Aux comparutions immédiates : “Je pense que vous idéalisez les canards”

ll s’agrippe à la barre comme un homme ivre et courbe les épaules, B., 19 ans, face au président du tribunal qui le rudoie un peu :

Soit vous vous tenez droit soit vous vous asseyez, c’est bien clair dans votre esprit ? Vous restez debout ? C’est bon, on peut passer à autre chose ?

Autre chose, c’est la main courante déposée contre B. pour “exhibition sexuelle” par une jeune femme, absente à l’audience. “Vous reconnaissez les faits ? Oui ? Pourquoi vous me dites ça avec un grand sourire ?” Toussotement de la défense : “Monsieur le président, monsieur a été hospitalisé à la clinique Mon Repos juste après les faits pour des troubles schizophréniques...

Le président lit le rapport de l’expert psychiatre :
Trouble sévère de la personnalité... faille narcissique... parait vouloir maintenir le fantasme d’une toute-puissance... Vous comprenez ce que je vous dit ?
- Oui...
- Ca vous évoque quoi la toute-puissance ?
- Bah... Superman ?


La salle sort de sa léthargie. Au dernier rang, un monsieur voûté s’essuie discrètement les yeux.


“ll est dit que vous avez un trouble de la personnalité, vous en pensez quoi ?
- …
- C’est écrit que vous êtes imprévisible, c’est vrai ?
- C’est un compliment ça non ?
- C’est écrit potentiellement dangereux.
- Je suis un gentil moi. Je suis un canard.
- Vous croyez que les canards sont toujours gentils ? Vous avez une vision idéalisée des canards.”


La salle pouffe.


- “Vous avez besoin de reprendre confiance en vous ?
- J’ai besoin d’un travail.
- L’expert parle de vécu persécutoire, vous croyez que les autres vous en veulent ?
- Je pense que je suis entouré par des salauds.
- Vous me dites ça en souriant, vous le pensez vraiment ? Oui ? Vous étiez déjà allé en garde à vue avant ?
- Oui, il y a longtemps...
- Pour quelle raison ?
- C’est secret... Mon avocate ne peut pas le dire ? Ca me fait trop de souci.”


Rires étouffés dans la salle. B. va s’asseoir, se recroqueville. Les gloussements s’éteignent à mesure que le secret se dissipe, entre les mots prudents de la défense. Le président s’éclaircit la gorge, invite l'avocate à poursuivre.

ll est aujourd’hui en bien meilleure forme qu’il y a quatre mois”, se lance-t-elle, “je l’ai connu prostré, ne dormant pas, avec ce sourire qui est la marque de ses troubles. M. B. se trouve dans un isolement extrême, il est déscolarisé. Sa famille est plus dans le déni que dans l’accompagnement. C’est un enfant, dans un corps d’adulte certes, mais on n’est pas dans un dossier d’exhibition classique.”

Trois mois de prison avec sursis assortis d’une mise à l’épreuve de trois ans : obligation de soin, obligation de suivre une formation, interdiction d’approcher les écoles.

B. sort de la salle, son sourire ne l’a pas quitté.

















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