Vous avez demandé le SAMU, ne quittez pas. Journal de crise #2

Prendre la plume pour témoigner. Prendre la plume, confiné. On se le dit parfois. Entre nous. Nos proches nous le suggèrent. Avec ce qu'on entend. Raconter les appels que l'on reçoit. Témoignage de l'intérieur. [Mis à jour au 10 avril]

Fin Janvier. La Chine dans le chaos fait son apparition sur les chaînes d'information en continu. Premières vagues d'appels. « J'ai reçu un colis, le produit est made in China ». Par dizaines. Et d'autres. Qui ont mangé Chinois. Croisé Chinois... Le numéro vert 0 800 130 000 est annoncé au bout de dix jours à ce régime infernal. Trop tard. Lorsqu'il est mis en place, la vague est retombée. Nous n'avons plus d'appels à qui le recommander. Nous ne savons pas encore que la suivante, Italienne, arrive.

Dernière semaine de Février. L'Oise est touchée. Les premières consignes portant sur le Covid-19 sont diffusées. Les premières demandes de renfort en personnel aussi. Je passe le week-end chez une amie, loin de Paris. Le confinement en Italie fait surface dans les journaux. « Dans quinze jours, on y est. Fais des provisions de nourriture et de paracétamol ».Comme un pressentiment.

Quand je reprends en régulation début mars, on a basculé. 25, 30 appels en attente. Essentiellement des personnes angoissées.

- Le SAMU ? Je vous appelle parce que je rentre de Venise, là ...

- Et c'était bien ?

- Oh ça oui, magnifique …

On détend l'atmosphère comme on peut. On rassure. Oui, vous étiez dans la « zone à risques. »  Mais en l'absence de symptômes... On trie. On renvoie vers le numéro vert, qui ne répond encore que de 9 heures à 19 heures alors que les pics d'appels, précisément, arrivent après ...

Deuxième semaine de Mars. Le sentiment de débordement m'envahit un matin, en fin de garde. Il est 7h, c'est encore calme. D'un coup, en deux minutes, une quarantaine d'appels font jour et sont en attente. Je me sens débordé. Je le dis à cette dame qui appelle parce qu'elle a entendu son ado tousser dans la nuit – laquelle dort encore. Quelle est l'urgence ? Il y a 25 lignes en attente derrière elle, le patient qui claque la grosse détresse respiratoire sera mort avant d'avoir été décroché …  Elle le prend mal. Elle a raison. Partout dans les médias, les autorités, Ministre de la Santé en tête invitent à faire le 15.

Mi-Mars. On frôle les 5 000 appels en 24h contre 1 500 en temps normal. 40, 50 appels en attente. 15, 20 minutes de délai de décroché. L'ambiance est lourde. Comme après les attentats de 2015. On trie. Essentiellement des appels relevant de la médecine générale. Le SAMU devient un super secrétariat médical. Les gens appellent pour savoir s'ils peuvent prendre rendez-vous chez leur médecin traitant. Problème : nos médecins, chargés de leur répondre sont débordés. Ils attendront parfois six heures avant d’y être effectivement invités. Ce qui décale encore leur prise en charge. Le stade 3 se fait attendre. Beaucoup parient sur sa mise en place après les municipales … on serre les dents. Le délai de décroché explose. Il n'y a plus d'urgence vitale ...

Un matin, un collègue nous présente une méthode de tri des appels Covid. Objectif : organiser, par priorités, le dépistage des patients. Je souris. Quatre mille appels par 24 heures et encore un seul centre de dépistage dans le département. Mathématiquement, c'est plié. Impossible de dépister tout les cas détectés dans ces conditions. Pas assez de créneaux. Pas assez de personnels pour les convoquer. La suite me donnera raison. Même avec l'ouverture d'autres centres de dépistage dans le département, chaque jour, les critères d'inclusion dans le processus se réduisent. Chaque garde, de nouvelles consignes se rajoute aux précédentes. On se perd : initiatives personnelles généralisées ou nouvelles procédures de services ? La confusion s'installe. La crainte de l'erreur et d'un nouveau scandale impliquant le SAMU est dans toutes les têtes ... Des gens à qui on avait promis un dépistage - mais qui ont depuis été exclus - rappellent et s'inquiètent. Une conduite à tenir est diffusée : Ne pas leur dire franchement qu'ils ne seront jamais dépistés...

