Aux comparutions immédiates : “Ah non ! Les bijoux, c’est pas moi”

On comprend tout de suite qu’ils se connaissent à la manière dont ils se toisent, P. petit et sec dans le box des prévenus, A. sombre et massif à la barre. Le président du tribunal les regarde alternativement en surjouant la lassitude.

Monsieur P., pourquoi avoir laissé un message sur le téléphone de Monsieur A. , je cite : “J’ai tout niqué chez toi, je vais partir au Portugal avec ton fric” ?
- Je ne sais pas moi, j’ai pensé à rien !

- Donc, vous êtes entré chez Monsieur A. en escaladant un tas de palettes, c’est ça ?
- C’est ça, je suis passé devant le foyer, j’ai vu que la fenêtre était ouverte, j’ai choisi la facilité quoi.
- Et vous avez dérobé un bocal contenant environ 1300€ en espèces, ainsi que des bijoux : une chaine et un médaillon en or, une bague....
- Ah non ! Les bijoux, c’est pas moi !
- Et c’est qui alors ?
- Je sais pas mais c’est pas moi ! Moi j’ai juste pris l’argent.
- Vous vouliez vraiment partir au Portugal ?
- Mais non, je connais personne là-bas moi ! Mon père est enterré à Bron !”

A. est maçon, P. cuisinier ; il vivaient dans le même foyer de travailleurs du 9e arrondissement avant que P. n’en soit expulsé pour cause de loyers impayés. Après une semaine dans la rue il est repassé devant son ancien logement, a vu une fenêtre ouverte, saisi l’occasion au vol. ll a reconnu tout de suite l'appartement dans lequel il venait de pénétrer :

“On a été amis mais on ne se voyait plus trop depuis que je lui avais prêté 300€, il ne me les avait pas rendus. ll était venu plusieurs fois chez moi, il savait forcément que je mettais des pièces dans un pot, raconte A., épaules basses, sourcils froncés. ll tient la barre à deux mains.
- Enfin vous conviendrez que garder autant d’argent dans un pot chez soi, ce n’est pas très prudent !
- Je sais pas. Y a plein de gens qui le font.
- Mais 1300€ ?
- Je sais pas. Moi tout ce que je veux c’est comprendre pourquoi il m’a fait ça. Je demande qu’il me rembourse, qu’il rende les bijoux à ma compagne, c’est des bijoux qui lui viennent de sa mère, et ça s’arrêtera là.”

Au lieu de partir au Portugal, P. a erré dans Vaise, non loin du foyer. La police l’a cueilli là quelques jours plus tard. ll avait tout dépensé.

Vous avez pas mal de dettes je crois ? relève le président du tribunal. Vous jouez.
- Je n’ai joué que 20€ avec les 1300€. Le reste je me suis payé une semaine d’hôtel et à manger.
- Vous ne travaillez pas ?
- Je devais faire un essai d’une semaine au Hilton la semaine prochaine. Je suis au chomâge, c’est de ma faute, à force de faire trainer...
- Quand on veut on peut travailler, Monsieur !”

Dix mois de prison dont six assortis d’un sursis avec mise à l’épreuve de deux ans, obligation de travailler, obligation d’indemniser la victime. A. sort massif et sombre dans sa chemise à carreaux.

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