Le voyage à Strasbourg

Voyage à Strasbourg : un voyage pour une Europe laïque

Hier j’ai fait partie des 60 à 70 personnes qui se sont rendues à l’invitation de Jean-Luc Mélenchon au nom de son groupe la GUE (gauche unitaire européenne) et de NGL (gauche verts nordiques) pour protester contre la venue de pape à Strasbourg. J’ai pu constater que le problème des rapports de l'UE et des religions, mais surtout la religion catholique était encore beaucoup plus grave que je ne pensais.

I) Le jeu de piste des manants

Avant de perler du fond j’aimerais faire part de mes impressions à mon arrivée. D’abord bien que le pape soit déjà parti les transports en commun étaient encore bloqués autour du Parlement. La veille c’est Metz qui était bloquée pour le président. Je comprends certaines mesures de sécurité mais j’en ai marre de faire partie des manants qui crapahutent pour ne pas croiser les chefs.

Je ne vous ai pas mis de photo de l’extérieur du parlement qui est connu, mais dedans j’ai eu l’impression d’être enfermée dans un gros et haut cylindre destiné à me faire prendre conscience de mon insignifiance. Ça m’a fait penser à ces BD d’anticipation où la disproportion des bâtiments écrase l’humain. Après, c’est plutôt à la Flûte enchantée   que j’ai pensé, vous savez quand Tamino veut entrer dans le temple, il y a plusieurs portes et chaque fois qu’il s’approche une voix d’outre-tombe, lui dit « Arrière ». Pour être honnête la voix, c’était celle des vigiles. Ne sachant laquelle choisir je me suis présentée à une porte au hasard. Nous étions inscrits depuis une semaine et avions rempli un formulaire mais l’énoncé de ma visite s’est heurté à un masque d’incompréhension, mais l’oracle a tout de même été rendu : « Porte 4 ».

Là, en apparence c’est bon on fait passer les visiteurs au contrôle, j’attends, alors que la station immobile dans une queue me fait souffrir, mais que ne ferait-on pour la laïcité? Au moment où ça va être mon tour, quelqu'un vient dire la réunion de Mélenchon c’est porte 2, juste celle où l’on m’avait envoyée porte 4. Mais au moins ça y est on existe. Là l’attachée parlementaire de Jean Luc vient contrôler nos pièces d’identité, on croit que ça devient bon, mais non tout le monde doit entrer ensemble. On entend une aimable voix nous dire : « Les Mélenchon vous restez dehors ! ». Finalement on commence à pouvoir passer au contrôle, la technique est la même que dans les aéroports, mais à l’aéroport vous dit aimablement que c’est pour notre sécurité, alors que nous sommes une dangereuse bande de malfaiteurs supposés.

Mais même après le passage des portiques le cas n’est pas réglé, l’attachée de Jean-Luc a tout de même obtenu de rester en bas pour d’éventuels retardataires. La bande de barbares mécréants incontrôlables va donc devoir monter un étage seule. Une idée germe dans la tête d’une vigile : « Il vous faudrait un chef, quelqu’un qui connaisse tout le monde ». Là ça m’a vraiment rappelé les récits de mon grand-père ou de ma mère quand chaque été ils prenaient un train pour aller passer les vacances en zone libre, un chef de wagon était désigné parmi les voyageurs. J’ai répondu que c’était impossible, vu qu’on ne se connaissait pas et elle a pris la lourde décision de nous laisser prendre un ascenseur, en sortir et faire 20 mètres et accéder au port, la salle de réunion.

Le sourire de Laurent Maffei nous a fait comprendre qu’on avait atteint une petite cellule d’humanité.

Après cette Odyssée, la réunion a été à la fois passionnante et terrifiante, car j’en suis sortie convaincue que loin de la protéger, l’Europe menace ma liberté de conscience.

II) Le contenu des débats

Laurent Maffei nous a présenté les intervenants et leurs communications. Henri Pena-Ruiz qui était souffrant n’a pas pu faire son intervention. Je tiens à préciser que j’ai pris mes notes du mieux possible mais que ce qui va suivre résume ce que j’ai retenu de chaque intervention et donc que je suis seule responsable.

 

1°) Véronique de Keyser, ancienne députée européenne

10 ans de lutte pour la laïcité dans les institutions européennes.

La parole a d’abord a été donnée à Véronique de Keyser, socialiste, oui mais belge. Elle a été députée européenne de 2001 à 2014 et elle est actuellement conseillère municipale de Liège.