16 Mars. Stade 3, la France est confinée. Deuxième intervention du Président de la République en quelques jours. A chaque fois, promesse d'argent pour les entreprises. Avec montants chiffrés. A chaque fois, gratitude exprimée pour les soignants. Grand bien nous fasse. Dehors, devant l’hôpital, les banderoles rappelant la grève entamée aux urgences depuis un an prennent l'eau et le vent. Paroles … Dans les jours qui suivent, les voisins applaudissent au balcon à 20 heures. Le Président Macron se promène en réanimation à Avicenne. Toujours de la gratitude. Aucune annonce chiffrée. Sentiment d'être méprisé. Trois collègues sont confinés car dépistés positifs au Covid19. Ça tombe bien, une boite de masques vient de faire son apparition dans le service. Je décide d'en porter. Les locaux, d'ordinaire exigus, nous empêchent de conserver une distance « barrière » suffisante. D'autres seront contaminés, c'est sûr. Le sens sacrificiel des soignants m'interroge. Je ne le partage pas. Où en sont-ils, aux urgences, de leur gréve ? Nulle part. On ne peut pas arrêter de soigner, me répond-t-on. Il y aurait des morts.... Il y aura des morts, de toute façon.

20 mars. Nouvelle boulette dans la communication gouvernementale. On incite les entreprises à verser une prime aux salariés pour qu'ils viennent travailler. Après avoir martelé haut et fort que le confinement était la règle et qu'il fallait rester chez soi. Assuré les entreprises de la prise en charge de la facture du « chômage partiel », ce qui a au passage servit de déclic à toute une ribambelle de sociétés pour baisser le rideau. Donc on ferme mais on reste ouvert. On reste chez soi mais on va travailler. Chercher la cohérence... La dernière garde confirme par ailleurs une nouvelle tendance. Les gens sont chez eux et ils s'occupent, à raison. Deux graves accidents domestiques pris en charge. Un mort. Toujours près de 4000 appels par 24 heures.

Samedi 21 mars. Nous y sommes. La vague attendue se profile. A mesure que le jour se lève, le nombre d'appels est anormalement élevé pour un samedi matin ou, normalement, les travailleurs de la semaine dorment et nous offrent un répit jusqu'en milieu de matinée. Il n'est pas 9h, et déjà, les appels en attente se comptent par dizaines, et la moitié des équipes sont en intervention. La ligne dédiée spécifique mise en place pour la permanence de soins liés au Coronavirus est complètement saturée ; nombreux sont ceux qui doivent patienter plus de trente minutes avant d'obtenir un conseil médical. Aux urgences des hôpitaux, ce n'est guère mieux. « Je n'ai plus de place dans les couloirs, plus de brancards pour mettre les patients », nous alerte ce médecin. Cet autre, chef des urgences nous contacte. Il apprend par la presse l'ouverture d'un centre de consultations dédié au Covid à l'initiative d'un groupe de médecins avec l'appui des collectivités locales de son secteur. Lequel est censé recevoir les patients envoyés par le SAMU et les cabinets médicaux selon l'article. Pendant que lui a organisé son service pour faire face à l'afflux de patients. De notre coté, nous n'avons ni information sur le mode de fonctionnement de ce centre, ni consigne particulière. L'articulation ville – hôpital de la médecine, en pratique… Le week-end se poursuivra à un rythme soutenu. Nous retrouvons les flux d'appels que nous avons affrontés ces dernières semaines. A une différence, notable, près. Il ne s'agit plus d'angoisse. Nombreux sont les patients graves. Les médecins commencent à s'adapter à la situation et régulent « serré ». Le maintien à domicile / en maison de retraite est privilégié à chaque fois que possible quand, il y a encore quelques jours, le transport à l’hôpital était globalement la norme. On met en place, en urgence, des dispositifs d'oxygénothérapie chez les patients. Je ne l'ai fait que rarement ces dernières années et j'y prends plaisir. Chaque mise en place réussie dans ces délais contraints est comme une petite victoire. Dimanche, il n'y a plus de places de réanimation disponibles dans le département. Nos voisins limitrophes, eux aussi, sont à la peine.

