Tunisie, Égypte: retour sur les révolutions

Dans le cadre des lundis de Mediapart avait lieu, lundi 28 février, à la Maison des Métallos, une rencontre avec nos envoyés spéciaux, Lénaïg Bredoux, Pierre Puchot et Michaël Hajdenberg, tout juste rentrés de Tunisie et d'Égypte, où ils étaient chargés de suivre au plus près les insurrections populaires. De riches et nombreux échanges avec la salle ont permi de faire le point sur les changements en cours dans le monde arabe.

Dans le cadre des lundis de Mediapart avait lieu, lundi 28 février, à la Maison des Métallos, une rencontre avec nos envoyés spéciaux, Lénaïg Bredoux, Pierre Puchot et Michaël Hajdenberg, tout juste rentrés de Tunisie et d'Égypte, où ils étaient chargés de suivre au plus près les insurrections populaires. De riches et nombreux échanges avec la salle ont permi de faire le point sur les changements en cours dans le monde arabe.

 

Quelle était l'atmosphère ressentie par les reporters sur place, et comment ont-ils été acueillis?

Malgré les craintes ressenties par les journalistes concernant leur provenance, la France, un pays qui a soutenu Ben Ali pendant de longues années, les Tunisiens leur ont réservé un accueil très cordial, très enthousiaste. «Ils avaient vraiement envie de parler, de libérer ce qu'ils avaient à dire depuis toutes ces années, ils voulaient témoigner ; en tant que journalistes, nous étions leurs interlocuteurs privilégiés. Ils étaient reconnaissants qu'on vienne couvrir leur révolution, ils étaient fiers. Ils ne voulaient pas qu'on les caricature. Ils ont vraiment fait preuve de bienveillance, leur joie était palpable, communicative» témoigne Lénaïg Bredoux.

Les reporters de Mediapart ont pu observer le processus révolutionnaire au plus près, ressentir son énergie au quoitiden. D'après Lénaïg Bredoux, «il y avait vraiment une primauté de la rue très forte. Chaque jour il y avait de nouvelles manifestations, des rassemblements. Au niveau local, on a pu observer la mise en place de comités populaires chargés d'administrer les municipalités en l'absence des maires corrompus, chassés par les habitants révoltés».Elle témoigne par ailleurs de l'épanouissement politique et du dévouement dont les tunisiens faisaient preuve. «Dans les discussions qu'on pouvait avoir avec eux, ils faisaient preuve d'une maturité politique impressionnante; on s'est aperçu que la critique existait bel et bien; elle avait simplement été étouffée par le système de Ben-Ali».

En Égypte, Michaël Hajdenberg a pu constater la même effervescence, et surtout l'ambiance de reconstruction, de renaissance, l'envie de faire table-rase : «pour la première fois, j'ai vraiment pris conscience de ce que ce voulait dire "année zéro" : sur place, il y avait une sorte de foisonnement un peu tous azimuts». Dans les entreprises, les syndicats étaient en ébullition, les patrons vérolés se faisaient chassés à coup de jets de chaussures. «La traduction politique de toute cette énergie s'avère pourtant compliquée, reconnait Michaël, sa conversion en structures stables, en organisations viables risque d'être un peu laborieuse». Le délai de six mois jusqu'aux prochaines élections à de grandes chances d'être insuffisant pour permettre une campagne plurielle lisible.

Quel a été le rôle des médias, et pourquoi a-t-on globalement peu entendu parler de la Libye?

En tunisie, la télévison, comme l'ensemble du champ de la culture, a été colonisé par les intérêts privés de Ben Ali, de la dictature. Il s'est produit un appauvrissement culutrel indéniable ces dernière années. La télévision offrait «un florilège d'émissions folkloriques très décontractées, un peu kitsh, parfaitement inintéressantes, vantant les images superficielles du pays, une télévision touristique que plus personne ne regardait, à part pour les matchs de foot» rappelle Lénaïg. La télévision nationale était peu fréquentée; quant aux autres chaînes privées tunisiennes, elles appartenaient toutes au clan Ben Ali ou à des proches du régime. Les Tunisiens regardaient tous les chaînes étrangères pour s'informer.

En Égypte, les choses sont un peu différentes. «Un tournant s'est produit en 2005, explique Michaël Hajdenberg. Les médias d'oppositionont commencer à s'émanciper un peu. D'une manière générale, l'arrivée de chaînes privées dans les années 2000 a eu un effet presque bénéfique: les talks-shows qui défilaient à l'écran montraient de temps à autre des monsieurs tout-le-monde, qui avaient ainsi l'occasion d'exprimer une souffrance, une précarité que les habitants aisés du Caire ne connaissaient pas vraiment et qu'ils ont commencé à découvrir».

