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Billet de blog 22 nov. 2021

COP26 : après les discours d'alerte, place au rapport de force ?

COP après COP, les appels à agir et les constats alarmants n’ont pas entrainé de passage à l’acte des pays les plus émetteurs de gaz à effet de serre. L'expression de la colère et la construction du rapport de force seront-elles plus efficaces ?

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Lors de cette COP26, comme lors des réunions précédentes, des représentant·e·s ou des figures de la société civile de certains pays parmi les plus exposés au changement climatique ont pris la parole. Plusieurs discours ont mis lumière les avenirs (et les présents) catastrophiques auxquels leurs pays font face : montée des eaux, sécheresses, fréquence des désastres climatiques, famines… Largement relayés par les médias, ils et elles ont usé de figures rhétoriques, d’images fortes et de formulations à la hauteur des enjeux, dans l’espoir de mobiliser. Ce type de discours est régulièrement observé lors des COP. Ils attirent souvent l’attention des médias, mais s’ils ont pu participer à une prise de conscience collective, ils n’ont pour le moment pas entrainé de passage à l’acte. 

Simon Kofe, ministre des Affaires étrangères de Tuvalu, s’est par exemple adressé à l’assemblée les pieds dans l’eau. Cette image illustrant concrètement un des plus grands dangers qui menace l’archipel du Pacifique a largement circulé, sans doute d’avantage que son discours en lui-même. « We cannot wait for speeches when the sea is rising around us » (nous ne pouvons plus attendre les discours alors que la mer monte tout autour de nous) a-t-il déclaré, illustrant son propos par une image forte, les jambes, le pupitre et les drapeaux de son pays et de l’ONU dans l’eau. 

'We are sinking': Tuvalu minister gives Cop26 speech standing in water to highlight sea level rise © Guardian news


 Elizabeth Wathuti, militante kényane, a de son côté expliqué aux participants de la COP que pendant qu’ils étaient « confortablement installés dans ce centre de conférences à Glasgow, plus de deux millions de kényans souffrent de famine à cause du changement climatique ». Après deux saisons de pluies trop faibles, les rivières s’assèchent au Kénya. Les pénuries d’eau vont se faire de plus en plus récurrentes et vont concerner la moitié de la population mondiale, explique la militante. Face à ce drame, que subissent déjà concrètement, physiquement des millions de personnes, Elizabeth Wathuti demande aux participants de la COP « d’ouvrir leur cœur » et d’accepter de ressentir la douleur et l’injustice. Il est difficilement concevable pour celles et ceux qui les ressentent de se dire qu’on peut être au courant de tout et choisir de ne rien faire, ou de faire trop peu. 

PE World Leaders Summit Opening Ceremony - Elizabeth Wathuti's Full Speech © Elizabeth Wathuti

D’autres discours ont été prononcés, mobilisant des images fortes et des formules déroulant la dure réalité pour mobiliser. On pourrait notamment citer les vidéos utilisées lors du discours de David Attenborough, ou la phrase de Surangel Whipps Jr, président de Palau « you might as well bomb us » (autant nous bombarder), illustrant la responsabilité directe des pays les plus polluants dans la disparition de plus en plus certaines de nombreux pays insulaires. António Guterres (secrétaire général des Nations Unies) lui-même soulignait à l’ouverture de la COP l’importance des interpellations des peuples du monde entier et l’enjeu des décisions à prendre : « sauvegarder notre avenir et sauver l’humanité ». 
Malgré ces nouvelles prises de paroles et quelques maigres avancées, le résultat de cette COP n’est pas au niveau des enjeux et les décisions prises ne permettront pas de maintenir le réchauffement à 1,5°, l’objectif annoncé (vous pouvez trouver des éléments d’analyse sur le site de Bon Pote). 
« Combien d’autres voix devrons nous entendre, combien d’autres images sur ces écrans devrons nous voir sans être capable d’avancer. Ou sommes-nous trop endurcis et aveuglés pour entendre les cris de l’humanité ». Mia Mottley, Première Ministre de Barbade et excellente oratrice met le doigt sur la difficulté des « leaders » (pour reprendre ses termes) à faire face à l’urgence de la situation et à pleinement saisir leur rôle, à cause d'une possible déconnexion des problèmes du Monde. 

