’agriculture productiviste est un « fait social total » avec des effets « économiques, symboliques, politiques et imaginaires ».

La modernisation forcée de l’élevage, la productivité obligatoire et pour elle-même a en effet des conséquences directes, dont un bon nombre peuvent être considérées comme négatives.

-          Des conséquences économiques et sociales d’abord. L’article évoque des travaux qui font part de « déceptions, souffrances et résistances » parmi les agriculteurs / éleveurs. L’endettement entrainé par l’acquisition du capital nécessaire pour produire autant est un autre effet, tout comme l’isolement des agriculteurs, leur nombre ayant très fortement baissé.

-         Sur le plan écologique, l’élevage industriel, productiviste et capitaliste a également beaucoup d’impacts. On peut parler des rejets de nitrates, par exemple, via l’épandage des déjections « pures » en grandes quantités qui ruissèlent et finissent dans les cours d’eau, qui sont entre autres en grande partie responsables du problème des algues vertes en Bretagne, ou bien des rejets important de méthane (notamment pour les bovins), un gaz à effet de serre. La déforestation est aussi directement liée à l’élevage intensif : en guise de protéine, on donne souvent aux animaux du soja, pour lequel le Brésil offre des prix très intéressant. Provenant de cultures immenses et souvent en OGM, il est en partie responsable de la disparition de forêts primaire (infos et , par exemple). Sans compter les émissions de CO2 nécessaires au transport de cette nourriture.

-        Sur le plan éthique, on peut se poser la question de la souffrance animale. Les animaux sont abattus à la chaine, les réglementations ne sont apparemment par respectée partout. Cantonnés dans des espaces réduits, souvent sans lumière du jour, ils subissent des traitements particuliers tout au long de leur vie. Ainsi, on coupe la queue des porcelets et on leur lime les dents, pour éviter qu’ils ne se mordent entre eux, un comportement qui ne parait pas naturel et se retrouve dans les élevages de porcs industriels, où les bêtes pètent un câble à cause la promiscuité poussée. Ces blessures, ainsi que les risques forts de propagation des maladies dans ces espaces confinés, font que les animaux prennent un bon nombre de produits de santé et antibiotiques. Ainsi, en 2009, 1000 tonnes d’antibiotiques ont été administrés aux animaux d’élevage en France. Environ 50%  des antibiotiques produits dans le monde seraient destinés aux animaux.

-       Cela pose aussi des questions de santé publique. La trop grande consommation d’antibiotiques peut renforcer les bactéries qui développent des résistances et deviennent plus dures à détruire. Par ailleurs, le productivisme s’accompagne de pratiques dangereuses. Par exemple, l’utilisation de farines animales en élevage (en gros, on broie les restes des carcasses qu’on ne peut pas faire manger à l’homme, et on le donne à manger au bétail, comme apport de protéines. Oui, on a donné à manger des déchets animaux à des herbivores…) a mené au scandale de la vache folle qui aura quand même fait 204 morts. On peut également évoquer le récent rapport de l’OMS expliquant que la viande rouge et la charcuterie serait source de cancers, lorsque consommé en quantité (ce qui est peut-être dû à la qualité de la viande, et au tas de produits qu’elle peut contenir).

Un bon nombre d’éléments donc, qui ne sont pas réellement pris en compte, pas à la mesure de leur importance en tous cas.

 

soybeanagriculture soybeanagriculture

c. AFP PHOTO/ Yasuyoshi CHIBA (source)

 

DISCOURS PRODUCTIVISTES

Parmi les arguments en faveur de l’élevage industriel s’insinuent des arguments en faveur de l’élevage tout court, et le débat dévie malheureusement (selon moi) trop souvent vers le « manger de la viande VS être végétarien ». Alors qu’une autre voie semble possible, consistant à manger moins de viande mais en choisir une meilleure, provenant d’animaux élevés dans des conditions correctes. Les arguments mobilisés et décrits ci-dessous sont donc utilisés comme réponse à l’idée que nous ne devrions plus manger de viande comme en réponse aux propositions de changement de système (même si heureusement, cette position évolue, et les choses changent petit à petit).