 © M. Sentin © M. Sentin
Concernant la Libye, si l'on a commencé à en parler avec un peu de retard, et si les événements qui s'y déroulent ne sont sans doute pas couverts autant qu'ils le méritent, c'est tout simplement parce que le média télévisuel ne traite que les sujets pour lesquels des images sont disponibles. Or, en Libye les journalistes n'étaient pas les bienvenus, la situation était plutôt dangereuse pour eux et ils ont tardé à pouvoir s'établir dans le pays pour faire leurs reportages et livrer des premières images.

 

Comment perd-on la peur et ose-t-on descendre dans la rue, malgré les dangers, la répression?

Les réseaux sociaux ont eu un vrai rôle à ce niveau-là. Ils ont permis une viralité de la contestation, ils ont servi à vérifier l'effet de masse qui se propageait, à sortir chacun de son isolement et à attester de l'ampleur du ressentiment. Ils ont permi de faire exister une opinion publique d'une forme nouvelle, qui s'élaborait de personne en personne et qui a dissipé un peu la peur de se retrouver seul et vulnérable. L'information réduit l'insécurité.

Par ailleurs, les armées tunisienne et égyptienne ont assez vite montré qu'elles hésitaient, elles montraient des signes d'ouverture vis-à-vis des manifestants; le problème était plutôt du côté des milices. Michaël Hajdenberg a ainsi pu constater «la confiance incroyable, incompréhensible pour nous Français, que les Egyptiens ont dans leur armée. Il y avait du coup un optimisme incroyable. Ils ont réussi à faire une révolution en se passant de leaders. Le peuple égyptien a repris confiance en lui et se dit que quiconque arrivera au pouvour aura dorénavant peur et respectera le pouvoir populaire. Du côté de l'armée, il n'y a personne pour assumer vraiment le pouvoir ou se l'accaparer actuellement».

Pourquoi des voix d'oppositon construites ont-elles du mal à émerger? Une alternative politique concrète existe-t-elle?

«Ce n'est pas qu'elles n'existent pas. Les grands médias traditionnels sont souvent réticents à traiter de la situation politique, surtout de groupes politiques minoritaires, estime Lénaïg Bredoux. A cela s'ajoute la difficulté de nombreuses organisations que représente la sortie de la clandestinité pour se constituer en entité politique organisée d'un seul coup, brutalement». Elles étaient aussi attentives à ne pas jouer le rôle de récupérateur. Elle ne veulent pas usurper cette révolution qui est avant tout l'oeuvre des individus. C'est un moment intéressant pour questionner le rapport entre l'individu mobilisé, jeté dans l'action pour la première fois après des années de silence, tributaire d'une spontanéité irrésistible, et l'organisation politique, avec ses règles, son institutionnalité etc.

Les entités politiques sont néanmoins conscientes du risque que cette révolution puisse échapper à la société civile, qu'elle soit d'une manière ou d'une autre confisquée, une crainte d'ailleurs «diffuse chez tous les Tunisiens mobilisés et qui explique leur animosité vis-à-vis du gouvernement transitoire, qui compte encore des membres du RCD - de ce point de vue, le départ du premier ministre Ghannouci est une bonne chose». Malgré leur éclatement, toutes les entités politiques se sont mises d'accord pour créer un Comité de sauvegarde de la révolution. D'après Lénaïg, «on semble se diriger aujourd'hui vers la création d'une assemblée constituante».

Quel rôle, quelle place pour l'administration publique dans ces révolutions?

«L'administration a plutôt joué un rôle régressif, souligne Pierre Puchot, elle a plutôt freiné les mouvements de révoltes, les évolutions, et continue à le faire». Pourquoi? Tous simplement parce que l'organisation despotique du système de Ben Ali a produit «une administration à sa botte, avec des fonctionnaire qui devaient cotiser au RCD pour obtenir leur poste et s'y maintenir». Ils ont été engrainés dans le système de copinage et de corruption et doivent leur carrière au pouvoir de Ben Ali.

D'après Pierre Puchot, c'est plutôt l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), la centrale syndicale fondée en 1946, qui a proposé les bases capables d'appuyer le mouvement. D'une certaine façon, l'UGTT a été l'acteur politique principal dans cette révolution tunisienne et a permis d'irriguer le mouvement populaire grâce à ses sections locales.

Concernant l'Egypte, Michaël Hajdenberg raconte: «La fonction publique y a été par contre été très mobilisée, notamment sur la question des salaires, les fonctionnaires étant sous-payés depuis des années».

