Le guetteur de Christophe Boltanski

Construit à la manière des Ménines - où le jeu de reflets et la place du regardeur créent un dispositif insolite - le roman de Christophe Boltanski est à la fois quête (de soi, de l'écriture) et enquête (sur sa mère). Portrait troublant d'une femme énigmatique «ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre» si proche et si lointaine à la fois.

Enquête sur sa mère mais aussi quête de soi, le roman de Boltanski (Stock) fait alterner deux récits qui vont composer le portrait troublant d’une femme ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Si proche et si lointaine à la fois. Deux récits qui se croisent, se répondent : ce que fut la mère avant la naissance du narrateur (une jeune militante) et ce qu’elle a été après son départ (une femme vieillissante, recluse, en proie à des obsessions, nimbée de la fumée de ses cigarettes). Avec ses parts d’ombre et ses éclats de lumière. Si l’auteur emprunte au genre policier (une double filature pour explorer et recomposer un destin) le dispositif insolite de son roman ne renvoie-t-il pas à celui des Ménines de Vélasquez, le tableau préféré de l’héroïne – ne serait-ce que par le jeu de reflets et la place du regardeur ?

Entre l’incipit suis-je le seul à l’espionner et le début de l’épilogue et si le guetteur c’était elle, Christophe Boltanski aura entraîné son lecteur dans un palais des glaces où le même se démultiplie ou du moins se décline ad libitum. Et d’abord le guetteur ; au tout début il s’agit bien du fils/narrateur qui va « sonder » les abymes tel un Orphée des temps modernes. Conscient de transformer un destin en roman policier, il « relaie » très vite -comme dans un fondu enchaîné - le personnage du roman inachevé dont sa mère est l’auteur La nuit du guetteur (un beau titre inspiré d’un poème d’Apollinaire). Certains chapitres d’ailleurs seront précédés d’extraits de ce roman -telles des épigraphes. De sorte que le livre en train de s’écrire (le guetteur) va prolonger, en le réécrivant, « la nuit du guetteur »  « reconstituer quelque chose de disparu, une civilisation oubliée » Sur le modèle de Dickens le mystère d’Edwin Drood? Esprit critique, le fils se moque gentiment des « tics » d’écriture de sa mère -à moins que ce ne soit une autocritique déguisée….Attirée par le « roman noir » Françoise avait commencé à écrire du « néopolar » où le méchant de l’histoire lui ressemblait ! Et voici le narrateur qui entre comme par effraction dans cet univers fictionnel ou dans l’intimité d’un vécu en lisant des notes consignées dans des calepins. Conscient que le point de départ pour son polar raconter les aventures d’une femme couchée est curieux ou frappé d’inanité, il s’interroge sur les moyens de provoquer tension, suspense, et surprise. Il peut dévoiler explicitement sa méthode : alors qu’il tourne en rond il décide d’appliquer la méthode de Chandler faire entrer un type avec un flingue; ce sera...un détective privé qui n’est autre que Claude Beauregard celui que Françoise a réellement engagé …En revenant dans le 13° arrondissement, il s’imprègne des effluves, veut « revivre » ce que sa mère a vécu, et redonner vie à la pesanteur d’un mémorial. Au terme de son enquête/perquisition, il sera à même de relier tous ces fragments et ces pointillés

Dans cette reconstitution vont se mêler souvenirs personnels et témoignages, documents et fictions, questionnements -dont rend compte la profusion d’interrogatives- et révélations. Des tranches de vie, séquences fragmentées à la chronologie délibérément éclatée, empreintes d’humour (relation avec le chien Chips) traumatisantes (déception amoureuse avant le concours de Sciences Po ; relation conflictuelle avec la mère) épiphaniques (l’entrée en Résistance) ou plus dramatiques (rétrécissement de l’espace vital, phobies, hospitalisation pour cancer ) ; des portraits aussi (certains ciselés telles des eaux-fortes). Tous résonnent comme un hommage filial à la mère disparue, tout en s’inscrivant dans la démarche lucide du « guetteur ».

Les dépouilles -celles de l’appartement revisité après le décès- vont épouser en un violent oxymore celles de l’Histoire. Car les jeunes militants du mouvement Jeune Résistance, et leur journal clandestin Vérité pour, ces fils spirituels des Résistants de la Seconde guerre mondiale, ces précurseurs des révoltés de mai 1968, ne semblent plus exister dans l’Histoire, et ce faisant encore moins dans notre imaginaire collectif ; tout un travail de sape ayant occulté délibérément les « faits » (on saura gré à l’auteur de dénoncer vers la fin du roman « un massacre qui n’aura eu que peu de retentissement ; des centaines d’hommes et de femmes battus à mort, tirés comme des lapins, balancés à la flotte, au centre de Paris […] au vu et au su de tous […] des décennies de silence. l’effet de la censure C’était la nuit noire du 17 octobre 1961 soit presque un mois avant le démantèlement du réseau de soutien à la cause algérienne auquel adhéra Sophie (nom de code)

L’alternance entre deux récits qui aurait pu sembler artificielle, s’inscrit aussi dans la dialectique du regardeur regardé et participe de la volonté de restituer au plus près la complexité d’un personnage qui au final restera énigmatique « ma mère était ce que je ne savais pas d’elle et que je chercherais indéfiniment toute ma vie »

Tout cela aimanté par des faisceaux comme autant d’échos intérieurs.. : l’enchâssement -textes palimpsestes- .la multiplication de « guetteurs », la vitre embuée, le rôle des jumelles, les ombres et pénombres, la place de l’enquêteur auquel se substitue le lecteur (son regard dans la ligne de fuite comme dans le tableau de Velázquez lequel regardant son modèle hors champ mais qui se reflète dans un miroir comme une mise en abyme ; un tableau où la disparition du sujet valorise l’acte créateur, symbolisé par le pinceau et par le double du peintre dans la profondeur de champ)

Plus métaphorique la fonction dévolue à l’écriture par le fils-narrateur-enquêteur ne rappelle-t-elle pas étrangement celle dévolue à l’image et au cinéma par Michael Powell dans « le voyeur » (à la fois frustré de se tenir à l’écart et comblé de « voler » une image en la « violant »?)

 

 

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