Mercredi 25 Mars. La semaine s'annonce dans la lignée du week-end précédent. Début de journée sans aucune place de réanimation disponible en Île-de-France. Les médecins doivent se battre pour placer un patient. Alerter les autorités de tutelles. Il leur faut des lits. Car les appels sont là. Nombreux. Beaucoup émanent de patients nous ayant contacté il y a quelques jours alors qu'ils présentaient des premiers signes. Ils sont désormais en détresse respiratoire grave. La majorité finit intubé-ventilé et se retrouvera en réanimation. Je ne fais pas de ratio mais c'est impressionnant. Un SMUR engagé, un patient intubé. Et la course à la recherche du service de réanimation qui pourra l'accueillir. Toute la garde. C'est épuisant. Comme notre rythme de travail. Il faut répondre aux appels en attente. Vite. Bien. Efficacement. Raisonner l'angoisse perçue. Identifier la détresse vitale. Engager les secours. Et recommencer sans cesse. Sans répit. Ce n'est plus la simple vague d'appels liés aux récréations, à la même heure, dans le département et aux enfants qui chahutent et se blessent. C'est une inondation. Le flux est tel qu'aller vite ne sert qu'à s'épuiser. A se fâcher avec les appelants, qui, ayant attendus, prennent notre questionnement directif, automatique, pour de l'agressivité. On ne peut pas écluser le nombre d'appels en attente, ils sont trop nombreux. Il y a bien eu, il y maintenant un mois, un appel à volontaires, pour constituer la cellule Covid, chargée de délester la régulation du traitement de ce surcroît d’appels. Des gardes assurées en plus du service normal. Avec un effectif déjà limite pour permettre au planning de tourner au quotidien. Total, les journées intenses s’enchaînent. Il faut aussi reprendre les gardes de ce collègue, en arrêt maladie après son dépistage, ou de celle-ci, blessée chez elle. L'épuisement nous gagne, générant de nouveaux arrêts de travail à remplacer … le cercle vicieux s'enclenche doucement sous nos yeux, un peu plus chaque jour. On commence à avoir du mal à combler les trous dans les plannings sur la cellule Covid. Puis c'est pour le planning de base même que l'on a du mal à trouver des remplaçants. Les appels à « volontaires » se font plus insistants. Directifs.

Il y a bien une tentative de trouver de nouvelles ressources pour nous aider. Élèves des centres de formation des assistants de régulation médicale, ambulanciers, externes … On installe des postes informatiques et des lignes téléphoniques en catastrophe. Ils ne peuvent pas tout faire. Ils ne savent pas tout faire. Logiciels, procédures, pratiques professionnelles … ils se retrouvent à nos cotés, projetés dans un monde qu'ils côtoyaient sans toutefois en maîtriser les codes. Ils font de leur mieux. C'est la panique cet après midi lorsque, au cours d'un appel, celui-ci découvre que le patient est en arrêt cardiaque. Intervenir. Reprendre l'appel, engager les secours, guider les premiers gestes. Et débriefer, ensuite. Rassurer. Pour mieux repartir, ensemble.

Samedi 29 mars. Nous sommes face à un immense rouleau compresseur. Plus d'une centaine d'appels en attente à la prise de service. Toute la garde, nous sommes sollicités par les hôpitaux pour organiser des transferts de patients vers des services de réanimations, toujours plus éloignés. Une cellule de gestion des places a été mise en place au niveau régional. Elle soulage un peu nos médecins qui enchaînaient jusqu'alors les appels pour placer les patients.

Toujours beaucoup de personnes angoissées. La gêne respiratoire ressentie, expression d'une angoisse réelle face à cette situation inédite. Les chaînes informations en continu, que beaucoup nous disent regarder n'aident pas. Scrutées à haute dose, elles alimentent leur stress. Il faut rassurer, encore. Faire patienter en attendant le rappel par le généraliste, compagnon de galère, débordé ce soir là. Souvent, quelques heures plus tard, il tombera sur le répondeur du patient, qui se sera endormi. D'autres, que nous n'arrivons pas à canaliser, nous rappelleront plusieurs fois encore, s'ajoutant à la longue liste des appels en attente. A chaque fois, évaluer la situation. Temporiser. Faire preuve de patience et d'empathie, dans ce contexte est ardu. J'éprouve parfois le sentiment d'être coincé pendant ces minutes à rassurer, quand la file d'appels s'allonge et que peuvent s'y cacher de réelles détresses vitales.