 

On a toujours mangé de la viande, elle fait partie de notre culture et de nos habitudes

Il y a ici plusieurs aspects. On évoque la nature de l’homme, « omnivore » comme argument, ainsi que nos habitudes, sans d’ailleurs préciser que celles-ci sont occidentales. On dit ainsi que l’homme a toujours mangé de la viande, c’est notamment un argument qui a été évoqué lors du débat qui a suivi le documentaire que j’évoquai.

Physiologiquement, l’homme aurait besoin de viande. C’est une idée que j’ai croisé dans mes cours de biologie, à l’école primaire, quand on nous parlait de ce qu’était un repas équilibré, à l’image du dessin ci-dessous.

 

fpc2-19di01z-1 fpc2-19di01z-1

c. assistancescolaire.com

Certes, viande peut y être remplacé par poisson ou œuf, on note, bien que ces aliments peuvent aussi être source de pratiques industriel. Mais il existe d’autres sources de protéines, végétales, qui répondent également aux besoins de l’homme. Les lentilles vertes contiennent par exemple autant de protéines qu’un steak haché classique (25g/100g). Une protéine animale par jour n’est pas une nécessité biologique, et les autres éléments que la viande apporte peuvent être trouvés ailleurs. Les millions de végétariens (voir milliards, ne pas oublier l’Inde) en très bonne santé nous le prouve. Il en est de même pour le lait, d’ailleurs, dont l’apport en calcium est facilement compensé et dont la consommation peut poser problème à beaucoup de personnes qui ne possèdent pas les enzymes digestives nécessaires.

Culturellement, ensuite, la viande est aussi présentée comme une obligation. Oui, il est sûr que dans notre culture, et dans d’autres, mais pas de manière universelle (Hindous ou Bouddhistes s’en passent très bien), elle a une place importante dans la cuisine. Il n’a cependant pas toujours été question, dans ces cultures, d’en manger tous les jours, nous n’en avons pas toujours consommé autant (+1,5 million de tonnes en 40 ans en France). Si elle a culturellement sa place, elle n’a peut-être pas cette place. Et rappelons par la même qu’il est le propre d’une culture d’évoluer. La France a été un tas de choses dégueu, culturellement (vous avez forcément en tête un exemple historique). On en est sortie (pour la plupart). Mais j’avoue que c’est un contre-argument facile. En bref, je pense que si la viande a sa place, c’est surtout sous sa forme de qualité : la bonne entrecôte et sa petite sauce bien de chez nous, provenant d’un animal qui a eu de l’espace, le temps de brouter et de vivre sa vie de bovin. Ainsi sa présence dans nos habitudes culturelles, en France, n’est pas un argument suffisant pour nous la refiler sous toutes ses formes à tous les repas. Là encore, même logique pour le lait.

Cette mobilisation de la culture et de la nature s’accompagne souvent d’un argument « historique », tenant à impliquer l’idée de « tradition ». Cette utilisation de la tradition, en agriculture ou élevage, peut être vue comme référant au mythe (au sens entendu par Barthes) de ce que j’appellerai « le bon ptit paysan français ». Ce personnage mythique, largement apprécié, apparait lorsqu’on explique que l’on élève des bovins depuis des milliers d’années. On l’imagine bien, avec son béret, ses sabots et ses quelques têtes bétail. Sauf que cette vision du paysan est bien loin de l’élevage industriel. Le productivisme est passé par là et beaucoup d’éleveurs ont changé de pratiques, passant à quelque chose qui se rapproche parfois plus de l’industrie, dans sa forme et sa logique, que de la paysannerie. Cette utilisation du mythe du paysan est récurrente dans le discours des acteurs de l’agriculture industrielle (chefs d’exploitations, grande distribution…) et il faut la souligner.