Speech: Mia Mottley, Prime Minister of Barbados at the Opening of the #COP26 World Leaders Summit © UN Climate Change


Certains pays se refusent à revoir leurs engagements à la hausse, d’autres se félicitent de prendre de nouveaux engagements alors qu’ils n’ont pas toujours tenus les précédents ou font des promesses en partie creuses, comme la France qui annonçait à travers sa ministre de l’écologie Barbara Pompili mettre fin aux financements de projets fossiles à l’étranger, mais Bercy qui précisait le lendemain à Audrey Garric (journaliste au Monde) qu’aucun projet ne sera abandonné dans l'immédiat « parce qu’il n’y en a pas sans captage et stockage de CO2 ». Ces petites avancées insuffisantes et les effets d’annonces permettent de créer une illusion de mouvement sur laquelle les gouvernements s’appuient pour temporiser et ne pas prendre les décisions drastiques qui devraient s’imposer.
Cela fait des années que les COP s’enchainent, que les scientifiques tirent les sonnettes d’alarme, que les images de catastrophes climatiques mortelles font le tour du monde. Il est impossible, aujourd’hui, pour un.e dirigeant.e politique de ne pas être au courant de l’état du monde et de l’avenir terrible qui nous attend si nous n’agissons pas. Les prises de décisions ne sont pas motivées par cette réalité, mais par la volonté de maintenir un statu quo le plus longtemps possible, de maintenir en vie le « business as usual » duquel les acteurs économiques les plus importants tirent leurs profits. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la délégation la plus fournie de cette COP26 n’a pas été envoyée par un pays, mais par l’industrie fossile, avec plus de 500 personnes.

Les discours mettant l’emphase sur les catastrophes actuelles et à venir n’auront donc pas suffi à convaincre les dirigeants. Les constats dramatiques et les cris d’alarme ne suffisent plus pour mettre la pression sur les décideurs. C’est notamment ce paradoxe, entre l’urgence à agir d’un côté et l’inaction de l’autre que dénonce des millions d’activistes dans le monde. Face à ce constat d’échec se multiplient donc les prises de parole et les actions symbolisant la colère face à l’inaction.
Le discours de Vanessa Nakate, militante écologiste ougandaise, en est une bonne illustration. S’adressant aux participants de la COP, elle rappelle les faits : ce n’est pas la première fois que des pays se réunissent, l’urgence est de plus en plus grande et pourtant les décisions nécessaires n’ont toujours pas été prises ; plus personne ne croit en la capacité des gouvernements et encore moins des banques et des industries à agir activement et à répondre à la hauteur des enjeux ; la présence d’autant de représentants de l’industrie fossile aux COP ne permet pas d’imaginer une sortie du charbon, du pétrole et du gaz dans les délais nécessaires… Et pourtant, elle termine en leur suppliant de lui prouver, à elle et à tou·te·s les autres militant·e·s qu’ils et elles ont tort de ne pas les croire. « Please prouve us wrong » a-t-elle ainsi répété plusieurs fois, regardant le public et laissant s’exprimer son émotion. Elle met ainsi en mots une sorte de dernier espoir, ayant auparavant indiqué toutes les raisons pour lesquelles cet espoir est faible, et pourquoi des millions de personnes, engagées pour que les choses changent, ne le partagent pas. Elle pave ainsi le chemin pour des discours plus conflictuels et plus radicaux, justifiant la mise en place d'un rapport de force.

Climate activist Vanessa Nakate at #COP26: Humanity will not be saved by promises © Rappler

C'est la position que Greta Thunberg soutient déjà depuis quelques temps, soulignant la nécessité de militer, de mettre la pression pour pousser les décideurs à agir. Elle ainsi résumé à sa manière la fin de la COP26 sur Twitter.

© Greta Thunberg

Ainsi, le rapport de force qu’essaient de mettre en place des militant·e·s dans les monde entier apparaît dans les discours de la COP et autour de la COP. Multipliés, renforcés par les actions des militants écologistes partout dans le monde et par la prise de conscience de la majorité… S’ils arrivent à faire le lien avec l’ensemble des luttes écologistes locales et le mouvement international, s’ils arrivent à s’immiscer dans les lieux de prises de décisions et à faire éclater les murs qui les cachent, ces discours seront peut-être un levier d’avantage efficace pour que les dirigeants agissent en prenant des décisions à la hauteur des enjeux auxquels nous faisons face. Ils auront en tous cas le mérite de révéler les véritables positions et motivations de chacun.

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