Clément L.
Abonné·e de Mediapart

4 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 oct. 2022

Clément L.
Abonné·e de Mediapart

Chronique d'une vasectomie

C'est l'histoire d'une vasectomie et d'un don de sperme. Ou comment votre conception de votre propre corps, de votre virilité, de votre masculinité, peut être sacrément secouée par deux décisions anodines. Il s'agit aussi, un peu, de la violence des mots, du silence et de la solitude. Rien de très scientifique, mais j'avais besoin d'écrire.

Clément L.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J'ai trente-cinq ans et je suis vasectomisé. Tiens, le correcteur me le souligne : ce n'est pas dans le dictionnaire, "vasectomisé". Vasectomié ? Non plus. Ça ne se dit pas non plus. On ne dit ni vasectomisé, ni vasectomié. On dit quoi, alors ? On ne dit pas. On ne dit rien. Le dictionnaire ne l'a pas prévu. On ne le fait pas non plus, d'ailleurs. Au Canada, oui, beaucoup, mais pas en France. Enfin si, on peut le faire, mais on doit cheminer seul face aux éléments.

Retour sur toute cette histoire.

Tout a commencé il y a cinq ans. Je vivais avec Lucie. On ne voulait plus d'enfants. Elle supportait mal le stérilet en cuivre et tout ce qui ressemble de près ou de loin à une contraception aux hormones ne nous convenait pas. Et surtout, on ne voulait plus d'enfants. J'ai eu l'idée. Je lui en ai parlé. Elle a refusé. Non pas qu'elle ait des droits sur mon corps... mais en fait, si. J'étais rassuré qu'elle me dise autre chose que "c'est ton corps, fais ce que tu veux". Pour moi, ça voulait dire "je suis touchée par ta proposition, mais nous ne sommes qu'un et je ne veux pas que tu nous fasses ça." C'était beau. De l'amour, tout simplement. J'ai argumenté quand même, elle était catégorique, j'ai trouvé ça adorable, j'ai abandonné.

Un an plus tard, ses problèmes de santé n'étaient pas réglés : elle était anémiée malgré sa complémentation en fer. Le médecin lui donne le choix : "soit vous changez de contraception, soit vous remettez de la viande dans votre assiette. Vous ne pouvez pas avoir les deux." Cas de conscience. Je ressors mon idée abandonnée. Elle : "c'est ton corps, fais ce que tu veux". Ça y est, je l'ai, ma fin du monde. Ça lui est égal. Elle ne m'a pas quitté ce jour-là, mais c'est précisément à ce moment-là que j'ai su que ça allait arriver.

Je suis quand même allé voir mon généraliste. Seul. Il a à peu près mon âge. Il m'explique qu'il ne parle de vasectomie que deux fois par an, que d'habitude, ce sont des couples qui le consultent pour ça, et que c'est presque toujours à l'initiative de madame. Je suis son premier homme qui vient seul et de son plein gré. On en parle, il m'explique ce que je sais déjà, parce qu'évidemment, j'ai épluché Internet avant de venir. Finalement, il n'en sait pas beaucoup plus que moi. Il y a un délai de réflexion de quatre mois : est-ce qu'il peut démarrer avec une consultation chez un généraliste, ou est-ce qu'il faut nécessairement aller voir un urologue ? Dans le doute, il me fait une attestation qui dit qu'il m'en a parlé et me conseille d'aller voir un urologue.

Notre couple bat de l'aile, j'ai autre chose à penser. Elle me quitte. J'ai vraiment autre chose à penser.

Fin septembre 2021. Mon monde s'est effondré il y a un an et demi, ma vie n'a plus rien à voir, je n'ai plus beaucoup de certitudes, mais je sais deux choses : 1. J'aime mes enfants plus que de raison ; 2. Je n'en veux pas d'autre. À partir de là, soit je me prépare à nous imposer inutilement, à moi et ma ou mes futures partenaires, une contraception contraignante, quelle qu'elle soit, pour les quinze ou vingt prochaines années, soit je nous libère tous une bonne fois pour toutes. J'hésite : si elle revenait... et si elle voulait un autre enfant...

