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Billet de blog 22 sept. 2015

Palestine : la question de l'eau, un enjeu crucial.

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(jeudi 17 septembre 2015 a eu lieu à Paris, une conférence intitulée "Palestine, la question de l'eau, un autre mur", avec Pascal Durand et Jacques Fontaine)

Quelques rappels liminaires, puis présentation du contexte politique et économique par Pascal Durand, député européen, EELV :

L'Union Européenne (UE) constitue l'un des principaux partenaires commerciaux d'Israël. L'UE a donc toute légitimité pour faire entendre sa voix dans le conflit israélo-palestinien, mais elle ne le fait pas, ou alors juste dans un sens qui légitimise Israël, en ne condamnant pas les violations répétées perpétrées à l'encontre des droits du peuple Palestinien.

Le dialogue avec Israël ne peut jamais aborder la question humanitaire, car à chaque fois Israël brandit un argument massue : la question sécuritaire. Dès lors que tout est justifié par des impératifs sécuritaires, il n'y a plus de discussion possible ...

L'accès à l'eau constitue donc une autre porte d'accès pour pouvoir parler de la situation des droits humains sur les Territoires de la Palestine occupée.

La question du partage des ressources n'est pas anecdotique car on assiste clairement à une situation d'accaparement par Israël de la ressource eau.

Sur place ...

Lors de son voyage en début d'année, en tant que député européen, Pascal Durand a pu circuler en Cisjordanie ; par contre l'accès à Gaza a finalement été interdit.

En Cisjordanie, il a visité plusieurs villages palestiniens situés en zone quasi désertique, qu'il décrit comme ne disposant quasiment pas d'accès à l'eau. Il y a vu des puits à sec ou sciemment empoisonnés par l'armée israélienne.

Il explique notamment une technique qui constitue à broyer une carcasse de voiture puis à la jeter au fonds d'un puits qui sera rendu ainsi inutilisable du fait de sa pollution aux hydrocarbures et aux métaux lourds.

Dans ces conditions, les Palestiniens ont accès à l'eau seulement une à deux heures par jour. C'est une façon de leur rendre la vie impossible et de les pousser à quitter leur terre.

Pascal Durand insiste sur le courage et le mérite des familles palestiniennes qui résistent, et restent dans leur village, envers et contre tout.

Ceci est d'autant plus insoutenable qu'à quelques kilomètres des villages palestiniens à l'abandon, il a vu des colonies luxuriantes et des plantations sur-irriguées. Là, l'accès à l'eau n'est pas un problème ; ni de quantité ni de qualité : des cultures intensives d'export pur s'étendent sur des kilomètres (agrumes, ...).

Nous sommes donc clairement dans une situation d'apartheid[1]. Et l'UE en est complice puisqu'elle l'accepte... Le boycott des produits israéliens mené par BDS trouve donc toute sa justification !

Israël pratique ainsi une politique d'humiliation et de privation d'accès à l'eau des villageois palestiniens. C'est une atteinte permanente aux droits humains et à la dignité humaine qui est commise et organisée.

Jacques Fontaine, universitaire, géographe, membre de l'AFPS, poursuit :

Les ressources en eau douce de cette région du Proche Orient sont parmi les plus faibles du monde. Nous sommes ici dès le départ dans une situation de pénurie extrême qui nécessite un partage entre les différents utilisateurs.

En moyenne, on peut considérer que les Palestiniens disposent de moins de 300m3 d'eau par habitant et par an, à certains endroits on est même à moins de 80m3 d'eau par habitant et par an (en Cisjordanie) ; or, pour les géographes, en dessous de 1000m3 d'eau par habitant et par an, on est en situation de pénurie chronique. A l'opposé, coté israélien, l'accès à l'eau potable ne pose pas de problème, même si les coûts de transport et de traitement de la ressource brute peuvent être importants. Les habitants israéliens consomment entre 6 à 10 fois plus d'eau potable que les Palestiniens !

On assiste donc à une situation d'accès à l'eau scandaleusement inégalitaire au détriment des seuls Palestiniens. Avec bientôt 13 millions d'habitants, cela va devenir intenable.

L'origine des ressources en eau :

- les sources du Jourdain, qui arrivent dans le lac Tibériade, en Israël ;

- les aquifères côtiers exploités depuis très longtemps, notamment pour des zones d'agriculture intensive (Jaffa), et qui aliment Gaza ;

- les aquifères de montagne. Ces aquifères transfrontaliers participent à nourrir les tensions entre Israël, le Liban, la Jordanie et la Syrie, pour le partage de leurs eaux ; en effet, si 80% des précipitations tombent du coté jordanien, Israel effectue 80% des pompages.

Les aquifères côtiers sont complètement surexploités, ils sont très fragiles car peu profonds, et la surexploitation accélère le phénomène de salinisation des eaux. Les aquifères de montagne sont eux aussi surexploités ; leur rechargement annuel par l'eau des précipitations est inférieur à ce qui est exploité.

