Colette Lallement-Duchoze

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Billet de blog 11 janvier 2026

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Magellan de Lav Diaz (Philippines Portugal 2024)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Avec Gael Garcia Bernal (Fernand Magellan) Roger Alan Koza : (Afonso de Albuquerque) Ângela Ramos : (Beatriz), Amado Arjay Babon : (Enrique)

 Sélection officielle Cannes Première , Festival de  Cannes 2025

représentant des Philippines aux Oscars 2026

Porté par le rêve de franchir les limites du monde, Magellan défie les rois et les océans. Au bout de son voyage, c'est sa propre démesure qu'il découvre et le prix de la conquête. Derrière le mythe, c'est la vérité de son voyage.

Ce qui frappe d’emblée dans le film du réalisateur philippin Lav Diaz, c’est l’extrême lenteur (malgré ici et là quelques accélérations); les plans fixes prolongés,  leur maîtrise (cadrages composition) qui les transforme en tableaux, loin d’hypnotiser les spectateurs, auront eu raison des attentes de certains - ils quittent la salle après 40’ (durée du film 2h40)…Or le film -en dehors de ses qualités formelles indéniables-  adopte un point de vue très intéressant qui fait table rase de certains préjugés coloniaux érigés en force civilisatrice (ici l'évangélisation contre l’ennemi le Musulman mais en fait conquête de territoires, appropriation des richesses par la violence) et qui déconstruit certains « mythes » idéalisant les navigateurs « ces grands conquérants bienfaiteurs » (Magellan blessé à Malacca, méprisé à Lisbonne, le premier d’une circumnavigation dont il ne put en réaliser que la moitié, Magellan et sa folie des grandeurs, instigateur des pires exactions, commises tant sur son équipage que sur les autochtones) Le film ne verse pas pour autant dans le manichéisme. Magellan, malgré son hubris éhontée sa violence forcenée, apparaît aussi comme un être mélancolique (ce dont témoigne la récurrence des mini séquences oniriques en noir et blanc où la parole de l’épouse Beatriz dispense une vision à la fois élargie et intime du pouvoir et de la conquête)

Mon sujet c’est l’histoire philippine proclame le cinéaste. Tout en sublimant les paysages de l’archipel, il met au cœur de son (faux) "biopic"   Humabon (roi de la communauté rencontrée par Magellan à son arrivée sur l’archipel et dont il va sauver le fils) Lapu Lapu (ce chef qui a tué l'explorateur navigateur) et surtout Enrique, l’esclave philippin -acheté par Magellan à Malacca et qui va le suivre en Europe et jusqu’à Cebu- Enrique  témoin et narrateur qui, au final serait la figure de proue de tout le film (?)  Mais  Lav Diaz remet  aussi en cause les "mythes" de son pays (dont le prétendu Lapu Lapu) et partant le pouvoir mystificateur de dirigeants philippins après des siècles de « colonisation » outrancière (dont Magellan fut le pionnier)

Le film s’ouvre sur une séquence assez désarmante…. Voici une femme nue dans une rivière ; hébétée elle voit la « venue de l’homme blanc » : regard effaré, course effrénée (prévenir les siens) et commentaire dans la langue locale « c’est un signe des dieux ; un signe de notre émancipation …. Or tout le film ne se départira pas de cette « cruelle ironie »

Refusant le "spectaculaire" (batailles sanglantes par exemple) préférant l’ambiance à l’action, optant pour le format 1,33 Lav Diaz propose une vision parfois hallucinée (corps mutilés, visages crispés de douleur et figés ainsi pour l’éternité,) que sublime la photo d’Artur Tort, réaliste souvent (flots impétueux que renforce la bande son) naturaliste aussi (dans les tons ocre foncé le quotidien d’une communauté et sa ferveur animiste) Une vision esthétisante mais pas toujours convaincante : ainsi les plans fixes sur les membres de l’équipage moribonds ou sur ces corps entremêlés gisant à même le sol suite à une bataille restée hors champ, ou encore sur les lamentations de cette personne suite à la démolition des totems protecteurs, trop prolongés ces plans sont vidés de leur puissance suggestive, de leur force persuasive..

Un film exigeant, âpre et élégiaque  à la fois? Assurément

Un film qui peut tout autant fasciner séduire que rebuter …

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