«Une grande fille» de Kantemir Balagov (Russie)

On sera envoûté par un mélange de diaphanéité et de sourde opacité, de sensualité violente et de poésie éthérée, de réalisme cru et de délicatesse, par cette science du cadrage, de la lumière et de la répartition des couleurs (étonnante Ksénia Sereda) qui rappelle la peinture mais aussi par les ellipses et les non-dits, les cris et les susurrements.

  S’il s’est inspiré du livre de Svetlana Aleksievitch (prix Nobel de littérature 2015) "La guerre n’a pas un visage de femme" (1985)  Kantemir Balagov situe les faits rapportés dans "une grande fille"  juste après 1945 dans Leningrad, une ville dévastée, comme le sont d’ailleurs Iya et Masha -ex soldates de l’Armée rouge. Les séquelles et la possibilité d’une reconstruction, voilà ce que privilégie le réalisateur.

Et si le rythme semble à certains trop lent n’épouse-t-il pas celui d’une longue et lente reconstruction ? De même que les silences ou les paralysies respiratoires sont en harmonie avec l’atmosphère asphyxiante de cette période qui a suivi le siège de Leningrad. À intervalles réguliers Iya a le souffle coupé – dès le générique la bande son alertait le spectateur- .

Et c’est presque tout au long du film que le spectateur est à la fois hébété et envoûté par un mélange de diaphanéité et de sourde opacité, de sensualité violente et de poésie éthérée, de réalisme cru et de délicatesse, par cette science du cadrage, de la lumière et de la répartition des couleurs (ingénieuse étonnante Ksénia Sereda) qui rappelle la peinture mais aussi par les ellipses et les non-dits, les cris et les susurrements. 

Chacun des trois mouvements qui structurent le film a une tonalité particulière;  on pourra  moins apprécier le troisième (qui coïncide avec l'entrée en scène de Sasha) car il est plus conventionnel et plus démonstratif -au sens de explicite. Le premier mouvement au contraire est tout en nuances suggestives;  centré sur Iya, il joue sur les parallèles entre l’univers en ruines -tant à l’intérieur de l’hôpital qu’à l’extérieur – une dévastation amplifiée par la saison hivernale- et les psychés désaccordées ou en lambeaux (cf le tétraplégique) autant que sur les oppositions entre l’aspect quasi fantomatique de la Girafe (surnom d’Iya) et la rudesse du quotidien. Le deuxième mouvement  qui  coïncide avec la mort de l’enfant Pachka et le retour de Masha, a les allures d’un road movie à la fois féminin et féministe (dans un monde machiste s’affirme avec fierté l’amour au féminin et la GPA si problématique !!! semble résolue….) Le vert  triomphe dans  la séquence où Masha si fière de porter la robe verte  tournoie jusqu’à l’étourdissement comme pour exorciser la douleur et le mal qui l’habitent !

N'est-ce pas elle qui  incarne -par la flétrissure de ses entrailles, par sa maîtrise du langage et des situations, par son opposition aux privilégiés -le fussent-ils  de naissance ou par allégeance  servile au pouvoir- ce que fut la Vie des femmes de l'Armée rouge !!!! 

 Un film à ne pas rater

 

avec Viktoria Miroshnichenko (Iya) , Vasilisa Perelygina (Masha) , Timofey Glazkov (Pashka) Andrey Bykov (Nikolay)  Igor Shirokov (Sasha) Prix de la mise en scène festival de Cannes (Un certain Regard)

 

 

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