La preuve par l'exemple, peut être, que la mise en œuvre maintes fois annoncée d'un numéro unique d'urgence au niveau national n'est pas nécessairement une bonne idée. Lorsqu'un appartement brûle dans une barre d'immeuble, ou qu'une tempête fait rage, il nous arrive de recevoir des appels quand le standard du 18 est à son tour pris d'assaut. Ce qui est important à cet instant, pour celui qui appelle est bien de voir sa demande prise en compte. Son appel au secours décroché. Relayé. Or, c'est bien le mérite de l'organisation actuelle, en plusieurs standards. Permettre plusieurs accès, distincts et interconnectés, aux secours. Pour que la situation de débordement d'un service ne conduise pas au naufrage de l'ensemble.

 

Mardi 31 mars. Il n'y a plus de tests systématiques pour les soignants présentant des symptômes. Nous étions les derniers à en bénéficier, en ambulatoire. Rapidement, face à l'étendue de l'épidémie, face -aussi - à la faiblesse des moyens et des ressources disponibles, les critères d'inclusion dans le dispositif de dépistage s'étaient resserrés. Dans certaines structures, les tests ont même été rationnés quotidiennement. Faute de matériel. De réactif. Désormais, seuls les patients graves hospitalisés en bénéficieront. Pratique. Cela va encore réduire le nombre de cas officiellement déclarés. Inquiétant. Tous les nouveaux cas déclarés seront forcément des formes graves de la maladie.

 

Vendredi 3 avril. Croissants et pains au chocolats à foison dans le service à la prise de service. Repas offert le midi. Et dans un coin, une affiche, un sponsor. Don d'un grand groupe en « soutien aux soignants ». Ces attentions nous font plaisir. Elles témoignent de la considération que beaucoup éprouvent, dehors. Elles disent leur envie, eux aussi, d'être, comme nous, dans l'action. De ne pas rester seulement confiné, passif, ce besoin de contribuer à l'effort de tous dans cette bataille. Cela fait plaisir, certes, mais ne m'empêche pas d'éprouver un sentiment partagé. Une envie de dire «Merci, mais ... ». Merci mais, cela fait des mois que l’hôpital public appelle à l'aide. Et qu'il ne se passe rien. Alors la charité bien pensante des grands groupes du coin qui nous offrent quelques douceurs en passant pour se racheter une conscience tout en continuant à défiscaliser à outrance, et donc à priver, in fine, ce même hôpital public de moyens et de ressources pour fonctionner, non merci. Vraiment. On ne pallie pas un manque structurel de moyens organisé par une obole momentanée. Les discrets « Merci, et bon courage » d'anonymes qui nous appellent pour un renseignement, un conseil, nous semblent plus sincères et nous font chaud au cœur. Comme ces quelques lettres que nous recevons, régulièrement, pour remercier le service de son intervention, et qui, jaunies par les années, rayonnent en salle de repos. Avec, au crayon, le prénom des collègues ayant traité l'affaire, inscrit par la cadre.

Le rythme des derniers jours s'est ralenti. Au double de la normale, il en devient presque acceptable. Les appels graves sont nombreux, de patients qui nous avaient contactés il y a seulement quelques jours, présentant de premiers symptômes. Ils se dégradent vite, une fois la détresse installée, et c'est, à chaque  fois, une course contre la montre. Et puis, toujours, ces appels qui restent. Cette fois, les sanglots retenus de cette petite fille de six ans, pendant que sa mère tente l'impossible, guidée par ma voix, auprès de son jeune mari en attendant les secours ...

 

« Dites, vous êtes au courant d'un transfert de patients de la réanimation en province, prévu pour demain ? » Sous l'égide de l'agence régionale de santé, on fait de la place dans les services depuis quelques jours. Organisation de convois par la route, rotations d'hélicoptères, entre cinq à dix patients rejoignent des hôpitaux en province chaque jour. On sait faire, on le fait même au quotidien à plus petite échelle, mais il y a du plaisir à organiser ces opérations d'envergure qui s'insèrent dans une activité courante chaotique. Bloquer les équipes, Obtenir les escortes. Prévenir les péages autoroutiers de leur passage. Rechercher les appareils, estimer les heures de posée, prévoir les équipes au sol, anticiper l'accueil des patients, au départ et à l'arrivée. Le temps d'une garde, échanger de nombreux coups de téléphone avec ce collègue lointain, du département d'accueil, ou cet autre, qui coordonne les moyens aériens. Physiquement éloignés, proches et soudés dans l'action. Il faut tout faire pour fluidifier les trajets. Un seul patient peut avoir besoin de 30 litres d'oxygène par minute. Alors, même si l'équipe est prévoyante, les trajets sont longs et il n'y a pas de place pour un quelconque accroc.

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