Manifestation du 23 juillet 2014 à Paris en soutien au peuple Palestinien - Billet d'humeur

Alors, cette grande manif' parisienne de soutien à Gaza "autorisée" par le gouvernement Hollande-Valls[1], dont la partialité sur la question palestinienne est hélas avérée, qu'en penser ? Qu'en dire ?

Plus consensuel, plus hétéroclite que ce grand défilé, tu meurs ! Tellement consensuel du reste que cela en a tari toute possibilité de débat d'idées, et finalement vidé de tout sens politique vrai ce rassemblement. Pourtant on est bien là sur une question hautement politique, tant dans sa résolution sur les territoires et leur avenir, que dans l'attitude à tenir par l'opinion internationale pour peser sur Israël. Certes, nous le peuple français, nous n'avons pas -ou peu- les moyens de peser mais cela n'empêche pas de réfléchir, de soutenir pacifiquement et d'essayer de discriminer parmi le flot d'informations qui circule, de tenter de dépasser leur superficialité ou leur partialité.

Là on était en plein dans l'émotionnel, le fonds de commerce habituel de nos médias dominants. Piège ? Oui évidemment, car la loi de l'Entertainment émotionnel c'est que le sujet "porteur d'émotions" est vite chassé par un autre plus récent, plus sanglant, plus dramatique forcément. Loi du zapping. Et voilà qui arrangerait bien tout le monde qu'on cesse de braquer les projecteurs sur le conflit israélo-palestinien et les massacres commis en toute impunité par l'Etat Israélien, que la "jeunesse des quartiers populaires", largement représentée dans ces rassemblements de soutien à la Palestine passe à autre chose, ou plutôt retourne à son invisibilité habituelle ! Quant à la "gauche de la gauche", elle aussi présente, elle est déjà habituellement si peu audible dans le traitement actuel de l'information ... bref !

Ce fut un beau défilé, comme à la parade, avec une ambiance digne d'une "grande kermesse de fin d'année" comme m'a dit un ami un brin cynique ... Et si on veut bien prendre un peu de recul, il y a un peu de ça. Oui.

En gros, le mot d'ordre gouvernemental pour autoriser la manifestation, était : "on ne veut pas de bordel, aucun débordement, vous faites ce que vous voulez mais pas de vague ...". Et avec un CRS pour quinze manifestants en plus du SO[2] aguerri de la CGT, ça va, la prise de risque était limitée !

Donc on a fait ce grand et gentil défilé solidaire. Avec force drapeaux et bannières colorées. Ce qui est bien c'est que chacun pouvait y trouver un point d'accroche : partis politiques de gauche, syndicats, associations de soutien à la Palestine, Humanitaires ... Avec même la possibilité de faire sa petite photo-souvenir de groupie avec son gourou préféré[3]. A la toute fin du cortège, on a même vu surgir soudainement un convoi Dieudo-soralien, alors que pourtant je croyais que tout devait être mis en œuvre pour que ces clowns sinistres ne viennent pas faire leur petit numéro pathétique ...

Sinon que dire des participants ? Une foule nombreuse, bariolée, familiale, diverse, plutôt jeune, qui défile à la queue leu leu, bien sagement.

Qu'est ce que ça va amener de concret ? Sans doute rien. Du reste les bombes continuent à tomber sur les civils[4], n'épargnant les réfugiés ni dans les écoles, ni dans les hôpitaux. Mais certains participants à cette grande messe auront pu soulager leur conscience, d'autres pourront dire plus tard "j'y étais" avec un brin de fierté dans la voix. Mais fierté pour quoi ? Au final le gouvernement fauxcialiste a bien joué : il a répondu à l'attente populaire mais en prenant soin de limiter au maximum la prise de risque en vidant de toute substance idéologique ce défilé et en l'encadrant drastiquement, ce qui aura pour conséquences que :

1 - il ne changera pas d'un iota sa position de soutien officiel et appuyé à Israel,

2 - maintenant qu'il a "cédé" à la demande populaire, il s'est doté de motifs pour pouvoir refuser les demandes d'autorisation de manifestations ultérieures. Du reste ça n'a pas tardé : a priori la manifestation du 26 juillet prochain à Paris serait interdite !

 

Donc on a défilé. Chacun derrière son convoi, avec une certaine étanchéité entre les différents cortèges, le tout encadré par les CRS et le SO officiel. Ambiance résolument détendue, potache, si je compare avec le rassemblement de Barbès, mais beaucoup moins d'échanges entre les participants aussi.

Aucune prise de parole à l'arrivée à Invalides, alors qu'au rassemblement de Gare du Nord nous en avions eues, même si cela s'est fait de façon impromptue vu le contexte. A l'arrivée Place des Invalides, tout le monde s'est sagement et directement dispersé : la plupart des manifestants sont partis par le métro, et quelques uns ont profité un peu des pelouses accueillantes de la Place avant de quitter les lieux.

Le fait que les organisations participantes purement liées à la Palestine étaient noyées dans un "grand tout" a à la fois permis d'assurer le succès de l'opération en termes de chiffres présentiels  et à la fois provoqué le vide idéologique que j'ai ressenti. Ca tombe bien, c'est exactement ce que souhaitait Valls, cette absence de militantisme pro-palestinien, lui qui redoutait tellement une importation du conflit israélo-palestinien sur notre territoire national.

Mais derrière tout ça je sens comme une islamophobie rampante et persistante dont il serait temps de se préoccuper ...

Finalement la pression policière sur la manifestation interdite de Barbès nous a permis de nous rencontrer, d'échanger, et rien que cela c'était beau. Et puis le coté transgressif de Barbès a eu pour conséquence que seuls les plus motivés, les plus audacieux, les désobéissants, étaient là. Parfois même avec des idées, des projets (organisation du soutien financier à Gaza, du boycott aux produits israélien, ...).

Le défilé Denfert-Invalides avait un coté un peu plus bobo, sorte de petite promenade estivale dans Paris où chacun pouvait se retrouver dans ses idées grâce au panel très large des associations organisatrices et à l'assurance de sécurité garantie par un encadrement soigné (humour !). Image d'une démocratie appauvrie qui s'exprime dans un contexte de liberté très surveillée tout de même !

On n'a sans doute rien fait avancer, mais on était contents de nous - et je le dis sans ironie aucune puisque j'en faisais partie ! On a fait la preuve que sur un sujet aussi sensible on était capable non seulement de mobiliser, mais aussi de le faire pacifiquement -même si sur ce dernier point on était un peu aidés !-. Mais ça ne va pas plus loin.

Et maintenant ?

Les bombes continuant à tomber il n'est pas question de rentrer chez nous. Mais il est peut-être temps de passer à un autre chose de plus constructif. Car s'en tenir à la contestation, à l'indignation chère à Stéphane Hessel, c'est bien, c'est gentil, mais ça ne mène à rien de toute évidence. C'est stérile.

Alors quoi faire ?

- Bien sur continuer à assurer la visibilité du conflit par notre présence dans le débat public et dans les médias, donc on va poursuivre les appels à manifestations pacifiques ;

- ensuite notre seule véritable arme c'est le boycott, alors bravons l'interdit officiel d'y recourir et diffusons cette pratique le plus possible ;

- enfin Gaza a besoin de fonds pour soigner, parer à l'urgence et ensuite reconstruire, donc il faudra soutenir les campagnes d'appels à dons.

 

Indépendante, je parle en mon nom propre, mais confortée par les échanges nombreux et les liens noués autour de la question Palestinienne.  

Et pour répondre aux attaques ad hominem que j'ai reçues via les réseaux sociaux à cause de ma position engagée, je dirais juste que cela fait vingt cinq ans que je m'intéresse à la Palestine, même si je n'en suis pas une spécialiste ; je ne pense pas avoir sur le sujet une vision de bisounours avec les méchants d'un coté et les gentils de l'autre, mais il me semble juste que l'urgence aujourd'hui c'est de protéger la population et de faire cesser au plus vite leur massacre. Une fois la paix revenue, il sera temps de s'intéresser plus précisément au fonds.

 


[1] en opposition aux manifestations précédentes de Paris-Barbès et Sarcelle

[2] SO = service d'ordre

[3] Je vais encore me faire des copains !

[4] au 25 juillet, nous en sommes maintenant à 815 morts Palestiniens et rien n'indique que cela va s'arrêter.

 

Mon album photos de la manifestation : https://www.facebook.com/media/set/?set=a.10152599138612148.1073741858.803247147&type=1&l=512ace59a8

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.