Regardons les choses en face : elle ne reviendra pas. Et puis elle n'est pas seulement altruiste, cette démarche, au fond, elle est aussi égoïste. Je me connais : je suis capable de tomber amoureux d'une femme qui va me demander un enfant dans six mois ou un an. Est-ce que je saurai assumer le fait que je n'en veux plus ? Probablement pas. Amoureux et craignant de la perdre, je suis largement capable de dire oui. Cette vasectomie, c'est aussi ma propre sécurité, mon assurance de ne pas pouvoir quand je n'aurai pas le courage de ne pas vouloir.

Je me lance. Je prends rendez-vous avec un urologue. Il doit avoir à peu près mon âge aussi. Il me demande si j'ai des enfants. J'ai envie de répondre : "qu'est-ce que ça peut vous foutre ?", mais je dis "oui, trois". Je ne sais toujours pas si ça avait un intérêt médical et j'ai bien peur que ce soit juste une question déplacée. Qu'est-ce qu'il se serait passé si j'avais dit non ? Aurait-il refusé de m'opérer ? Je ne le saurai sans doute jamais. Apparemment, "trois", c'était la bonne réponse. Il me réexplique tout, m'apprend quelques trucs au passage et me donne le top-départ du compte à rebours des quatre mois. Le papier du généraliste ne sert donc à rien. On fixe dès maintenant la date de l'intervention et celle d'une ultime consultation, un mois avant, avec l'anesthésiste et lui, pour s'assurer que je suis toujours partant et préparer tout ça concrètement.

Pour les novices, je vous explique brièvement le principe de la vasectomie : il s'agit en gros de couper les canaux qui font le lien entre les testicules (qui produisent les spermatozoïdes) et la prostate (qui produit le liquide séminal, le tout formant grosso modo le sperme). Ça prend vingt minutes, c'est bénin (comparé à son équivalent féminin, c'est de la rigolade), c'est de l'ambulatoire, ça ne se voit pas (une petite incision à la base de chaque bourse), ça n'a aucun impact sur votre libido, sur votre capacité à bander ou à jouir, sur votre plaisir, sur l'aspect de votre sperme, et c'est la contraception la plus fiable du monde... Bref, ce n'est pas magique mais presque. Est-ce réversible ? Oui, mais non. L'opération inverse est beaucoup plus lourde, beaucoup plus risquée, avec un taux d'échec important. Partez du principe que ça ne l'est pas.

Combien ça coûte ? Les trois consultations de dix minutes (deux avec l'urologue, une avec l'anesthésiste) à 50 euros pièce sont sans doute remboursées si vous avez une mutuelle, je ne sais plus. L'opération, quant à elle, coûte un peu plus de 50 euros (tarif Sécu), auxquels il faut rajouter 200 euros de dépassements d'honoraires. Pour quelle raison ? Parce qu'il a le droit de le faire, alors pourquoi s'en priver ? "Mais ne vous inquiétez pas, les mutuelles remboursent !" Ben voyons. Vous voulez dire que si les mutuelles étaient moins chères et qu'elles ne remboursaient pas, vous ne vous gaveriez pas sur le dos du système ?

Relativement confiant, j'envoie mon devis à la MGEN (mutuelle du plus gros employeur de France, qui coûte trois fois plus cher qu'une mutuelle de PME classique et qui rembourse trois fois moins bien) qui, au bout de trois mois et deux relances, finit par me dire qu'elle va me rembourser... une vingtaine d'euros. Chic ! Alors, si je comprends bien, les mutuelles remboursent les stérilets, certaines pilules contraceptives de millions de femmes pendant trente ans, et les pilules du lendemain, mais une vasectomie à 250 euros qui leur ferait économiser quelques boîtes de pilules et qui supprimerait cette charge mentale qui pèse exclusivement sur les femmes pour la reporter sur... personne, ce n'est pas possible ?! C'est la France : on pourrait être en avance (ou au moins à l'heure) sur les questions sociales, sociétales, sanitaires et éthiques, mais on préfère être en retard. Ça coûte plus cher, mais ce serait dommage de bousculer les consciences avec des idées progressistes... et de priver les labos d'une jolie manne financière.