Est-il possible de dégager des profils ou des tendances sociologiques pour identifier les révoltés? Ne s'agissaient-ils pas de personnes plutôt aisées, auxquels une certaine forme de consommation était acessible, comme en témoigne leur «look» sur les images des manifestations?

En Tunisie, il n'y avait pas de profil ou de tendance identifiable. Pierre Puchot explique que toutes les classes, toutes les couches de la société étaient mobilisées. «On a pu voir à Tunis, là où sont concentrées les télévisions, des jeunes bien habillés, qui semblaient profiter d'un niveau de vie correct, peu ou proue occidentalisé. Mais il ne fait pas oublier que la révolution est partie de Sidi Bouzid, à l'intérieur du pays, dans les régions pauvres, et qu'elle s'est répandue dans toutes les petites localités où les gens étaient vraiment, vraiment pauvres, à l'image de Mohamed Bouazizi». Pour Lénaïg, il ne s'agissait pas de revendications catégorielles, mais d'une union transversale dans la défense de l'intérêt général objectif. Du même coup, les bourgeois de Tunis ont découverts l'ampleur de la pauvreté et du désarroi dissimulé dans les provinces, dont ils n'entendaient jamais parler. Le peuple s'est d'une certaine manière redécouvert, les gens ont parlé entre eux, partagé leurs expériences.

En Égypte, la situation était un peu différente. Il semble que les classes supérieures aient été sur-représentées place Tahrir. La corruption empêchait les gens qualifiés, les ingénieurs par exemple, d'exercer leur travail, analyse Michaël Hajdenberg. «Il y avait surtout une vive animosité contre le fils de Moubarak et ses amis business men qui confisquaient tous les postes et toutes les richesses. Un système de copinage pourri était en place et empêchait les gens d'évoluer dans leur carrière, ou de prétendre à ce qu'ils méritaient. Une élite majoritaire était étouffée par une autre, minoritaire». Par ailleurs, quand le chiffre de l'estimation de la fortune supposée de Moubarak a été annoncé, les fameux 70 milliards de dollars, il s'est répandu comme une traîné de poudre, incitant certaines personnes, jusqu'alors passives, à descendre dans la rue. «L'ampleur du détournement de l'argent public semblait démentiel, personne ne pouvait l'accepter».

Que faut-il penser de l'islamisme à l'aune de ces mouvements? Quelle est sa réalité?

Avec l'idée du soit-disant «miracle économique» tunisien, que beaucoup d'économistes ont soutenu, DSK y compris, l'idée du risque islamiste a été «la principale fable qui nous a été servie ces dernières années concernant la Tunisie», estime Pierre Puchot. Autant l'idée du «miracle économique», en jouant habilement sur divers indicateurs, pouvait être plus ou moins défendu, autant l'islamisme n'a pas la moindre réalité en Tunisie.

«Il faut sortir de ce mythe qui a servi de prétexte à l'embrigadement de la population et aux complaisances occidentales face à ce régime dictatorial; tout cela était une fable qui servait les intérêts du pouvoir. Ennahda, le mouvement islamiste tunisien, a été décimé dans les années 1980. C'est un parti démantelé, complètement inorganisé aujourd'hui. Il y a quelques années, on pensait que la répression produirait des extrémistes, de type salafiste; mais ces feux n'ont pas pris», ajoute Pierre Puchot, pour qui «il n'y a pas d'islamistes actifs en Tunisie aujourd'hui».

Soulignant que beaucoup de Tunisiens souhaitent inclure les islamistes dans le jeu démocratique, il affirme que la figure de l'islamiste radical ne peut plus être convoqué comme prétexte pour circonscire et étouffer la vie politique. «Il faut complètement repenser la question de l'islam et cesser de se laisser aveugler par le mythe d'Al Quaida, qui a surtout servi l'impérialisme américain et les intérêts particuliers des pays occidentaux».

Pour sa part, Michael Hajdenberg a d'abord été surpris du silence entourant la question des Frères musulmans quand il est arrivé, comme si ce n'était pas vraiment le sujet. «Les gens étaient préoccupés par bien autre chose: la chute du régime de Moubarak». Là encore, la question du soi-disant risque que représenterait l'extrémisme religieux a largement été gonflée par le pouvoir et les médias en place.

Michael Hajdenberg rappelle qu'ils sont cependant la seule forme d'opposition existante aujourd'hui. «Les Frères musulmans sont une confrérie, et l'on ne peut pas dire qu'ils soient pour autant très organisés, notamment parce qu'ils ont été interdits depuis les années 1960. On ne peut pas dire combien ils sont aujourd'hui, ni quelle forme peut prendre leur engagement politique, s'il peut prendre une forme réellement collective, ou bien s'il va rester individuel et localisé. En cas d'élection, il est impossible de savoir vraiment si la population les suivrait, dans quelles proportions. Aujourd'hui on ne sait pas vraiment s'ils sont structurés, comment ils vont évoluer. De même, on ne sait vraiment ce qu'ils pensent».

