"un président ne devrait pas dire ça" Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Stock)

Une démarche prétentieuse (d'ailleurs frappée d'inanité) En creux: le pouvoir délétère d'un certain journalisme

 

Tenter de « forcer le coffre fort des sentiments ; de s’introduire dans le cerveau d’un homme président ; des’approcher de la vérité celle d’un homme d’un quinquennat et à travers l’un et l’autre celle d’un pays telle est la démarche que revendiquent les deux journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme (ils se sont entretenus avec François Hollande entre avril 2012 et juillet 2016; plus de 60 rencontres et plus de 100 heures d'enregistrement) . Exercice pour le moins périlleux et prétentieux; or ne risque-t-il pas d’être frappé d’inanité -le « vrai » étant souvent tapi dans les non-dits…?

Le « plan » choisi : fragmenter une personnalité, la morceler en 7 composantes, est non seulement « scolaire » mais il conduit immanquablement à des redites. Scolaire : chaque grande partie est subdivisée en chapitres précédés d’une épigraphe empruntée à des penseurs, historiens, artistes ou autres et une phrase en italique (propos rapportés) isolée joue le rôle de titre censé résumer un paragraphe. Les deux journalistes ont beau affirmer dans l’épilogue qu’un tel choix devait au final donner au lecteur une vision globale en «mettant bout à bout les pièces du puzzle », peut-être mais à condition que la « dissociation » ne soit ni purement formelle ni besogneuse!!. Redites : des propos seront repris -et ils en ont conscience- (solitude de l’homme d’État, rôle en dehors de l’Hexagone, etc.) mais leur sens sera soit édulcoré soit amplifié selon le contexte (une même phrase ne résonne pas de la même façon si elle s’inscrit dans le chapitre, les autres , l’homme ou la France) C’est aussi la conséquence d’un montage forcément « bâclé » (compte tenu du peu de temps entre le dernier entretien et la date de parution) Auto justification ? Vice de forme ?

Trop de prétendus critiques n’ont pas lu ce pavé de presque 700 pages, qu’il s’agisse des journalistes de la presse écrite et télévisée, soucieux de faire le buzz ou des politiques poussant des cris d’orfraies (en isolant des formules-choc). Les deux journalistes (qui étaient dans les coulisses…) sont parfois étonnés de la « cécité » du chef de l’État (surtout en ce qui concerne la déchéance de la nationalité) ; mais que ne se sont-ils interrogés plus longuement sur cette tendance fâcheuse à toujours se justifier et cette propension aux faux compromis ; n’eût-il pas été plus judicieux de les analyser en profondeur ? Ils se contentent de constater: Hollande est plus à l’aise dans le diagnostic que dans les remèdes.

Certes l’aveu sur les assassinats extra-judiciaires (opération homo); la légèreté affichée dans les arrangements avec l’Europe ou encore la communication téléphonique avec Tsipras peuvent choquer; certes Hollande marque sa préférence pour tel ou tel et il égratigne au passage des proches. Est-ce cela qu’il n’aurait pas dû dire ? Ou bien ces « révélations » ne servent-elles pas de prétexte à ? On fait semblant de découvrir ce que l’on subodorait ou ce que l’on connaissait. À ce jour (Hollande a déclaré ne pas se représenter) on ose affirmer que ce livre a provoqué un séisme dans la gauche prétendue socialiste (mais la politique de casse sociale à tout-va, les atermoiements et les mensonges, les scissions étaient bien antérieurs à la publication)

Plus grave à mon avis, est le dessin en creux du pouvoir délétère d’un certain journalisme. On se souvient du rôle joué par « le Monde » lors de la guerre en ex Yougoslavie (1991-1999). quand à longueur de colonnes le quotidien imposait une seule approche afin de mobiliser l’opinion. Ici l’assentiment des deux journalistes voire leur adhésion aux grilles de lecture proposées par Hollande sur sa politique étrangère, sont navrants. Guerre en Syrie ? Intervention au Mali ? Vision manichéenne et la France est forcément du côté du Bien ; c’est qu’il faut mobiliser une opinion alors on amalgame on falsifie les réalités pour mieux les noyer dans l’instrumentalisation politique.La première victime d’une guerre est bien la vérité Trop souvent la plupart des médias créditent allègrement une information obtenue en seconde main...sans s'interroger sur son bien-fondé. Il en va de même pour les événements de politique intérieure ; les deux journalistes s’en remettent aux images formatées diffusées en boucle et qu’ils tiennent pour définitivement acquises (le caillassage de Necker ; les manifs nuit debout et j’en passe) Et les critiques à l’encontre de Todd ou de Mélenchon si elles sont dans l’air du temps n’en sont pas moins révoltantes.

Du coup on sera moins sévère quand ils citent la phrase de Rocard expurgée car toujours tronquée, quand ils ne remettent pas en cause la genèse de la phrase du Bourget « mon ennemi c’est la finance » ; or, elle aurait été soufflée à Hollande pour attaquer Mélenchon -dont la cote montait- sur son propre terrain ; quand ils recourent aux périphrases en vogue (le sultan pour Erdogan, le milliardaire américain pour Trump, l’homme qui agite ses moustaches pour Martinez, les mamelles de la République) ou quand leur style fait fi de certaines règles pourtant élémentaires (dans les choix lexicaux ou les constructions syntaxiques)

Dans ce prétendu portrait - et d’ailleurs la conclusion « un homme à la fois prévisible et insaisissable »vaut pour n’importe qui…-, le métier de journaliste -d’investigation de surcroît- est plus que discrédité !! cerise sur le gâteau : lors du dernier entretien une question a porté sur l’éventuelle coloration des cheveux du président !

 

PS on m'avait prêté ce livre pour connaître mon avis  ; une lecture pensum...

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