J-30. Je suis toujours partant. J'ai le choix de l'anesthésie : locale, générale, ou un genre de péridurale dont j'ai oublié le nom. Une pensée me traverse l'esprit : j'ai la trouille des aiguilles, des hôpitaux, des interventions chirurgicales, je ferme les yeux devant Dr. House, mais je demande à me faire opérer alors que rien ne m'y oblige et, alors que j'ai juste envie de ne rien savoir et de me réveiller dans mon lit une fois le travail terminé, je dis : "je ne sais pas, c'est quoi, le plus simple ? Une locale, non ? Va pour une locale, alors." Voilà. Je viens de décider tout seul que je resterai éveillé pendant qu'il mettra des coups de bistouri dans mon slip... Je suis tellement sidéré par ma propre réaction que je suis incapable de changer d'avis. Ce sera donc une locale.

"- Bon, bah voilà, on se revoit dans un mois. Des questions ?

- Euh, non. Euh, si. Je ne sais pas pourquoi je pense à ça, là, mais ce ne serait pas le moment de faire un don de sperme, pendant que je peux encore ?

- Alors là, je ne sais pas du tout comment ça marche ! C'est la première fois qu'on me demande ça ! Techniquement, je n'y vois pas d'inconvénient, c'est surtout une histoire de délai : je ne sais pas si ça passe en un mois. Contactez le CECOS, vous verrez bien."

Je rentre chez moi et j'envoie un mail au CECOS du CHU : "bonjour, je serai vasectomisé dans un mois, je ferais bien un don avant de ne plus pouvoir, est-ce que ça vous intéresse, et est-ce qu'on a le temps ?"

Une dame m'appelle dans l'heure : "on a reçu votre message et oui, ça nous intéresse. On est un peu contraints par les délais, mais ce n'est pas grave, on va accélérer la procédure." On discute un peu, elle m'explique qu'avec la nouvelle loi de bioéthique, les femmes seules et les couples de femmes ont désormais accès au don de sperme (donc la demande explose), mais que la levée de l'anonymat fait qu'ils ont moins de donneurs... et qu'ils vont devoir jeter tout leur stock venant de donneurs qui veulent rester anonymes. Je lui réponds que j'aurais de toute façon refusé de contribuer à un système qui ne permet pas à l'enfant de connaître ses origines s'il en exprime le souhait, et que je suis donc bien content d'arriver au moment où ça devient possible. Bref, oui, ils ont besoin, oui, ils sont ravis, et oui, ils vont faire le maximum pour que je puisse donner avant la date d'expiration de ma capacité à procréer.

J'ai un premier entretien par téléphone, elle me pose un milliard de questions médicales (ma santé et celle de tout mon arbre généalogique sur quatre générations, tout y passe) puis elle me donne trois dates dans la semaine qui suit. Pour quoi faire ? Les recueils. Comment ça, "les" recueils ?! "Il nous en faut au moins deux, parfois trois". Ah...

Le premier recueil a lieu un lundi, en début d'après-midi. C'est étrange de programmer le moment où vous allez vous masturber, encore plus quand c'est une inconnue qui fixe pour vous le jour, l'heure et le lieu... mais le pire, c'est de faire ça à l'hôpital, seul, dans une pièce de 8 m², sous des néons jaunes, avec une cuvette de WC et un lavabo pour seule déco. Ça donne clairement plus envie de se défenestrer que de se masturber. Ils doivent le savoir, ça doit être pour ça qu'il n'y a pas de fenêtre. Dire que j'ai fait une heure et demie de route pour arriver là alors que rien ne m'y obligeait...