La viande et le lait ne sont donc pas un besoin biologique, on en a pas besoin tous les jours en tous cas, et si elle fait partie de notre histoire et de nos habitudes, cela n’est pour moi pas un argument justifiant l’élevage intensif et ses externalités évoquées précédemment.

 

Ils font bien pire ailleurs

Les Français, et le gouvernement, sont quand même bien chiants. Alors que des pays possèdent des élevages de 4000 ou 5000 bovins, 40000 aux Etats Unis, nous empêchons un éleveur d’agrandir son élevage à 1000 têtes. C’est un exemple cité dans le documentaire.

Dire qu’autrui fait pire n’est pas un argument. Pas besoin d’avoir des élevages aussi grands qu’aux Etats-Unis pour avoir des externalités négatives, comme celles que j’ai déjà évoquées. C’est avant tout dans les méthodes de production que résident les limites du système : hors-sol, avec peu d’espace, nourriture importée… La grande partie des élevages en France sont d’ailleurs « à taille humaine ».

Cet argument s’insère souvent dans un discours plus large sur le « progrès » et le modèle suivi à l’étranger, une concurrence trop forte, sur laquelle beaucoup, et notamment la FNSEA, aimeraient s’aligner, pour « tenir » selon eux.

 

feedlot feedlot

(source)

La productivité ou la mort

En effet, le productivisme est montré comme la solution pour beaucoup. Avec un vocabulaire de chefs d’entreprise, cependant accompagné d’éléments rappelant la paysannerie, ils évoquent des charges, un coût de travail et une régulation trop élevés. Ils dénoncent également les prix trop bas, comme dans cet « édito » du secrétaire général de la FNSEA. Ils s’inscrivent dans une logique individualiste qui accompagne le productivisme. Loin de remettre en cause les pratiques, qui s’inscrivent pourtant dans la même logique productiviste et capitaliste qui mène les marchés à acheter la viande à un prix dérisoire, il demande au gouvernement d’agir sur ces prix. L’argumentation qui accompagne ces discours (comme cette lettre), n’évoque pas les méthodes comme pouvant être la source du problème, et utilisent parfois des arguments fallacieux (exemples ici).

Or il existe des alternatives, des élevages dans lesquels une grande partie de la nourriture des bovins provient de l’exploitation (pâtures, foin…) ou de la région, qui n’utilisent pas autant de médicaments, les animaux étant en meilleure santé dans de meilleures conditions, qui ne nécessitent pas autant d’investissements mécaniques et qui reposent d’abord sur le travail humain… bref des alternatives où les coûts sont moins importants, et qui s’insèrent souvent sur un marché national, régional et même local où les prix sont moins volatiles.

Les consommateurs le demandent : en 2014, la demande de viande biologique a augmenté de 5 à 13% selon les types de viande et on le voit, ce mouvement de société. Et les éleveurs, moins endettés, insérés dans un système local, retrouvent un lien différent avec leurs animaux et leur activité. C’est une solution durable, et l’élevage intensif, comme l’agriculture industrielle ne l’étant ni l’un ni l’autre, on peut souhaiter que ces alternatives prennent le dessus. Et je crois qu’elles y arriveront, un jour, si les politiques nécessaires sont mises en place et que la consommation continue à évoluer. A nous de faire en sorte que ce jour soit proche, et pas trop près du mur.

 

Voilà donc. Une fin qui n’est pas dénuée de romantisme.

L’élevage industriel a de fortes externalités négatives. Il est important de s’en rappeler et de faire des choix de consommation conscients. Surtout que ce n’est pas « le chemin à suivre », mais plutôt un format imposé et subit par beaucoup d’éleveurs. Des alternatives sont de plus en plus présentes, ce sont selon moi elles, le futur, parce qu’elles sont durables.

 

Je vous laisse à vos choix, j’ai quant à moi quelques tranches de saucisson (artisanal et bio, bien sûr) à manger.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.