Elle nous a raconté ses treize ans de combat pour la laïcité en Europe. Elle souligne l’énorme importance du lobbying religieux. Cela vient de nombre de religions et de sectes. A Bruxelles, il y a le quartier des immeubles religieux comme autrefois il y avait le quartier des cordonniers ou des tailleurs.

Mais de très loin c’est l’Eglise catholique qui pèse le plus lourd et par sa frange la plus extrémiste. Elle pense que pratiquement toutes les équipes autour des commissaires contiennent au moins un membre de l’opus dei. Cette pression s’est aggravée depuis l’adhésion des pays de l’Est en particulier la Pologne.

Le sens de ses pressions est d’encadrer les libertés individuelles par les principes religieux.

Comme ces pressions ne peuvent avoir le même écho dans tous les pays, l’Eglise défend et obtient chaque fois le l’application du principe de subsidiarité si difficile à appliquer dans d’autres domaines.

En clair, il est absolument impératif que tous les concombres aient la même taille dans toute l’Europe. Mais le droit à l’avortement ou au mariage pour les couples de même sexe regarde chaque pays. L’Eglise peut ainsi sauver ce qui peut l’être de son idéologie rétrograde.

Véronique de Keyser pense que la laïcité des institutions européennes serait pourtant le meilleur moyen de faire vivre ensemble les peuples d’Europe. Elle a mené pendant treize ans ce combat au sein du Parlement européen et cela lui a valu des attaques d’une rare violence de la part des tenants de cette religion de paix et d’amour.

2°) Hadrien Toucel, auteur d’un livre sur le pape François.

La face politique cachée d’une icône médiatique

Hadrien Toucel travaille à un ouvrage sur le pape François qui sera bientôt publié aux éditions Bruno Leprince.

Lors du récent synode sur la famille, on a présenté ce pape comme novateur et progressiste. Il n’en est rien.

Il faut d’abord rappeler son passé politique en Argentine. Il appartenait dans sa jeunesse à un groupe péroniste d’extrême droite. Son principal ennemi dans l’Eglise était la théologie de la libération, ce mouvement qui affirmait le droit des pauvres à ne pas rester simple objet de compassion, mais à devenir acteurs du changement. L’Eglise a condamné ce mouvement et l’actuel pape François a été demandeur de cette condamnation. Au temps de la dictature militaire, il a été au mieux attentiste au pire collaborateur et cela alors que des membres de l’Eglise ont été assassinés, victimes de la répression sauvage conduite durant cette période.

Erreurs de jeunesse ? Son conservatisme s’est illustré beaucoup plus récemment en Argentine, puis dans le reste du monde depuis qu’il est pape. En Argentine il est intervenu dans la campagne présidentielle en déclarant qu’il n’était pas dans la nature des femmes d’exercer le pouvoir. Il est aussi intervenu dans les débats qui ont agité la France l’année dernière en déclarant que accepter le mariage pour tous, c’était  « défaire le dessin de Dieu ». Rien que ça !

On peut au moins porter à son crédit son intérêt pour les pauvres et sa condamnation d’une économie inhumaine. Mais cela ne fait pas du pape un révolutionnaire. On remarque tout d’abord qu’il en reste à la charité qui sauve l’âme des riches plus qu’à la justice qui permettrait aux pauvres de ne pas le rester. D’autre part si l’on s’intéresse un peu à l’économie du Vatican, on s’aperçoit que les faits sont souvent en contradiction avec le propos.

3°) Michet Conradt, historien

Religions : état des lieux d’une laïcité introuvable

Michel Conradt est historien, spécialiste des relations entre l’Union européenne et les églises.

Il retrace tout d’abord l’histoire du rapport entre les églises et particulièrement l’Eglise catholique et l’UE.

Ces relations sont originelles puisque les pères de l’Europe comme Robert Schuman étaient des catholiques très engagés. Mais le poids de la religion s’est alourdi avec l’élargissement territorial qui a inclus dans l’Europe des pays comme la Pologne où le catholicisme est très enraciné. L’interventionnisme s’est aussi aggravé du fait de la diversification des compétences de l’Europe.