Tous les aquifères sont menacés de pollutions ou pollués, notamment par des nitrates, du fait des rejets de l'agriculture intensive mais aussi de l'insuffisance d'équipement en stations de retraitement des eaux usées, spécifiquement du coté palestinien.

De plus, les Israéliens ont mis en place une politique de prélèvement de la ressource qui permet son accaparement à leur usage quasi exclusif :

Si les Israéliens peuvent forer des puits ayant jusqu'à 1500m de profondeur, les Palestiniens ne peuvent creuser que jusqu'à 300m, ce qui devient insuffisant à cause de la baisse de niveau des nappes souterraines ; et encore, le classement sous statut militaire de nombreux territoires de Cisjordanie au nom de la sécurité intérieure de l'Etat israélien, met les Palestiniens à la merci du bon vouloir du commandement militaire local pour pouvoir forer, entretenir des puits ou simplement y retirer de l'eau !

L'activité agricole israélienne est la plus grosse consommatrice d'eau en Israël ; à coté, la Palestine se trouve dans l'impossibilité de développer son agriculture à cause du manque d'eau chronique. La Palestine dépend donc d'Israël pour son alimentation ! Il n'est donc pas question pour les Palestiniens de boycotter les produits alimentaires en provenance d'Israël !

Dans la vallée du Jourdain, zone désertique, les Palestiniens ont interdiction de pomper dans le fleuve Jourdain pour irriguer leurs cultures ; puis Israël leur a interdit de creuser des puits dans cette région, et depuis 1967, les puits sont équipés de compteurs.

Non seulement l'accès à l'eau est limité en quantité, mais le prix à payer par m3 est sans commune mesure entre ce que paient les colons et les Palestiniens, ces derniers s'acquittant d'un prix trois fois plus élevé ! Israël justifie ce tarif différencié par des coûts d'acheminement de l'eau qui seraient supérieurs.

Pourtant, les Accords d'Oslo (1993) prévoyaient la reconnaissance du droit d'accès à l'eau pour les Palestiniens et abordaient la question de la qualité de l'eau. Mais à ce jour rien n'a été mis en œuvre.

Le problème n'est pas purement un problème de disponibilité de la ressource puisqu'Israël réutilise des eaux vannes après retraitement pour son agriculture et a engagé des opérations de dessalement de l'eau de mer, qui sont déjà rentables malgré le coût élevé du dessalement.

Le problème d'accès à l'eau pour la Palestine est global :

- accès insuffisant à la ressource : certains villages n'ont pas encore accès à l'eau ;

- nombre de stations d'épuration insuffisant : problèmes sanitaires graves car l'accès à une eau dite potable est fortement compromise.

A Gaza, toutes les infrastructures sont détruites : les attaques subies durant l'été 2014 ont créé une véritable catastrophe ! Les châteaux d'eau, les stations d'épuration ont été détruits, les aqueducs gravement endommagés.

Il y a un besoin qui s'élève à 160 millions de m3 d'eau à Gaza. Mais l'aquifère de la région est envahi par des eaux salées ; par conséquent toute l'eau pompée est saumâtre, polluée par les nitrates, les métaux lourds (c'est la résultante des modes agricoles productivistes appliqués pour tenter de pallier aux faibles rendements des récoltes).

L'aquifère littoral de Gaza est ultra pollué.

En 2016 on prévoit qu'il ne devrait plus y avoir sur ce territoire de la bande de Gaza une seule goutte d'eau potable selon les normes de qualité en vigueur !

Pour Pascal Durand, c'est déjà 85% de l'eau à Gaza qui est polluée aujourd'hui.

Et si l'UE finance bien des infrastructures d'assainissement, Israël les détruit, comme cela a été le cas durant les dernières attaques de 2014 ; puis ensuite Israël supervise et contrôle la reconstruction de ce que son armée a détruit. Le tout sans jamais payer de dommages de guerre ! Un véritable scandale !

Pire encore si l'on considère les bénéfices qu'Israël retire de ces destructions ; il s'agit de la mise en place d'une véritable économie coloniale qui ne profite qu'à Israël ... Comme si ce pays bénéficiait d'une dérogation en matière de Droits de l'Homme et du Droit International !

Pour toutes ces raisons, le combat pour assurer un accès équitable et permanent des Palestiniens à l'eau potable est essentiel à soutenir.

C'est une véritable guerre de l'eau qu'Israël mène contre la Palestine, une guerre sans chars ni avions de chasse mais tellement plus discrète et efficace pour chasser les Palestiniens de leur Terre !


[1] Définition de l'apartheid : régime de ségrégation, d'exclusion sur des critères de race, d'ethnie ou de religion ; Régime de discrimination systématique à l'encontre d'une population (en référence au régime mis en place en Afrique du Sud en 1948 par le parti national). Les populations ne disposent pas des mêmes droits, et certains lieux ou emplois sont réservés à une certaine catégorie.

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