Second recueil, trois jours plus tard. Je me lève à 5h30 pour partir à 6h30 et me retrouver dans cette foutue salle avec ma bite à la main à 8h du matin. La dernière chose dont j'ai envie, c'est de me masturber, mais c'est pour la bonne cause, alors je fais un gros effort de concentration. Pour la science. Sans conviction, mais je le fais. J'ai deux rendez-vous, ensuite. Une psy, d'abord, qui veut s'assurer que je ne suis pas schizo (c'est éliminatoire) et que je fais ça pour les bonnes raisons, puis la patronne du CECOS, qui m'explique que je n'aurai pas besoin de revenir une troisième fois parce que j'ai bien travaillé les deux premières. Ça m'arrange, et pas seulement à cause du prix de l'essence. J'en profite pour leur glisser mes questions sur le don, l'anonymat, toute cette procédure, la loi, aussi, parce que depuis que j'y réfléchis sérieusement, il y a quand même deux trucs qui m'interrogent :

1. Si les femmes qui vont bénéficier de mon don ne peuvent ni choisir, ni savoir qui est leur donneur, n'y a-t-il pas un sérieux risque qu'elles préfèrent la bonne vieille méthode artisanale qui consiste à demander à quelqu'un qu'elles ont choisi et à faire ça toutes seules à la maison ? Si. Clairement, si. Pourquoi donc ne pas leur laisser la possibilité de choisir leur donneur sur catalogue ? Parce que c'est la loi. Au Danemark, on peut ; pas en France. On ne va même pas vous demander si vous préférez un brun ou un blond, un noir ou un blanc. S'il n'y pas de papa, on choisira pour vous.

2. Toutes ces questions sur mes antécédents familiaux, mon mode de vie, les entretiens médicaux et psychologique, les analyses de sang et de sperme, jusqu'au caryotype, pour savoir si je suis un mâle alpha et si ma semence mérite d'être utilisée, ça ressemble à s'y méprendre à de l'eugénisme, non ?

"- Eh bien oui, certains voient ça comme ça, mais c'est plus une sécurité pour les receveurs.

- Certes, c'est même hyper sécurisant, mais si je tombe amoureux d'une femme dans un bar, je nous vois mal échanger nos caryotypes avant de décider si on fait un enfant. Heureusement, d'ailleurs, parce que sinon, beaucoup de gens n'auraient jamais d'enfants !

- C'est vrai."

Mais c'est la loi...

En résumé, vous ne choisirez pas les caractéristiques physiques de votre enfant, mais en termes de santé, on aura supprimé un maximum de risques.

Ça y est, j'ai donné. Je suis passé entre toutes les mailles de tous les filets. Mon ADN est propre, j'ai le droit de faire des bébés. Dix maximum. J'explique à mon fils de onze ans tout le processus. Le don, la vasectomie, tout. Il me dit "d'accord", je comprends "fais comme tu le sens, papa". Le seul qui ne me demande pas si je ne vais pas le regretter, c'est lui. Merci, Léon.

Un petit cours de SVT et deux ou trois questions éthiques plus tard, c'est l'heure de passer sur le billard. La nuit précédente, Lucie m'écrit :

"- Ne fais pas ça.

- Pourquoi ?

- J'ai envie d'un autre enfant et je n'imagine pas qu'il ne soit pas de toi.

- Wow... Tu veux qu'on se remette ensemble ?

- Non, je veux juste un autre enfant de toi.

- Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas t'aider à concevoir un enfant que je verrai grandir mais que je n'aurai pas le droit d'aimer.

- Tu le fais bien pour les autres.

- C'est différent. Il n'y a pas d'affect, je ne saurai pas qui j'ai créé, ces enfants-là ne grandiront pas à côté des miens, élevés par leur mère, ils ne me connaîtront pas, et leurs mamans ne seront pas obligées de leur mentir quand ils voudront savoir qui est leur géniteur. Je ne peux pas faire ça à ton enfant, je ne peux pas faire ça à nos enfants, je ne peux pas me faire ça, je ne peux pas te faire ça.

- Tu te rends compte de ce que tu m'obliges à faire ?

- Qu'est-ce que je t'oblige à faire ?

- Tu me forces à coucher avec un homme dont je ne suis pas amoureuse."

Je n'ai pas dormi cette nuit-là : l'appréhension de l'opération, et cette phrase qui me hante encore, six mois plus tard.

