“Mariage pour tous” : à Lyon, qui sont les anti ?

A Lyon, il n’y pas que Gérard Collomb pour tordre le nez devant le projet de loi ouvrant le mariage et l’adoption aux personnes de même sexe. Depuis fin 2012 et les premières empoignades autour du mariage pour tous, les “anti” lyonnais sont très remontés. On “tracte à fond” et on s’organise, chacun entendant parler au nom d’une foule d’anonymes en colère contre cette loi qualifiée, au choix, de “liberticide”, “mortifère” ou “contre nature”. Alors, qui organise la “Manif pour Tous” le 2 février devant l’Opéra ?

  • Votre voisine, si ça se trouve


Chez les “anti”, on insiste sur la variété des profils. Si je n’ai rencontré que des gens élevés dans la religion catholique, la plupart ont indiqué pratiquer seulement “pour les mariages et les enterrements”. Et souligné que leur “engagement” n’avait rien à voir avec une foi quelconque. Vade retro Civitas, donc. Même diversité concernant l’âge, l’”anti” Lyonnais se moquant manifestement de passer pour réactionnaire à 24 ans. Gabriel, très avenant avec ses cigarettes roulées et ses livres sous le bras, viendra ainsi entre deux révisions pour l’agrégation de lettres classiques : “L’air d’un vieux con ? Pourquoi ? J’ai plein de potes qui sont contre aussi ! Ce n’est pas parce qu’une évolution existe qu’elle est bonne.” Pour lui, “la question du mariage gay est sociétale, donc ni politique ni religieuse.” D’autres étudiants rejoignent la conversation, la plupart estimant que “ça va trop loin, trop vite” et que “le débat s’est trop radicalisé.”

  • En marche pour l’enfance


C’est aussi l’avis d’Anne Lorne, de l’association En marche pour l’enfance : “Le ton se durcit, on a enregistré 450 adhésions payantes en un mois et on reçoit sur Facebook des messages de personnes qui veulent lancer des actions coup de poing de leur côté.”  Créée en octobre dernier, En marche pour l’enfance a co-organisé la manifestation du 17 novembre, qui a vu selon la police 22 000 personnes défiler entre la place Bellecour et la place des Terreaux.

Manifestation contre le projet de loi, le 17/11/2012 à Lyon

 
Sans être à proprement parler un collectif, elle compte parmi ses membres des représentants de la plupart des associations régionales “anti” : Humanité durable, SOS Papa, l’Alliance Vita... Le nombre actuel d’adhérents ne m’a pas été communiqué. Le budget, constitué uniquement des dons et adhésions, semble conséquent : En marche pour l’enfance affirme avoir distribué “50 000 tracts pédagogiques et 200 000 tracts de mobilisation” pour la seule manifestation parisienne du 13 janvier.

Anne Lorne vote blanc et revendique la non-appartenance politique de l’association : “Différents partis nous ont proposé de nous aider en relayant notre action, en finançant des banderoles ou des tracts : les Radicaux de gauche, l’UMP, le FN, le Bloc identitaire... On n’a même pas répondu à certains.” Pourtant, on sent chez elle un vrai plaisir à militer : “C’est la première fois que je m’engage pour quelque chose, je ne lâcherai pas.”

Anne a une raison très personnelle de prendre parti : elle est fille d’une “épouse X” : “La recherche de filiation c’est monstrueux, ça vous travaille toute votre vie. On n’a pas donné la parole aux “sous-X” alors qu’on veut généraliser cette faille, cette douleur.”

C’est entre autre sur cet aspect que le “happening” du 2 février veut mettre l’accent, avec les témoignages d’une femme devenue stérile à la suite d’une erreur médicale, une femme ex-pupille de l’Etat... Devrait également intervenir une juriste très engagée contre le mariage pour tous, Aude Mirkovic.

  • Cosette & Gavroche


On retrouve cette dernière à l’association Cosette & Gavroche, qui la cite parmi ses membres d’honneur. Cette association-là aussi est née en octobre 2012 et a co-planifié la manifestation du 17 novembre ; elle aussi en a profité pour organiser une collecte en vue des actions futures : “On a été excédentaires par rapport au coût de la manif. On a un fichier conséquent de médecins, d’avocats, 200 à 300 adhérents qui payent une cotisation libre... les gens sont généreux”, explique Pierre-Emmanuel Tortat, son vice-président. Une générosité qui a permis à l’association d’organiser le 26 janvier des “Etats généraux de l’enfant” à l’hippodrome de Vaulx-en-Velin, dans des locaux “loués par certains membres sur leurs fonds propres”. Et de s’offrir au passage un joli coup de pub avec la présence de la passionaria des “anti”, Frigide Barjot, débarquée de Paris pour un petit quart d’heure d’intervention :

Manifestation contre le projet de loi, le 17/11/2012 à Lyon


C’est elle qui nous en a fait la demande”, commente sobrement Pierre-Emmanuel. Qui admet que l’impact médiatique induit a du bon. Si En marche pour l’enfance se revendique comme rassemblement d’anonymes, Cosette & Gavroche en fait des tonnes sur le prestige de ses sympathisants : la liste des membres d’honneur cite pêle-mêle “Laurent LAFFORGUE, médaille Fields 2002”, “Olivier REY, philosophe, mathématicien, chercheur au CNRS”, “Professeur Pierre MAGNIN, doyen honoraire de la Faculté de médecine de Besançon (Président d’honneur)”, etc.

Je n’ai pu discuter avec chacun les motivations de son adhésion à l’organisation. “C’était assez spontané”, affirme Pierre-Emmanuel Tortat. “Oui, c’est à la fois une caution intellectuelle et une source d’inspiration pour nous. On voulait des gens d’influence, pour donner du poids scientifique à notre réflexion.” Quitte à en faire un peu trop : Pierre-Emmanuel Tortat, lui-même cité comme “professeur de philosophie”, est en Master 2 de philo à Lyon 3 et donne des cours à côté dans un institut privé.

Quant à Aude Mirkovic, qui devrait prendre la parole pendant la manifestation, elle est maitre de conférence en droit privé à l’université d’Evry et est intervenue récemment sur le thème “Mariage, filiation : le Parlement est-il tout puissant ?” lors d’un séminaire à l’lnstitut de formation politique, un organisme plutôt à droite qui se propose de “former des jeunes pour redresser la France”.


Bien sûr, il faut faire la distinction entre les associations mentionnées ci-dessus et leurs membres, dont la plupart ne représentent qu'eux-mêmes. Reste que ces initiatives sont pain béni, c’est le cas de le dire, pour les cathos pas contents [Renaissance Catholique, Les Alternatives Catholiques...]. Gaultier Bès, secrétaire de Cosette & Gavroche, tient ainsi un blog intitulé Le soupirail et les vitraux qui s’ouvre sur une citation de Camus : “Empêcher que le monde ne se défasse”... Sans oublier les extrémistes et déclinologues de tout poil [GUD, Jeunesses nationalistes...] prompts à y voir une confirmation que la “vraie France” partage leur opinion sur la déliquescence de la nation. On risque de les croiser aussi sur le parvis de l'Opéra.

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