Sur bien des terrains on reste donc dans l'expectative. «On peut penser que la conjoncture les oblige à adopter une certaine langue de bois», suggère Michaël Hajdenberg, ce qui expliquerait leur discours actuel sur leur volonté de ne pas s'emparer du pouvoir, malgré leur participation au renversement de Moubarak. «Les gens qui vont arriver au pouvoir vont se trouver dans une situation délicate, avec beaucoup d'attentes et peu de leviers; prendre le pouvoir maintenant n'est peut-être pas, tactiquement, une bonne idée».

Par ailleurs, ceux des Frères musulmans qui ont participé aux mouvements de révolte étaient pour la plupart des jeunes, qui ont profité de cette effervescence collective pour s'ouvrir à la société civile, aux coptes par exemple. Aujourd'hui, le mouvement des Frères musulmans est donc très certainement traversé par de multiples tiraillements, notamment autour des accords de Camp David (le traité de paix israëlo-égyptien de 1979).

Il était question d'une séparation entre le mouvement politique et un parti politique; qu'en est-il?

Les Frères musulmans ont en effet décidé de créer le Parti de la liberté et de la justice. On peut penser qu'il ne prônera pas un islam extrémiste, mais qu'il prendra l'option d'un islam sécularisé, et sa participation au jeu politique ne pourra produire qu'un adoucissement de leurs positions. «De toute façon, la charia inspire déjà l'ensemble des lois; ils n'en demandent pas plus pour l'instant, explique Michaël Hajdenberg. Il est dit dans l'article 2 de la Consitution que l'Égypte est un état musulman». En Tunisie, c'est même le premier article qui fait de l'islam la religion de l'État.

Le conflit israëlo-palestinien a-t-il joué un rôle dans les révolutions?

Si chacun des reporters admet la place de la question israëlo-palestinienne dans les fondements de la conscience politique arabe, ils refusent cependant d'en faire le point central de ces aspirations révolutionnaires. Adventice et périphérique, cette question a plutôt été absente des révoltes. En Égypte par exemple, Michaël Hajdenberg dit ne pas avoir vu ou entendu cette question évoquée pendant son séjour. «Il n'y en avait pas la moindre trace dans les cortèges ou dans les foules, personne ne m'en a parlé, je crois que ce n'était vraiment pas l'enjeu central; en tout cas ce n'a pas été le moteur du mouvement, c'est une certitude».

La question du modèle Iranien se pose-t-elle?

Pour Pierre Puchot comme pour Michaël Hajdenberg, il existe aujourd'hui un rejet total de l'Iran par les populations égyptienne et tunisienne. On ne saurait parler de «modèle» concernant l'Iran. Ce serait bien plutôt la Turquie qui pourrait servir aujoud'hui de modèle au Proche-Orient.

Où faut-il regarder aujourd'hui, quelle sont les changement qui pourraient s'avérer intéressants au Maghreb?

P. Puchot © M. Sentin P. Puchot © M. Sentin

Selon Pierre Puchot, le cas de l'Algérie est particulièrement intéressant à suivre. Des changements politiques dans ce pays pourraient entraîner des évolutions majeures dans l'ensemble de cette région du monde. Principalement parce que l'Algérie est un pays vaste, avec une population nombreuse, et qui dispose d'une surface financière énorme du fait de ses réserves en pétrole. Dirigée correctement, dans le cas où de réels changements se produiraient au niveau gouvernemental, elle pourrait devenir un véritable pôle économique au Maghreb, susceptible d'engendrer une véritable redéfinition de la géopolitique du Proche Orient.

Ces révolutions nous parlent-elles de nous?

Il y a bien sûr un effet de miroir, et les reporters racontent que les Arabes qu'ils ont rencontrés leur parlaient bien sûr de la situation française: «Ils se demandaient quand nous allions faire une nouvelle révolution en France», sourit Lénaïg Bredoux. La démission de Michèle Alliot-Marie a bien sûr été l'une des conséquences de ces révoltes, qui ont permi de mettre en lumière un système de complaisance malsain dans laquelle la France avait une place de choix. On a aussi découvert les failles béantes de la diplomatie française. «Ces dernières années, l'ambassade de France à Tunis était une vaste blague: on y organisait surtout des soirées karaoké…»

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