Mon meilleur ami me conduit à la clinique, à une heure de chez moi. J'ai rendez-vous à 14h, je sortirai à 18h et je n'aurai pas le droit de conduire pendant 24 heures, le temps que l'anesthésiant quitte mon organisme. J'aurais aimé que Lucie m'y emmène, mais elle n'est pas là. Pourquoi serait-elle là ? Elle ne veut plus être ma femme. Il faut que je m'y fasse.

Dans ma chambre d'hôpital, alors que j'attends qu'on vienne me chercher, je reçois un message : "dis-moi que tu as renoncé". J'ai envie de renoncer. Je ne réponds pas. Je vais d'abord tenir bon, puis je lui répondrai pour lui dire que je n'ai pas renoncé.

Ils sont adorables. Tous. L'anesthésiste, le chirurgien, les trois infirmières qui se promènent autour de mes couilles, tous. Ils me posent tous les mêmes questions, depuis la secrétaire à l'accueil de la clinique jusqu'aux infirmières de bloc :

"- Vous êtes tout seul ?

- Oui madame.

- Vous avez quelqu'un pour vous ramener ?

- Oui, un copain.

- Et ce soir, il y aura du monde avec vous ?"

Je vois un mélange de surprise et de pitié dans leur regard, et je me demande pourquoi ça les inquiète tant que je me retrouve tout seul chez moi.

L'infirmière anesthésiste me prévient : "j'envoie ! Si jamais vous avez mal, vous le dites et j'en remets un peu." Trente secondes plus tard, je lévite. Je les entends discuter, mais je ne fais même pas attention à ce qu'ils disent. Je demande à l'infirmière, restée près de ma tête, ce qu'elle a "envoyé" :

"- Un petit cocktail dont j'ai le secret. Ma spécialité.

- Il y a quoi comme ingrédients, dans votre recette secrète ?

- De la kétamine et de la morphine.

- C'est bien, ça !

- Ça vous plaît ?

- Je pourrai vous en prendre une caisse en souvenir ?"

Je plaisante avec l'infirmière pendant que ça s'agite à un mètre de là. Au bout de deux minutes (ou de vingt, je ne sais pas trop), ils me font rouler jusqu'en salle de réveil. J'y resterai une heure et demie à regarder la pendule tourner, mais avec l'impression que ça dure dix minutes et que c'est très intéressant. J'ai très envie de soulever la couverture et de vérifier qu'on a tous bien compris ce qu'ils avaient à faire, mais je ne suis pas prêt à voir l'état du chantier, alors tant pis, j'attendrai demain.

Je retourne dans ma chambre, me rhabille et appelle Nico qui vient me chercher et me ramène chez moi. Sur la route, je lui raconte mon après-midi, à quel point tout s'est bien passé, à quel point ce n'est rien du tout, une vasectomie. On rejoue le Big Lebowski, qu'on connaît par cœur : "J'ai surtout envie de garder mes couilles ! - Pourquoi, qu'est-ce que tu vas en faire ?" On se marre. Maman m'appelle, me demande comment ça va, si j'ai mal, je lui dis que ça va très bien. C'est vrai.

Ce soir-là, je me couche plus tôt que d'habitude. Je suis épuisé. Des restes d'anesthésiant, sans doute.

Je mettrai trois heures à m'endormir. Je repense à cette conversation de la nuit précédente, au fait que je suis tout seul, et à tout ce que ça implique, tout ça, tout ce que j'ai fait dans le mois qui vient de s'écouler : un don de sperme et une vasectomie, et je me rends compte que non, ce n'était pas rien. Ça aurait pu être joli. Ça aurait dû être joli. D'habitude, c'est joli, parce que ce sont des projets de couple, parce que ça soulage quelqu'un, parce que ça libère quelqu'un... Moi, le sentiment qui me reste, c'est que je suis tout seul et que je ne sais même pas si je suis toujours un homme. C'est con, je sais, mais c'est la question que je me pose, là, maintenant, et je n'ai personne à côté de moi pour me dire que oui, tout va bien, tout ira bien, "bien sûr que tu es toujours un homme" ou "c'est courageux, ce que tu as fait" ou "c'est généreux, ce que tu as fait" ou "merci pour nous" ou juste "je t'aime"...

