Sollicciano

Histoire étrange que celle de cette femme au prénom de Marilyn, Norma-Jean! Sait-elle «pour quelle lumière inconcevable elle a préparé tant de nuit»? (exergue emprunté à Nicolas Bouvier).

Histoire étrange que celle de cette femme au prénom de Marilyn, Norma-Jean! Sait-elle «pour quelle lumière inconcevable elle a préparé tant de nuit»? (exergue emprunté à Nicolas Bouvier). Pour évoquer cette abyssale et lumineuse "étrangeté", Ingrid Thobois dans ce troisième roman, va multiplier les points de vue, les mouvements circulaires, les flash back, faire se télescoper dans un jeu de miroirs les événements, les personnages et leurs sentiments en des reflets de type archétypal !

Sollicciano: c'est le nom de la prison sise en Toscane près de Florence; c'est là qu'est interné Marco Conti; c'est là que chaque jeudi Norma-Jean lui rend visite. Les raisons de cette visite rituelle? Aider le détenu -"condamné à la réclusion à perpétuité assortie d'une peine de sûreté de vingt-deux ans"- à écrire des articles pour une revue éditée par Livio? (l'écriture n'est-elle pas un rempart contre le délitement?). C'est ce que l'on serait tenté de croire à la lecture de l'incipit. Mais dès le premier chapitre, des "indices" viennent lacérer et troubler ces apparences....Et à l'instar de Marco qui procède par "éclaboussures concentriques", l'auteur va enchâsser des récits, ce qui constitue une structure en chapitres gigognes, avec éclatement de la chronologie. Cet éclatement va de pair avec celui des points de vue - récits à la première personne, Jean, Norma-Jean, Marco, ou récits à focalisation interne, monologues intérieurs-. Ce procédé crée des effets d'attente, permet d'accélérer ou de suspendre la narration; procédé que renforcent les flash back et les prolepses. Un exemple parmi tant d'autres: très tôt (chapitre 5) le lecteur sait que le mariage de Karl, l'ami de Jean, (mari de Norma-Jean), et Pénélope a "foiré"; dans son discours restitué en italique, Karl interroge, accusateur "C'est cette givrée de Norma-Jean qui a encore vidé l'appartement?"; cette allusion prend corps à la fin du chapitre 6 (point de vue de Jean), sera explicitée par Marco (chapitre 18) et les détails seront fournis au début du chapitre 20. Une information terrible, essentielle, tombe tel un couperet à la fin d'un chapitre, et son explicitation sera longtemps différée. À l'intérieur d'un même chapitre, sont évoqués, séparés par des blancs, deux faits ou événements majeurs, deux temporalités différentes, deux points de vue différents comme si par un fondu enchaîné ils se superposaient. Tout cela n'implique-t-il pas un travail précis de "montage" (raccords entre séquences)? Cette structure narrative, Ingrid Thobois la complexifie par la récurrence des "inversions". Au sens propre le "situs inversus" est "une maladie congénitale dans laquelle les principaux viscères et organes sont inversés dans une position en miroir par rapport à leur situation normale". C'est la cas de Jean.- mais après tout, se disait Norma-Jean, on peut tomber amoureuse d'un psychanalyste qui a le cœur à droite...Elle-même souffre de "latéralisation": "elle n'a jamais su démêler sa droite de sa gauche"; (la bretelle du maillot de bain; fourmillements bras gauche ou droit?). Serait-ce la cause de ses "maux"?. L'inversion peut conduire à des "confusions" qui ébranlent le psychisme: à Paris pendant un cours de philo elle "confondit les prénoms de Marco et de Jean"; mais surtout, "choquée par l'inversion de leurs positions, lui assis, elle debout, elle ne sait démêler qui de lui (Marco) ou d'elle-même était enfermé à Sollicciano". Son prénom double, le changement de la couleur de ses cheveux (on songe à Madeleine/Judy dans Vertigo), ses brusques changements d'attitude qui contrastent avec un sens aigu de l'organisation, du timing, sa lente "agonie amoureuse", tout compose un personnage "fragile", qui "livre un combat permanent à tout ce qu'il est".et auquel "l'inconscient fait payer cher chacun de ses égarements". Son mari Jean après avoir subi l'opprobre, en vient à reproduire le discours de ses patients et leur manière "de tout rendre signifiant" voire "sursignifiant"; plus tard à Empoli il est "réduit à un corps objet, homme en détention, enfermé au-dedans". L'inversion n'est-elle pas au cœur de l'écriture? inscrite dans cette page blanche de "L'Éducation sentimentale"? -que relit pour la troisième fois Norma-Jean. Une page qui dit "l'inverse d'une page blanche, porte peut-être le sens entier du roman qui dit tout de l'amour impossible, de l'irréversibilité du temps". Le temps! "Seul sujet de la philosophie" -enseignait Norma-Jean à Paris-. Mortifère quand on est incarcéré: "les secondes coagulent sans pouvoir s'écouler", ici la métaphore organique exprime le mal-être de Marco au quotidien. En réclusion, -que la prison soit réelle ou intérieure- le ralentissement du temps a quelque chose de "l'écartèlement"; ce "grand organe vital" sans cesse nié ne peut que "dégénérer"... Une alliance -sa fonction métonymique, et son "décalque" dans le texte de Marco sur Eva Landelt-, les reliefs d'un repas, la robe noire de Norma-Jean - en écho la robe bleu électrique de Flora-, la sérigraphie de Marylin, -"figure bleue, chevelure de noyée"-, autant de "signes/signaux" qui traversent le texte en l'irisant de leur "obscure clarté"..

 

Sollicciano Ingrid Thobois (éditions Zulma)

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