On se souvient du débat sur les racines chrétiennes que certains et naturellement au premier chef, le Vatican voulaient introduire dans le préambule de la Constitution européenne. On croyait avoir gagné sur cette question, mais la religion rejetée par la porte est revenue par la fenêtre. L’article 51 de cette constitution prévoyait un dialogue obligatoire entre toutes les institutions européennes (Commission, Conseil, Parlement et les religions et même les associations laïques). La Constitution a été rejetée mais elle a été remplacée par le traité de Lisbonne qui reprend les mêmes dispositions dans son article 19. Même si cela paraît pluraliste c’est une vaste fumisterie. Les institutions européennes  choisissent elles-mêmes les associations laïques avec qui elles parlent et certains ont accepté ce jeu de dupes. Le dialogue avec d’autres religions sert d’alibi, l’Europe dialogue avec des sectes comme la scientologie et même les raëliens.

Mais le tout sert à masquer l’influence privilégiée de l’Eglise catholique. L’objectif principal de celle-ci de combattre toute idée de séparation de l’Eglise et de l’état. Maintenir la subsidiarité pour les états où elle n’existe pas et revenir dessus là où elle existe. Cela suppose d’imposer l’Eglise comme interlocuteur privilégié et la présence de catholiques actifs (et pas n’importe lesquels) dans les institutions.

4°) Pierre Galand Président de la fédération humaniste européenne.

Pouvoir et laïcité en Europe.

 

Pierre Galand représente une fédération d’associations laïques et humanistes européennes.

Il souligne le paradoxe qu’il y a à vouloir imposer une religion dominante dans une Europe où le catholicisme recule partout à la fois face à l’athéisme et aux autres religions.

L’Europe devrait s’assurer que les liens entre les états et les églises ne privent pas les citoyens européens de droits fondamentaux comme celui au mariage civil. Les laïcs britanniques en sont encore à devoir militer pour ça, mais ils ne sont pas les seuls en Europe.

L’existence du délit de blasphème dans certains pays d’Europe ainsi qu’en Alsace Moselle est insupportable.

 

5°) Marina Albiol :

L’offensive politique de l’Eglise en Espagne

 Pour tout vous dire, là j’ai eu un problème. Les habitués du bâtiment nous ont dit d’utiliser le casque pour la traduction simultanée, mais je n'ai  pas réussi. J’ai donc préféré me concentrer et rassembler tout ce que je pouvais tirer de ma connaissance d’autres langues romanes.

J’ai donc tout de même compris que l’église catholique espagnole est nostalgique de sa position dominante durant le franquisme. Elle pousse ses pions non sans un certain succès. Il faut voir sa main dans la tentative qu’il y a eu de revenir sur le droit à l’avortement. On constate aussi sa forte influence dans le système éducatif privé mais aussi public.

Ceci dit les espagnols se défendent pas mal.

Conclusion de Jean-Luc Mélenchon

Il nous a d’abord fait le récit de ce qui s’était passé le matin dans l’hémicycle. Pas la réunion d’un parlement mais un prêche, une parole en l’absence de tout débat. (Nadine Morano l’a d’ailleurs confirmé puisqu’elle a dit avoir prié).

Il a aussi était amusé par les réactions des eurodéputés. A droite c’est l’enthousiasme débridé et l’hypocrisie. En effet, ils semblent tous prêts à partir en croisade contre la pauvreté. Ils sont prêts à tout pour que la Méditerranée ne devienne pas un cimetière. Mais cet aspect juste des propos du pape les conduira-t-il à changer de politique, on peut en douter.

Mais l’essentiel n’est pas là, le pape veut que le bras séculier européen s’oppose à l’émergence de l’émancipation de l’individu. Jean-Luc fait la différence entre l’égoïsme, la cupidité induits par le système capitaliste et l’émancipation de chacun.

Chacun doit pouvoir maîtriser sa vie, sa sexualité, sa maternité sa fin de vie et l’Eglise ne veut pas. Chacun doit être libre d’exprimer sa pensée sur les questions religieuses. Ce papa sous ses dehors bonhomme veut comme son prédécesseur Jean-Paul II réduire au minimum la séparation de l’Eglise et de l’état.

Pourtant, pour l’Europe la solution serait la laïcité qui "n’est pas plus un remède purement français que les antibiotiques ne sont un remède purement irlandais".

 

Après ce discours un débat a suivi, comme le public était en majorité composé d’alsaciens et de lorrains les questions ont surtout porté sur le concordat et le risque de contagion qu’il porte en  lui pour le reste de la France.

 

Je suis partie à la fois réconfortée par les luttes qui se mènent et très inquiète. L’influence des lobbies religieux et en particulier du lobby catholique sur les institutions européennes est beaucoup plus forte que je n’imaginais.

 

 

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