D'ailleurs, si je regarde dans le rétro, depuis que je mûris ce projet, depuis que j'en parle, personne ne m'a dit que c'était une bonne idée, et personne ne m'a accompagné dans ma démarche. Je n'ai rien demandé, non plus, mais c'est un fait : j'ai tout fait tout seul, de la réflexion au passage à l'acte. Les rendez-vous médicaux, la route, la branlette de 8h du matin dans un tube à essai sous des néons tristes, la douche à la Bétadine, le trajet jusqu'à la salle d'opération, le retour dans ma chambre, puis chez moi... J'ai fait tout ce chemin, pris toutes ces décisions sans qu'aucune d'elles n'ait été approuvée par un(e) de mes proches et, à l'exception de l'aller-retour à la clinique, cet après-midi - merci, Nico -, j'ai agi seul de bout en bout. Du coup, je ne sais pas. Je n'aurais peut-être pas dû. C'était peut-être une erreur. Je ne sais pas.

Je regarde à ma droite, dans mon lit, je cherche Lucie, je me dis qu'elle saurait quoi faire, elle, elle saurait quoi dire. Peut-être qu'elle ne dirait rien. Peut-être qu'elle me prendrait juste dans ses bras. Je ne sais pas, mais elle saurait. Mais elle n'est pas là. Si ça se trouve, elle pense à moi, elle pleure parce que son projet tombe à l'eau... Ce matin, je n'avais plus de femme, plus d'enfants, plus de maison, mais je pouvais encore faire des mômes. Ce soir, je ne peux plus. Est-ce que j'ai récupéré ma femme et mes enfants ? Non. Est-ce que je suis plus heureux ? Non plus. J'ai juste plus mes couilles et le sentiment que c'était une belle connerie. Ça devait être pour ça, la pitié dans le regard des soignants...

Le lendemain, ma grand-mère m'appelle :

"- Est-ce que tu vas bien ?

- Oui, mamie, ça va. Je ne sens rien, c'est dingue ! Ils sont forts, ces médecins !

- Oui, je sais bien, mais je ne te parle pas de ça, Clément. Est-ce que tu vas bien dans ta tête ? Ce n'est pas rien, ce que tu as fait hier. J'ai fait une ligature, moi, et je sais que ce n'est pas rien."

C'est la première personne qui me demande ça. Ce sera la seule. Merci, mamie. Je la rassure, je lui dis que tout va bien, mais j'ai envie de pleurer.

J'ai fini par m'y faire. Petite appréhension à J+10, quand j'ai retrouvé ma libido et que j'ai voulu voir si tout marchait comme avant. J'ai fait gaffe et j'ai eu ma réponse : oui, ça marche. Après ça, vous avez trois mois pendant lesquels il ne faut pas chômer, parce qu'à l'issue de ces trois mois, vous devez aller passer un spermogramme au laboratoire d'analyses pour vérifier qu'il n'y a plus personne dans les tuyaux. Or, vider les tuyaux, ça ne se fait pas en cinq minutes. Pendant ces trois mois, vous gardez votre contraception habituelle, par sécurité. Si vous êtes tout seul, c'est facile...

Elle était là quand je suis allé passer mon spermogramme, en juillet dernier. Je lui ai demandé de m'accompagner, elle a accepté. J'étais content qu'elle soit là pour me soutenir dans cette dernière épreuve. Elle est restée dans la salle d'attente. Évidemment. Ça nous a blessés tous les deux. C'était une connerie. J'aurais dû y aller seul, pour le coup... Pardon, Lucie.

Une semaine plus tard, je reçois un mail : mon caryotype est impeccable, ma dernière prise de sang de contrôle aussi. Ils ont mes derniers spermatozoïdes, et ils vont pouvoir aider jusqu'à dix femmes ou couples grâce à moi.

Ils me remercient.

Ça fait du bien.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte